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Architectures et bibliothèques

Annie Le Saux

Le lieu était symbolique : rouvert après 27 mois de travaux de rénovation, le Centre Pompidou accueillait, les 7 et 8 février derniers, un colloque intitulé « Architectures et bibliothèques ». Treize pays étrangers y étaient représentés.

« Les architectes et les bibliothécaires ne font pas forcément bon ménage, mais, du moins, ne s’ignorent-ils plus ». Les relations entre les deux professions furent ainsi résumées par Martine Blanc-Montmayeur, directrice de la Bibliothèque publique d’information. Bibliothécaires et architectes se sont ensuite côtoyés à la tribune, où ils ont relaté leurs diverses expériences, en projetant, au plus grand intérêt de l’assistance, de nombreuses diapositives.

Bibliothèques en évolution

Pour illustrer le survol historique des constructions de bibliothèques publiques en France et les faits marquants de leur évolution liée, selon les termes de Jean-Sébastien Dupuit, directeur du livre et de la lecture, « à la volonté conjointe des collectivités territoriales et de l’État », Thierry Grognet et Jean-Philippe Lamy ont projeté plus de 300 vues d’une cinquantaine de bibliothèques municipales et bibliothèques départementales de prêt, extraites des deux banques de données photographiques de la Direction du livre et de la lecture (DLL). Les tendances des différentes décennies s’affichent dans les bâtiments : que ce soit par leur implantation en centre ville, dans la transparence des bâtiments, leur monumentalité, ou leur visibilité, on retrouve dans les constructions d’une même époque les mêmes principes directeurs. À l’intérieur, l’attention est de plus en plus centrée sur la climatisation, l’insonorisation, la flexibilité, le câblage, l’éclairage et l’ouverture à des supports autres que le livre. De nouvelles salles apparaissent, équipées pour l’heure du conte, ou ouvertes aux conférences et aux expositions.

La synthèse du passage des bibliothèques d’un lieu confiné, silencieux, immobile, hostile, à un modèle plus familier, plus moderne, plus vivant, plus ouvert, fut faite par Anne-Marie Bertrand, chargée de mission pour l’évaluation des bibliothèques territoriales à la DLL. Le bâtiment se modernise et se démocratise en accueillant de nouveaux services, en procédant à des décloisonnements, et en s’insérant dans le tissu urbain. La bibliothèque cesse d’être un sanctuaire. Son image se démystifie.

Cette évolution, observe Anne-Marie Bertrand, découle de l’apparition de politiques locales, de concurrences entre villes, qui s’expriment dans des infrastructures urbaines et culturelles, dans lesquelles les bibliothèques interviennent en contribuant à revivifier des quartiers, et à redynamiser la ville. La bibliothèque devient un signal, une image, amplifiée par la notoriété de l’architecte : Norman Foster à Nîmes, Pierre Riboulet à Limoges, Christian de Portzamparc à Rennes, pour ne citer qu’eux. « L’architecture de la bibliothèque devient une ville en réduction ou en abyme, avec ses espaces de circulation, son hall d’entrée semblable à la place publique… ».

L’architecture doit être de qualité ; par elle, la bibliothèque se fait remarquer, attire, invite, offre l’accès de la culture à tous. Ces propos rejoignent ceux d’Ulrich Moeske, directeur de la bibliothèque municipale de Dortmund, pour qui la bibliothèque doit être « l’une des forces d’attraction de la ville ». Le choix de l’architecte, Mario Botta, n’est pas, là non plus, anodin.

La bibliothèque et la ville

Lieu de rencontre, lieu de communication, la bibliothèque se rapproche du public. Exemple d’appropriation par la population, la médiathèque d’Orléans, après avoir suscité de très vives réactions lors de son projet, dépasse désormais toutes les espérances, tant sa fréquentation est importante. Augustin Cornu, maire adjoint à la culture à la mairie d’Orléans, a témoigné des difficultés à passer d’une bibliothèque sise dans un bâtiment du XVIIe siècle, associant la culture à un lieu noble, à une tradition, à une médiathèque où l’objectif était de « faire cohabiter la vie culturelle, économique et sociale ».

L’interaction ville-bibliothèque s’applique aussi aux bibliothèques universitaires. S’il reconnaît que la ville doit savoir utiliser l’université pour se renouveler, Pierre Merlin, professeur d’urbanisme à l’université de Paris I, pense qu’elle doit aussi être partout présente dans l’université. La ville a des droits, elle participe financièrement, et peut donc tirer parti de son statut de ville universitaire. Gisement d’emplois pour les entreprises, l’université les attire, et la ville en tire des bénéfices…

Au sein de l’université, la bibliothèque universitaire a un rôle fédérateur à jouer. Elle devient visible, repérable par son public traditionnel : étudiants, enseignants, chercheurs. Depuis quelques années, le discours tend vers une ouverture des bibliothèques universitaires à un public extérieur à l’université : lycéens, enseignants du primaire et du secondaire, entreprises… Paris 8, dont le contexte a évolué dans les années 1990, applique cette ouverture. Mais, constate Pierre Merlin, ancien président de cette université, la fréquentation de la bibliothèque par ce public est très limitée et pose souvent problème. La vocation des BU s’accorde mal, selon lui, à l’attente d’un public extérieur et ces établissements ne doivent pas oublier leurs missions fondamentales, l’ouverture sur la ville convenant mieux aux bibliothèques municipales.

L’attractivité de la bibliothèque universitaire de Paris 8, ainsi que celle des nouveaux bâtiments construits depuis 1991, ont été soulignées par Marie-Françoise Bisbrouck, chargée de mission pour les constructions à la Sous-direction des bibliothèques et de la documentation 1. Ce succès se manifeste par un accroissement de la fréquentation, de la durée du séjour et par une utilisation plus intensive des collections. Une projection de diapositives a permis de visualiser des architectures variées, mais ayant toutes pour objectif la recherche de flexibilité, afin de pouvoir évoluer dans le temps, et de qualité, afin de ne pas vieillir trop mal. N’oublions pas que ces bâtiments sont amenés à durer de nombreuses années.

L’évolution technologique

Plusieurs éléments, apparus ces dernières décennies, sont à prendre en compte dans chaque nouvelle construction de bibliothèque : le câblage du bâtiment et des postes de lecture fait désormais partie de toute nouvelle programmation, même si on peut regretter, à quelques exceptions près, son insuffisance.

La bibliothèque municipale de Troyes, ayant pris la décision de numériser une partie de son fonds ancien, en a tenu compte pour l’équipement de sa future bibliothèque municipale à vocation régionale. Elle a, de ce fait, prévu un câblage important, des branchements et l’intégration d’ateliers de numérisation dans le bâtiment. La prévision ne s’arrête pas là : Thierry Delcourt, directeur de la bibliothèque, voyant dans la numérisation un moteur du retour des fonds anciens à la vue du public, est persuadé que cette opération induira également un besoin accru de places de consultation du patrimoine écrit.

Les sept étages du Learning Centre de Sheffield reflètent clairement les incidences des nouvelles technologies sur la conception du bâtiment : le peu de murs en dur offre de la souplesse et de la flexibilité. La prise en compte des besoins des usagers, et des services qu’ils peuvent attendre de la bibliothèque, intervient aussi dans la diversité des espaces. Ceux-ci doivent pouvoir répondre aussi bien au désir de certains de travailler en groupe qu’à celui de ceux qui veulent s’isoler dans des carrels individuels.

Le Learning Centre de Sheffield a la particularité d’intégrer un nombre important, diversifié et complémentaire de services : une bibliothèque, un service informatique, un service multimédia équipé pour la création photographique, cinématographique et pour la numérisation, un institut d’apprentissage et d’enseignement, des amphithéâtres, des salles de séminaires… Dans un environnement où les étudiants et les chercheurs ont un accès direct électronique à l’information, et ce à leur entière satisfaction, il est intéressant cependant de rappeler, comme l’a précisé le directeur Graham Bulpitt, qu’ils recherchent quand même tous le soutien et la présence physique des enseignants et des bibliothécaires.

Les bibliothèques ont ainsi peu à peu remplacé une logique de stocks par une logique de services. C’est dans cette volonté de s’adapter aux demandes variées et changeantes des usagers – plus de 80 % des Finlandais font appel à la bibliothèque – que les bibliothèques en Finlande organisent leurs espaces : les ouvrages de référence se trouvent proches de l’entrée, l’accès aux documents en réseau s’y fait naturellement et facilement, un même espace est amené à répondre à diverses fonctions, selon les besoins… Sans oublier ce qui n’est malheureusement pas entré dans les mœurs en France : un café dans la bibliothèque, ouvert tous les jours, et… un sauna pour le personnel.

La bibliothèque de l’architecte

La construction d’une bibliothèque est soumise à la volonté politique, à la politique de développement des collections et aux missions de la bibliothèque, aux contraintes de l’emplacement choisi, et dépend, aussi, du talent et de la personnalité de l’architecte. Au cours de ces journées, des architectes ont pu montrer leurs réalisations et exposer leur philosophie et leur conception de la bibliothèque.

Il s’est agi essentiellement de nouvelles constructions, même si l’exemple de la BPI a permis à Jean-François Bodin de témoigner des contraintes liées à la réhabilitation d’un lieu. Comment faire d’un espace dense, clos, sur-fréquenté, où le contexte réglementaire laisse peu de marge, un lieu aéré, où l’on puisse séjourner, où le nombre de places de consultation soit satisfaisant ? Car l’une des singularités de la BPI, qui consiste à ne pas prêter ses ouvrages à l’extérieur, implique, de ce fait, de prévoir un nombre élevé de places assises – en l’occurrence un peu plus de 2 000.

Pour Paul Chemetov, architecte entre autres des bibliothèques d’Évreux, Montpellier et Châlons-en-Champagne, un projet de bibliothèque doit répondre à trois missions essentielles, celles de conservation des ouvrages, de mise à disposition du public des espaces clairement identifiables et, enfin, celle de s’inscrire dans un mouvement durable. Bien que chaque contexte soit singulier, Paul Chemetov y voit cependant une même façon de construire. Les architectes, tout comme les bibliothécaires, précise-t-il, sont sensibles à la mode. Il n’y a d’ailleurs qu’à s’attarder sur les façades des bâtiments récemment construits pour s’apercevoir qu’elles sont la plupart du temps en verre, matériau symbole de modernité, d’ouverture, de transparence, mais, hélas, source de désagréments, parmi lesquels et non des moindres, des effets thermiques allant d’un extrême à l’autre. Paul Chemetov dénonce ce même phénomène de mode dans le choix du mobilier, et cela est d’autant plus regrettable que tables, chaises et rayonnages sont appelés, eux aussi, à durer fort longtemps.

Effet, cette fois, non pas de mode mais de l’évolution des usages, la flexibilité des espaces fut le maître mot de ces journées : que ce soit pour la bibliothèque d’Alexandrie, pour celle de Dortmund, pour les bibliothèques finlandaises, espagnoles, les témoignages d’architectes et de bibliothécaires étrangers, tout comme ceux de leurs homologues français, ont convergé en ce sens.

Interrogé sur la façon dont Jean-Pierre Buffi – architecte de la médiathèque de Toulouse et de la bibliothèque universitaire d’Avignon – qualifia la médiathèque de « supermarché du livre », Pierre Riboulet, architecte de la bibliothèque multimédia francophone de Limoges et de la bibliothèque universitaire de Paris 8, pense, quant à lui, que la bibliothèque se distingue justement par l’absence de publicité et d’informations, qui, partout ailleurs, nous envahissent. « La bibliothèque est un lieu rare, où se conserve non pas l’information, mais la pensée. C’est le lieu de la mémoire de la pensée antérieure, à partir de laquelle on peut construire sa propre pensée ». « La bibliothèque, dit encore Pierre Riboulet, est un lieu que l’on doit mériter ».

Ainsi, de même qu’il n’y a pas une architecture des bibliothécaires, de même, a-t-on pu constater, au cours de ces riches et passionnantes journées, qu’il n’y avait pas une bibliothèque d’architectes.