entête
entête

La Mise en vie des espaces de bibliothèques

Jacques Riva

François Riva

Plusieurs raisons militent pour une réflexion sur la qualité souhaitée pour les bibliothèques de lecture publique : de plus en plus nombreuses, de plus en plus vastes, ouvertes plus longtemps, elles attirent de nouveaux publics. Les nouvelles technologies frappent à leur porte : faut-il les laisser entrer en force ? Pour y faire quoi ? Quelle place leur allouer ? Les bibliothèques doivent-elles devenir des médiathèques ou rester des bibliothèques accueillant de nouveaux et multiples supports ?

C’est dans ce contexte que l’on peut poser la question de la qualité attendue des espaces de bibliothèques. Dans le cas extrême, ne pourrait-on pas se trouver devant l'injonction : « plus de papier » ? La bibliothèque deviendrait alors une salle – des salles – n'accueillant que des écrans et des imprimantes, à l'instar de ce que l'on commence à trouver dans certains lieux de travail.

Conduire la réflexion

De gros progrès ont été faits pour améliorer la qualité des constructions publiques et, entre autres, des bibliothèques publiques.

La programmation

Depuis les années 80, et notamment depuis la loi MOP (Maîtrise d'Ouvrage Public), du 12 juillet 1985, la programmation, devenue obligatoire afin d'obtenir une meilleure qualité des constructions publiques, se fait en étroite concertation avec le maître d'ouvrage et les futurs utilisateurs que sont les conservateurs et leurs équipes. Les éléments pris en compte sont le site d'implantation, les attentes urbaines et architecturales du maître d'ouvrage, la définition des espaces nécessaires aux futures activités, les budgets disponibles pour l'investissement et le fonctionnement du futur équipement. L'aboutissement de cette étude est la production d'un programme qui établit la liste des besoins de façon exhaustive, en termes de surface, de nombre de documents à accueillir, par catégorie, par salle, etc.

Le projet

Cette étude de programmation, qui se déroule cinq à sept ans avant la date prévue pour l'ouverture, est alors relayée par l'arrivée des architectes qui vont formaliser le programme dans un projet de construction ; cette seconde étude va s'étendre sur un à deux ans. Les appels d'offres, puis la construction, prendront encore deux à trois ans. C'est dire qu'entre le début de la réflexion et la sortie de terre des bâtiments, les demandes initiales, évaluées selon des ratios et de façon approchée, se sont affinées, précisées.

De plus, au vu de la mise en forme du projet, il devient possible de se rendre compte très concrètement des ressources qu'il offre et des contraintes qu'il impose. Ainsi, une surface définie, au programme, en mètres carrés et correspondant à un ratio d'accueil de x documents et de x lecteurs, n'a pas, en réalité, une fois le projet formalisé, le même potentiel d'accueil selon qu'elle est ronde, carrée, rectangulaire, avec une, deux ou plusieurs portes (c'est-à- dire des circulations qui neutralisent les surfaces empruntées par les passages), des poteaux placés en périphérie ou en partie centrale qui organisent l'espace différemment, des ouvrants en façade pour l'accès des pompiers qui empêchent l'installation de mobiliers au droit de leur accès, des escaliers, des radiateurs qui gênent la mise en place de tables, des précâblages qui se révèlent, par définition, contraignants, etc.

La monumentalité, qui sied parfaitement au caractère urbain de l'opération, à un bâtiment public qui doit se signaler comme tel et s'insérer dans la ville, au caractère valorisant alloué à la lecture publique, peut se poursuivre à l'intérieur, dans les halls, dans les escaliers principaux. Lorsque cette monumentalité s'introduit dans les salles, comme c'est souvent le cas, il faut s'en accommoder, mais c'est aussi un enjeu, car il convient de séparer ce qui va devenir privé de ce qui était public ; de plus, le mobilier standard sera rarement à l'échelle du bâtiment. Et s'il l'était, il ne serait pas à l'échelle des lecteurs. Enfin, l'acte de lire s'accorde plus volontiers avec une certaine intimité qui n'est pas l'apanage de la monumentalité.

La scénographie des espaces

La scénographie des espaces est de la responsabilité de celui qu'il conviendrait d'appeler le « maître d'usage », alors que la construction était de la responsabilité du maître d'ouvrage : on passe du « public » au « privé ». La scénographie se dessine plus facilement et plus efficacement une fois la composition architecturale parfaitement connue, mais elle ne doit pas non plus tarder à s'élaborer et attendre que le bâtiment soit terminé. En pratique, dès que le gros oeuvre est achevé, il est possible d'appréhender les volumes, leurs combinaisons, les accès, les circulations, en un mot : le décor, où va se dérouler l'activité.

Une première mise en situation des mobiliers, dans le cadre bâti, correspondant aux prescriptions quantitatives du programme, dans les salles allouées aux différentes catégories d'activités et de collections, va permettre de visualiser, de façon concrète, les scénarios possibles et d'en mesurer toutes les conséquences, mais aussi toutes les inconséquences.

– Tout d'abord, par rapport au fonctionnement quotidien, au ras du sol ; les quantités prévues au programme – lecteurs et documents – sont très rarement logeables en totalité. Une première et double question se pose : comment diminuer et que diminuer ? On doit alors reprendre ce qui avait été imaginé cinq à sept ans plus tôt, révision qui va permettre de reposer toutes sortes de questions sur l'opportunité de privilégier telle catégorie de lecteurs, d'ouvrages ; on en profitera pour actualiser la réflexion sur la place des nouvelles technologies, d'après ce qu'on en sait à ce moment-là, l'effet « mode » s'étant légèrement amorti. Du coup, tout le puzzle du programme est à recomposer.

– Ensuite, et de façon itérative, toujours en imaginant plusieurs scénarios d'implantation des mobiliers, par rapport à la pratique des lecteurs attendus, prévus dès l'origine, et à celle des lecteurs nouvellement apparus.

Les enjeux

Les enjeux conditionnent de façon première la mise en scène. On posera comme postulat de départ qu'il s'agit de promouvoir la lecture publique, autrement dit l'écrit. Les autres documents, sonores ou vidéos, qui ont pris place dans les bibliothèques sont nécessaires pour faire de la bibliothèque un équipement urbain (urbain signifiant ici : qui facilite l'urbanité de ses « pratiquants »).

Valoriser la lecture, c'est avant tout valoriser les lecteurs, en tant que tels, par la qualité de l'environnement, essentiellement par l'accueil qu'on leur réserve en leur offrant les objets les plus adaptés à la réussite de leur démarche. L'environnement englobe non seulement les composantes physiques, mais également les comportements individuels et sociaux qui s'y produisent.

La numérisation des documents, l'apparition des réseaux, l'arrivée d'Internet, vont certainement permettre une plus large diffusion d'un plus grand nombre de documents écrits. Par définition, le nombre des lecteurs ne peut que s'accroître. Cependant, l'apparition d'une nouvelle technique ne signifie pas que l'on bascule brutalement dans une nouvelle ère; la plupart du temps, les nouvelles techniques s'agrègent aux anciennes et les enrichissent. L'apparition de l'imprimerie, puis de la machine à écrire, puis du clavier d'ordinateur (et bientôt – on le promet depuis de nombreuses années – de la commande vocale) n'a pas fait (et ne fera pas) disparaître le crayon et le stylo. Par ailleurs, on peut s'interroger sur la valeur de lecture d'un écrit sur écran, pour tout un chacun : l'immédiateté d'accès ne va-t-elle pas avoir pour conséquence logique, en sens inverse, la rapidité de l'effacement ? La lecture implique la compréhension, l'interprétation, l'appropriation d'un texte, ce qui exclut la rapidité. On peut ajouter qu'en l'état actuel des consultations, on n'est pas assuré de la fiabilité de tous les textes disponibles sur le réseau. Par contre, pour les chercheurs, susceptibles de naviguer – et non de surfer – sur Internet, l'accès aux réseaux se révèle d'une grande richesse. On leur réservera une place dans des salles adéquates.

Les enjeux resteront donc, encore longtemps, ceux qui sont apparus il y a une vingtaine d'années et qui se sont mis en place dans toutes les dernières bibliothèques construites ou rénovées :

– à l'inverse de l'immensité labyrinthique d'Internet, une bibliothèque est architecturée; les salles, les collections sont classées, hiérarchisées, repérées ;

– la bibliothèque, lieu de rencontres, s'organise comme un village, avec tous les degrés d'un habitat : des places, des circulations, des lieux diversifiés, plus ou moins ouverts, mais bien délimités, avec des repères, avec des choix forts :

* rechercher la lisibilité, la mobilité, l'évolutivité ;

* différencier les groupes, les personnes ;

* conserver les deux aspects : libre accès et patrimoine ;

* centraliser les prêts et les retours ;

* décentraliser le renseignement ;

* rapprocher publics et magasins ;

* favoriser l'intimité, mais aussi forcer le brassage ;

* créer des lieux spécifiques et des lieux banalisés, qui se traduisent par des halls et des galeries qui distribuent des salles de tailles différentes.

La problématique

Qu'est-ce qu'un espace de vie ? C'est une étendue remplie d'objets naturels ou artificiels, transformée par l'homme et perçue par ses cinq sens. Ainsi, l'espace n'est pas seulement un système technique, défini par son fonctionnement; il comporte une offre d'usage qui dépasse les conditions de son utilisation.

Autrement dit, l'espace ne se limite pas à celui d'un géomètre, assemblant des volumes, ni à celui du plasticien qui joue des matières et des couleurs, ni à celui de l'ingénieur qui maîtrise sa construction et ses équipements techniques, ni enfin à celui de sociologues et de psychologues qui ne se préoccuperaient que de sa pratique sociale et individuelle.

L'espace est pratique sociale ; en ce sens, il est immatériel et c'est ce qui fait la difficulté et l'intérêt d'une réflexion sur la « mise en vie » du cadre bâti. Mettre en vie, rendre viable, c'est rendre praticable un site par sa voirie, ses circulations qui présupposent des lieux où on s'arrête, pour y vivre. Un lieu est un endroit où l’on a envie de se poser parce qu'il s'y passe quelque chose, parce qu'on peut entrer en relation avec autre chose ou avec quelqu'un d'autre. Créer une voie, c'est donner un sens, une orientation, un courant : c'est donner du sens. Le cadre bâti offre des surfaces que le mobilier va venir architecturer, composer, organiser.

On se trouve alors devant une organisation en système, au sens biologique du terme : le système (la scénographie à élaborer) sera un objet complexe formé de composants distincts reliés entre eux par un certain nombre de relations. Ce système aura donc un degré de complexité plus grand que ses parties ; il ne sera pas réductible à la somme de ses composants puisqu'il sera défini par les relations entre ces composants, que l'on connaît : bâtiment, mobiliers, collections, lecteurs, chacun bien caractérisé de façon indépendante. Il s'agira de les combiner harmonieusement pour que la promotion de la lecture, autrement dit le bonheur de lire, fonctionne!

Une approche ergonomique éclairera la démarche : l'homme est aujourd'hui capable de créer totalement son biotope; mais par le phénomène de feed-back, bien connu depuis les années 50, l'environnement, agi par l'homme, rétroagit sur lui. C'est donc par des scénarios successifs qu'on recherchera des mises en situation différentes, qu'on modifiera au fur et à mesure de la prise en compte des conséquences, et des conséquences des conséquences, jusqu'à obtenir un équilibre assez satisfaisant, mais sûrement pas absolu.

En effet, les comportements des individus sont complexes et différents selon les tempéraments, les lieux, les moments. Il est difficile de définir ce qui est bon et souhaitable de façon rigoureuse et définitive; le mieux est de s'accrocher à des notions de liberté, de dignité individuelle, de particularité, de simplicité, c'est-à-dire de lisibilité (compréhension rapide de l'environnement), de flexibilité par la modularité (ce qui permettra l'évolution), de pluralité de choix. Chacun pourra trouver le lieu où il se sentira le mieux.

Pour progresser encore dans la démarche, on va s'appuyer sur des points de repère que nous fournit la nature des constituants de l'espace : on y trouve des objets techniques – le bâtiment, les mobiliers, les documents – et des personnes.

Certains objets doivent être statiques :

* à coup sûr, les éléments construits, portants et contenants ;

* les mobiliers qui sont, par définition, mobiles, ou à tout le moins amovibles, peuvent être, si nécessaire, statiques : une grande table, un ensemble de travées de rayonnages monobloc, des rayonnages muraux. Aucun choix n'est meilleur qu'un autre; tout dépend des objectifs fixés. Tout ce qui est statique est fait pour rassurer, dans la durée; tout ce qui est mobile est fait pour faciliter le mouvement, voire pour y inciter. Un siège, mobile par définition, peut être statique s'il est volumineux, lourd (un canapé) ; une table peut être amovible si elle est légère (table de quatre places au maximum).

La position dans l'espace peut aussi signifier que l'objet est statique, amovible ou mobile : des tables, légères, mais parfaitement alignées, dans le prolongement de rayonnages, eux-mêmes alignés, le long d'une façade ou d'une circulation, seront fixes. De même, un canapé adossé à une cloison sera moins amovible que s'il est situé au centre d'une pièce; ce sera la même chose pour une table entourée de sièges, placée dans une alcôve ou « coincée » entre deux piliers. Des chauffeuses, éparpillées le long d'une façade, seront considérées comme déplaçables au gré des lecteurs, etc.

Dans une bibliothèque, la mobilité sera l'apanage des lecteurs. Le caractère amovible des mobiliers sera, en revanche, la condition nécessaire à l'évolutivité des organisations.

La mise en situation des mobiliers va induire des comportements : une table ronde est plus conviviale qu'une table rectangulaire ; deux sièges face à face permettent une relation ; s'ils sont dos à dos, c'est une exclusion ; quatre chauffeuses en carré faciliteront une réunion amicale ; six chauffeuses ne permettront pas la même complicité. C'est la raison pour laquelle, quand il s'agit de places de travail, on évite de mettre deux lecteurs en vis-à-vis, car l'autre est un gêneur ; pour des places de lecture, en créant des vis-à-vis, on répond à un souci d'ambiance particulière aux bibliothèques : on regroupe des personnes partageant les mêmes intérêts, le même regard autour de soi ; l'autre, les autres sont présents, bien que dans un certain silence.

Une autre façon d'éclairer la démarche est de tenter une approche sémantique :

– mettre en vie, c'est « faire habiter »,

– habiter c'est vivre, c'est tenir, posséder, avoir,

– habiter c'est aussi se tenir, c'est une manière d'être ; c'est demeurer, séjourner, cultiver ; c'est être content, vivre en paix.

La bibliothèque est un habitat qui accueille un certain type de population : des lecteurs. Les objectifs ainsi définis dictent assez clairement les réponses à apporter. Alors, qu'est ce qu'un espace « heureux » ?

Dans la perception de l'espace, c'est l'imagination qui a la plus grande part ; l'espace perçu n'est pas celui du géomètre, du maçon; ce n'est pas l'espace réel qui compte, mais l'espace « vécu ». On peut le percevoir comme hostile si on est stressé; il est donc essentiel de s'y sentir protégé, à l'intérieur de limites sensibles, contrôlées ; c'est un espace connu et reconnu, autrement dit appropriable, c'est-à-dire domesticable. Comment s'y prendre pour y parvenir ?

La méthode

Les objectifs consistent à identifier des territoires, c'est-à-dire à les délimiter en fonction de leur « population » et les caractériser pour que chacun les reconnaisse, s'y sente à l'aise. On s'appuiera sur les observations recueillies quant aux distances que les individus respectent inconsciemment en société, comme s'ils se déplaçaient avec une bulle immatérielle qui les enveloppe pour les protéger.

Tout d’abord la bulle « intime » : y pénétrer est ressenti comme une agression, sauf permission spécifique ; elle n'a pas lieu d'être aménagée dans une bibliothèque. Néanmoins, on peut considérer que le vêtement en fait partie, ainsi que le sac, le cartable et tous les objets qui sont des prolongements du corps (aujourd'hui, pour certains, la casquette de Magnum!).

La bulle « personnelle », plus vaste, permet d'entrer en relation avec quelqu'un d'autre, sans contact physique. C'est la place de lecture individuelle, à prévoir avec une table individuelle, avec une table de deux places suffisamment dimensionnée pour qu'aucun contact ne soit possible entre les deux occupants, mais aussi pour que les objets personnels de chacun, puissent se poser sans se mélanger, s’il le souhaite. Néanmoins, cette distance permet d'entrer en relation avec l'autre, à la frontière des « bulles ».

Une table prévoyant des places en vis-à-vis doit être plus large; elle offre d'autres possibilités d'entrer en relation. Les relations interpersonnelles ne dépassent pas quatre à cinq personnes. Ainsi, la table de quatre places est une bonne mesure. La table de six, de huit, sauf si elle est très grande, risque de créer un sentiment de promiscuité et de collectivité (collectivité = obligatoire) ; l'usage montre que, sur ce type de tables, les premiers arrivés occupent la moitié de la place voisine ; on risque de créer une hostilité si on les fait se replier, dans le but de récupérer la place indûment occupée.

Une bonne démonstration de pratique des distances personnelles serait de placer, à côté de quelques sièges individuels, assez légers, un canapé, puis une « conversation » où l'on s'assoit tête-bêche, puis un « indiscret », où un troisième larron vient s'interposer entre deux complices. Les résultats sont connus d'avance.

Puis la bulle « sociale » : sa dimension permet de mettre en relation un petit groupe de personnes, de telle sorte que chaque individu du groupe puisse partager tout ce qui se dit et se fait dans le groupe; les participants au groupe se connaissent, se reconnaissent ; c'est la mesure d'une salle de réunion, d'un « espace de rencontres ». L'optimum est une quinzaine de personnes. Si on doit organiser un ensemble de vingt à trente personnes, on crée deux sous-ensembles, côte à côte. Pour une centaine de personnes, on crée six groupes.

Enfin, la distance « publique » : c'est le lieu de l'anonymat : les halls, les circulations.

L'homme a besoin de ces quatre distances, selon une alternance et un rythme propres à chacun, selon son caractère et selon les humeurs, qui diffèrent tout au long de la journée. Aucune distance n'est meilleure qu'une autre. C'est la bonne distance au bon endroit qui fera des espaces « heureux ». On va devoir organiser les proximités, c'est-à-dire les densités, puis les connexions ou les incompatibilités à tous les niveaux : personnel, interpersonnel, social et public.

Quelques avis pratiques

Le confort visuel dépend de la qualité de la lumière. Tous les ouvrages consacrés aux bibliothèques l'expliquent en détail.

La vision et la lumière

Cependant, comme les récentes réalisations n'en tiennent pas toujours compte, il faut rappeler que ce qui engendre le plus souvent la fatigue visuelle, ce sont les éblouissements, les reflets sur les écrans, mais aussi sur les tables et les contre-jours. L’œil fait une accommodation permanente entre un plan fortement éclairé et un plan faiblement éclairé; lorsqu'il existe de forts contrastes entre deux plans rapprochés, il va devoir accommoder trop souvent; on doit donc veiller à organiser des contrastes gradués sur les plans de lecture, table ou écran.

La luminance est aussi une notion essentielle : c'est la qualité de l'ambiance lumineuse résultant de l'ensemble de l'environnement. Ainsi, les nappes de lumière fluorescente, choisies pour leur moindre coût d'exploitation, créent une lumière indifférenciée, qui écrase tout relief ; il faut agencer un découpage avec un allumage indépendant par zone géographique (près ou loin des fenêtres, au nord ou au sud, etc.) et par zones fonctionnelles (un magasin, un couloir, l'espace « enfants », l'espace « vidéo »); les lampes sur tables ne servent à rien si on conserve un éclairage fort en plafond; en revanche, les éclairages individuels ou les luminaires suspendus au-dessus des tables, à une hauteur limitée créant une zone de lumière circonscrite, favorisent une ambiance studieuse.

Le confort visuel est aussi fonction de la qualité de l'air : un air trop sec va assécher la muqueuse de l’œil et très vite provoquer des irritations et une fatigue d'autant plus gênante qu'on n'en connaît pas la cause.

Les couleurs

Les couleurs sont culturellement associées à un élément naturel : le clair rappelle le ciel, la lumière – le blanc renvoie 70 % de la lumière naturelle ; le sombre rappelle la terre – il ne renvoie que 10 % de la lumière naturelle ; le bleu et le vert évoquent la fraîcheur; le rouge et le jaune le soleil, la chaleur.

On fera appel à ces couleurs pour compenser le manque correspondant; le clair convient lorsque la lumière naturelle est insuffisante ; le sombre convient pour des espaces « vidéo », pour des circulations où on souhaiterait ne pas encourager les lecteurs à s'attarder, pour des lieux qu'on souhaite rétrécir, intimiser ; mais ces avis ne sont pas des recettes ; tout dépend des hauteurs, des largeurs, etc.

Cependant, là où l’œil se pose longtemps, il vaut mieux éviter les couleurs fortes ; pour les grandes surfaces, il est préférable de rester sobre : la couleur doit être réservée aux héros du site que sont les documents; le mobilier ne doit pas les concurrencer, mais les mettre en valeur.

Sons, matières et formes

Bien entendu, on doit préserver le silence et lutter contre l'émission de bruits ; cependant, la qualité de l'acoustique ne se limite pas à l'isolation acoustique. Le silence d'une bibliothèque n'est pas un silence total ; on doit laisser exister les bruits de la vie.

Le toucher fait partie de l'appropriation d'un espace ; les mobiliers avec lesquels on est en contact sont essentiellement le siège (contact passif) et la table (contact actif) : on caresse ce qui est lisse, on s'éloigne de ce qui est rugueux.

Le rôle du siège est d'atténuer les effets de la pesanteur, mais à des degrés différents : le siège de lecture doit permettre une lecture ou un travail sur table; il ne doit pas être trop souple, sauf le dossier qui doit constamment solliciter la colonne vertébrale du lecteur par un léger mouvement de renvoi. Le siège de détente sera un fauteuil avec accoudoirs, plus profond, plus rembourré, ou bien une chauffeuse dont l'assise est plus basse, encore plus profonde afin de s'y « nicher ». Ces sièges obligent à une position « convenue » ; un tabouret, un pouf, un coussin autorisent, en revanche, toutes les positions : ils conviennent donc pour des enfants qui aiment lire à plat ventre, couchés, à l'envers, en travers, etc.

Les réseaux

Les réseaux doivent être suffisants et opérationnels à l'ouverture, mais assez riches pour permettre, à moyen terme, la flexibilité sans transformations ; le coût d'investissement est donc plus élevé. Ils doivent encore avoir une capacité d'extension, à plus long terme. L'expérience montre qu’on n'attache jamais assez d'importance à l'enjeu que représentent ces équipements. Le dessin de la distribution des alimentations qui vont desservir les postes des lecteurs est stratégique ; il doit répondre aux préconisations du projet VDI (voix, données, images), s'articuler avec les scénarios d’implantation des mobiliers, eux-mêmes réajustés en fonction de la faisabilité des passages de gaines (plinthes, goulottes, chemins de câbles).

À partir de là, se posent deux problèmes : comment distribuer les alimentations électriques et où localiser les sorties électriques et informatiques ? Le plancher technique est, théoriquement, la solution universelle ; en pratique, tout le monde est d'accord pour dire que ses inconvénients sont très supérieurs à ses avantages et que c'est une fausse flexibilité. Le passage en faux plafond est plus souple, à condition de respecter une distribution en chemins de câbles clairement répartis et identifiés. L'avantage est qu'on peut alimenter à terme n'importe quel point du plateau desservi ; l'inconvénient est l'accès qui se trouve en hauteur pour toute modification et l'arrivée sur les plateaux par des perches.

Le passage par les sols peut se faire par des goulottes noyées dans la dalle : ceci est à décider pendant la construction et donc, souvent avant l'implantation des mobiliers qui devront s'en satisfaire par la suite ; à cet inconvénient, s'en ajoutent deux autres : le dimensionnement souvent trop juste et surtout l'obstruction invisible de ces goulottes par des gravats de chantier, des laits de ciment insidieusement coulés dans les joints mal colmatés.

Le passage dans les sols peut aussi se faire par des caniveaux visitables ; c'est une très bonne réponse, onéreuse à l'investissement, rentable à long terme. Comme on ne peut tramer toutes les surfaces, on pourra choisir une solution mixte : des plinthes en périphéries relayées par des caniveaux en partie centrale.

Attention, les courants électriques forts et faibles, tout comme les lecteurs, craignent la promiscuité, ils ont eux aussi leurs distances de proximité ou plutôt d'incompatibilité : il faut donc éviter de les faire cheminer trop près les uns des autres. Le cheminement vertical nécessite plus d'écartement que le cheminement horizontal. Se faire assister par un expert évitera des surprises désagréables au dernier moment.

Les sols

Un sol dur sonne quand on marche : il avertit de l'approche de quelqu'un ; un sol souple amortit le bruit d'impact des pas. Un sol minéral est froid ; il renvoie à l'extérieur, à la nature, à la rue, exprime la solidité, la pérennité. Le carrelage est dur, mais la terre cuite au feu est chaleureuse. Le bois est vivant, chaud : en parquet cloué sur solives, il sonne ; en parquet collé, massif, il assourdit le bruit des pas. Le plastique amortit les pas ; son élasticité facilite la marche. Un sol textile est chaud; il amortit les sons, il est agréable, mais il absorbe et conserve poussières et odeurs, et exige un entretien quotidien. Un sol composite – liège et résine – est confortable à la marche ; c'est un bon absorbant des bruits d'impact des pas.

La signalétique

La signalétique est destinée à identifier les objets et les sites, à informer et à orienter les lecteurs ; elle a aussi pour fonction de sécuriser ces derniers, même ceux qui connaissent le site ; ils doivent pouvoir se familiariser rapidement avec les éléments du système, les apprendre et s'habituer à les utiliser.

Le système doit être cohérent : une carte générale du site, répétée à tous les niveaux, puis relayée par des balises de cheminement, puis d'arrivées en fait la synthèse. Ainsi, la signalétique prend en charge, de façon harmonieuse, le déroulement successif des actions qui conduisent le lecteur de l'entrée jusqu'à sa destination finale ; moins il y a d'interruptions dans cette chaîne d'actions, plus il sera à l'aise.

Les vestiaires

Pour une solution satisfaisante à l'organisation des vestiaires, il faut de la place et du personnel. On peut rechercher des solutions mixtes et éclatées : le système de casiers individuels, type « piscine », peut être une réponse partielle et locale (pour les salles du Patrimoine, par exemple) ; le portemanteau sur pied en est une autre pour les salles de travail ou de lecture, où les séjours sont prolongés, à condition qu'il soit visible, que l'on puisse le surveiller de l'ensemble des places. Une troisième possibilité est de choisir des sièges qui comportent un panier sous l'assise : ils sont un peu plus chers, mais le service rendu le justifie. Enfin, le portique sur roulettes, démontable, rend service pour une animation temporaire : il est, soit surveillé, soit manifestement visible par le groupe.

Conclusion

Chaque opération est un cas d'espèce ne serait-ce que parce que chaque architecture est différente. De plus, chaque équipe a une attitude propre quant à l'organisation générale des collections en libre accès et en magasin (magasin de proximité ou magasin général), à l'affectation des espaces à des publics spécifiques, à leur proximité, à leur mixité.

Un groupe de travail réunissant les utilisateurs, missionnés selon leurs compétences et leur motivation, devra mener une réflexion, une fois que le cadre bâti sera connu et devenu une donnée incontournable, sur les meilleurs moyens d'appropriation par les différents publics. Les observations développées ci-dessus auront été utiles si elles ont pu attirer l'attention sur les quelques écueils à éviter et donner quelques points de repère sur l'esprit avec lequel il convient d'aborder ces questions pour obtenir une assez bonne bibliothèque.