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Le Patrimoine à la bibliothèque d'Autun

Louis Torchet

L’importance du patrimoine d’Autun est remarquable : la cité, création augustéenne vers 15 av. J.-C., succède à l’antique Bibracte, capitale des Éduens; au patrimoine archéologique encore présent dans toute la ville (enceintes, théâtre, portes…) s’ajoutent une cathédrale romane (XII e siècle) et son quartier canonial ; au XVe siècle, le mécénat de la famille Rolin a accru ce patrimoine non seulement de livres, mais aussi de nombreuses oeuvres d’art : la Vierge du chancelier Rolin de Van Eyck (récupérée par le Louvre en 1800) en était le fleuron 1.

Il n’est donc pas étonnant de trouver dans la bibliothèque des collections aussi importantes (cf cf. encadrés)!

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Collections patrimoniales d'Autun

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Locux et équipements

La gestion de riches collections patrimoniales pèse lourdement sur une ville de 18000 habitants (recensement de 1999) qui doit gérer également un musée des beaux-arts (musée Rolin), dont les collections ne sont pas moins prestigieuses (fouilles de Bibracte, archéologie gallo-romaine, mécénat des Rolin), un service archéologique, une bibliothèque classée, un muséum d’histoire naturelle aux collections réputées, sans oublier les structures liées aux autres activités culturelles : théâtre à l’italienne, école des beaux-arts, école de musique…

À mon arrivée récente (1995), je me suis attaché à insérer la bibliothèque au sein du réseau professionnel régional essentiellement par engagement dans les actions du Centre régional du livre de Bourgogne (ancienne association de coopération Abidoc). Il m’a donc fallu prendre connaissance du patrimoine et de son contexte local, mesurer les actions en cours et celles qu’il faudrait entreprendre, commencer à établir un réseau de relations et de confiance parmi les bibliophiles et les collectionneurs (une bibliothèque municipale ne peut ignorer cet environnement) ; les études pour le catalogue régional des incunables m’ont également permis de commencer à mesurer le patrimoine conservé dans la région Bourgogne. Mon arrivée a également coïncidé avec l’installation d’une nouvelle équipe municipale qui a mis en place une autre politique de lecture publique.

Autun ne dispose pas de formation universitaire, les étudiants vont poursuivre leurs études à Dijon, capitale régionale (90 km) ou à Lyon ( 150 km); cela explique sans doute en partie le faible nombre de travaux présentés sur les fonds anciens : depuis 1995, on peut noter une maîtrise et un diplôme d’études appliquées (DEA) sur des manuscrits de l’abbaye Saint-Andoche en 1997-1998 par une chercheuse parisienne, et une thèse sur le palimpseste de Gaïus par un chercheur espagnol; on peut ajouter à ces données les 10 à 20 demandes annuelles de consultation des microfilms enregistrées par l’Institut de recherche et d’histoire des textes, laboratoire du CNRS (IRHT). Les travaux sur les fonds d’imprimés sont, eux, quasi inexistants. Il est vrai que les fichiers actuels ne permettent pas d’avoir une bonne connaissance des collections. On peut regretter que l’entre prise du catalogue collectif de France, conduite dès le début de la décennie 1990, n’ait pas retenu les collections autunoises, cela aurait aidé à mettre en valeur et à mettre à jour des notices catalographiques pour l’ensemble des collections d’imprimés.

L’exploitation des collections

L’exposition annuelle temporaire d’une dizaine de documents, en juillet - août, constitue une des activités de mise en valeur du patrimoine de la bibliothèque. Cette action mériterait un plus grand écho tant auprès de la population que des visiteurs qui concentrent leur séjour sur le secteur cathédrale/musée Rolin 2 . Une présentation des collections à des groupes est faite sur demande : récemment, il y a eu présentation de L’Encyclopédie à des lycéens, et des manuscrits au comité international de paléographie latine ou aux mécènes de l’University - club de New York et de la Huntington Library de San Marino (Californie)

L’essentiel des actions entreprises sur les fonds patrimoniaux est conditionné par les spécificités des collections : l’existence à Autun d’un fonds de manuscrits, dont les plus anciens remontent au Ve siècle 3, entraîne de nombreuses recherches 4 et justifie l’entreprise d’un nouveau catalogue des manuscrits. La présence d’un important fonds d’ouvrages liturgiques – manuscrits et imprimés – qui s’explique par le passé ecclésiastique de la ville (le siège épiscopal qui remonte au III e siècle, la présence ancienne de séminaires, le collège des Jésuites depuis le XVII e siècle) avait déjà attiré l’attention de Marie Pellechet dès 1880 5

Une bonne connaissance des fonds passe par l’élaboration d’inventaires et de catalogues modernes et à jour.

Le catalogue des manuscrits

Le travail le plus important mené ces dernières années sur les collections patrimoniales est la mise au point d’un nouveau catalogue des manuscrits entrepris par l’IRHT depuis 1993 sous l’impulsion de Claire Maître, musicologue, chargée de recherche et de Marie-Josette Perra t, alors conservateur. Au XIX e siècle, la collection de manuscrits, alors conservée au séminaire d’Autun, avait reçu l’honneur d’être la première collection décrite dans le tome I de la série Quarto des catalogues de manuscrits (cf. bibliographie), honneur redoutable, puisque la rédaction des notices fut élaborée par Guglielmo Libri, qui en profita pour faire disparaître dans le même temps quelques cahiers pour sa collection personnelle 6 . Les manuscrits présents dans les collections municipales avant 1905 avaient fait l’objet de deux courtes notices dans le catalogue des Départements (cf. bibliographie), mais, après les confiscations de 1905, aucune description de la collection réunie n’avait été entreprise et la complexité des cotes du catalogue Libri ne facilitait pas les recherches 7.

Le travail de description des manuscrits fut assuré, pour la plus grande partie, de 1993 à 1996 par une quinzaine de collaborateurs. Le premier résultat matériel fut en 1995 une exposition didactique qui a permis de présenter les différents aspects des manuscrits les plus variés de la collection. Un volume abondamment illustré a été rédigé à cette occasion par six membres de l’équipe (cf. bibliographie). Grâce aux exemples des manuscrits autunois, il développe différents points paléographiques et codicologiques pour un vaste public. L’opération a été subventionnée par l’IRHT, la Direction régionale des affaires culturelles, la Ville et la Région 8.

Le restaurateur - relieur Jean-Louis Alexandre, associé dès le début à l’entreprise, avait en charge la description des reliures. L’importance de la collection fit que l’on décida rapidement de publier un catalogue indépendant pour cet aspect de la collection d’Autun (cf. bibliographie). L’ originalité de cette recherche, qui n’a pas à l’heure actuelle d’équivalent, a été ensuite prise en compte par l’IRHT qui a chargé Guy Lanoë, Jean-Louis Alexandre et Geneviève Grand de décrire les reliures des bibliothèques de Vendôme 9 et de Reims.

Le nouveau catalogue des manuscrits est actuellement sous presse.

Classement et inventaire des collections

En 1995, la Réserve se trouvait à quelque chose près telle qu’elle avait été constituée par Boëll et Gillot après 1910, accrue de collections diverses placées là faute de place : on y trouvait les fonds de manuscrits, une sélection d’ouvrages provenant des fonds récemment confisqués du Séminaire et de l’Évêché, le fonds de conservation du fonds local, des dons, des collections de journaux, le dépôt fait par l’Évêché en 1967 (500 volumes comprenant quelques incunables et manuscrits). Une réorganisation de la Réserve permit de dégager la place nécessaire afin d’y placer la totalité des éditions imprimées du XVI e siècle, extraites du fonds général, complètement inventoriées et sommairement décrites entre 1996 et 1998 (2300 notices). Les notices des éditions parisiennes postérieures à 1535 10 ont été communiquées à la Bibliothèque nationale de France, où l’on poursuit l’inventaire commencé par Brigitte Moreau. Les notices des 438 éditions lyonnaises ont été communiquées aux éditions Koerner, qui publient la bibliographie lyonnaise 11 . Les reliures de ces éditions ont également reçu une description faite par Jean-Louis Alexandre.

Le catalogue des incunables en cours de réalisation pour la Bourgogne 12 devrait permettre de compléter et mettre à jour celui réalisé par Charles Boëll et André Gillot : une trentaine de notices s’ajouteront aux 168 décrites en 1911.

Autre action enfin, celle-ci en direction des fonds iconographiques : des boîtes de conservation et du matériel ad hoc ont pu être acquis avec le soutien de la Direction du livre et de la lecture 13. Le classement et l’inventaire des collections de cartes postales et de photographies anciennes sont en cours.

Les interventions à venir devraient pour l’essentiel mettre l’accent sur une meilleure protection des collections et, dans un premier temps, l’inventaire et la description seront poursuivis afin de mieux connaître l’ensemble des fonds : les divers catalogues sur fiches, dont celui dressé en 1910 14, restent les seuls instruments utilisables et leurs imperfections sont flagrantes. Cette recherche devrait également permettre une meilleure connaissance des provenances : quelques sondages nous ont montré que toute l’Europe était représentée 15, longue tradition puisque quelques-uns des manuscrits les plus anciens proviennent d’Italie et de l’Espagne du nord.

Au vu de ce constat, bien qu’il semble difficile de dégager les lignes d’une politique patrimoniale claire, on peut cependant souligner quelques points :

1. Le manque de moyens et le retard technologique pèsent lourdement sur le fonctionnement du service et ne permettent pas de dégager le temps nécessaire à cette activité : dans un petit équipement, la priorité est donnée à la lecture publique, et le patrimoine si important d’Autun, qui n’a rien à envier à celui d’une ville de 150000 habitants, n’y trouve pas son compte : il faut sans cesse courir après le temps pour dégager deux heures d’activités ininterrompues et le catalogue régional des incunables est assuré hors temps de travail

2. Toutes les tâches réalisées sur les fonds anciens sont engagées dans le but d’obtenir une meilleure connaissance des collections : repérage et description des éditions remarquables, recherches sur l’origine des collections, constitution de dossiers d’oeuvres, mise en place d’une véritable Réserve…

3. La nécessité de développer le travail en réseau s’impose pour un équipement de la taille d’Autun : le Centre régional du livre a décidé de prendre en charge la saisie rétrospective des notices du fonds autunois au sein de la Base bibliographique bourguignonne, premier pas vers un catalogue informatisé.

Le projet de nouvel équipement récemment relancé par la Ville devrait également faciliter considérablement les actions dans les domaines patrimoniaux.

  1.  (retour)↑  C’est aussi le chancelier Nicolas Rolin qui fonda l’Hôtel-Dieu de Beaune, pour lequel il commanda le Jugement dernier à Van der Weyden. Cette oeuvre s’y trouve toujours..91
  2.  (retour)↑  La ville de Beaune, à 50 km d’Autun mais sur l’axe autoroutier de l’A6, accueille 60 % devisiteurs en plus.
  3.  (retour)↑  Deux fragments palimpsestes d’une Histoire naturelle de Pline et des Institutes de Gaïus recouverts par les Institutiones de Cassien (VIIesiècle) et un autre fragment palimpseste des Évangiles, recouvert par les Moralia in Job de Grégoire le Grand (VIII e siècle).
  4.  (retour)↑  La bibliothèque conserve de nombreuses correspondances et des dossiers de recherche remontant à la période 1920-1940, malheureusement non classés. On y a repéré des recherches effectuées par Jean Porcher et Bernhard Bischoff.
  5.  (retour)↑  L’anecdote est citée par A. M. P. Ingold, Notice sur la vie et les ouvrages de Marie Pellechet, Paris, 1902. Elle découvrit la liturgie d’Autun après avoir vu et décrit un exemplaire conservé à Marseille du Bréviaire d’Autun imprimé en 1489 à Paris chez Pierre Le Rouge (GW 5247, CIBN B-802) ; 2 exemplaires à la BM d’Autun. Communication (à paraître) de Ursula Baurmeister faite au colloque Marie Pellechet, Tours, 22 au 22 septembre 1997
  6.  (retour)↑  Collection que Libri vendit à Lord Ashburnham . La plupart des documents que Libri avait subtilisés à Tours, Orléans, Autun furent rachetés par Léopold Delisle pour la Bibliothèque nationale. Sur ces péripéties bien connues, on consultera : L. Delisle, « Les vols de Libri au séminaire d’Autun », Bibliothèque de l’École des Chartes, t. 49, 1898, p. 379-392 ; Émile Chatelain, « Les plus vieux manuscrits d’Autun mutilés par Libri », Journal des Savants, 1898, p. 377-381.
  7.  (retour)↑  Libri avait remplacé les cotes du Séminaire par un système personnel où se retrouvaient des « bis », des astérisques, des lettres (A, B, C, D). En outre, les 200 manuscrits modernes ne disposaient d’aucune notice.
  8.  (retour)↑  I R H T : 65 000 F; Drac Bourgogne : 45000 F; Ville d’Autun : 45000 F ; Région Bourgogne : 20000 F.
  9.  (retour)↑  Le volume consacré à Vendôme devrait paraître en fin d’année 2000.
  10.  (retour)↑  La période 1501-1535 est représentée par 500 éditions parisiennes (une grande partie provient de la bibliothèque du chanoine Claude Guilliaud), le reste du siècle est représenté par 407 éditions.
  11.  (retour)↑  Sybille von Gültlingen, Bibliographie des livres imprimés à Lyon au seizième siècle, Baden-Baden, 1992 Æ, 6 fascicules parus.
  12.  (retour)↑  établissements conservant des incunables ont été recensés, 1300 éditions environ devraient être décrites.
  13.  (retour)↑  Cette aide s’est élevée à 35000 F en 1999. D’autres aides ont été obtenues en 1995 : 41000 F pour la conservation des périodiques, 26000 F en 1996 pour la protection des manuscrits.
  14.  (retour)↑  Reproduction sur microfiches réalisée en 1977 par la Bibliothèque nationale.
  15.  (retour)↑  Quelques examens des marques de provenances et des reliures font ressortir de nombreuses origines ibériques, italiennes et germaniques.