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Jean-Yves Mollier

Louis Hachette (1800-1864)

le fondateur d'un empire

Paris : Fayard, 1999 – 554 p. ; 22 cm. ISBN 2-213-60279-4 : 150 F/ 22,86 euros

par Frédéric Saby

Hachette : le nom est aujourd’hui synonyme de géant de l’édition française et européenne, l’un des deux grands groupes qui dominent, depuis longtemps déjà, le marché français de l’édition. On le retrouve, à peine déguisé, dans les « Relais H » des gares et des stations de métro parisiennes, même si le grand public ne fait pas forcément le rapprochement avec l’éditeur. Hachette, c’est, aujourd’hui encore, une adresse de librairie sur le boulevard Saint- Germain, dans ce quartier Latin, où ce genre d’établissement semble avoir tendance à céder le pas à la confection de bas niveau. Pour les professionnels du livre, c’est également l’existence d’un réseau de distribution qui couvre tout le territoire, à partir de la « cathédrale » de Maurepas, dans les Yvelines.

Mais au point de départ de cet empire, voici un siècle et demi, il y a un homme, Louis Hachette. Et curieusement, malgré l’importance évidente du rôle de ce personnage dans l’histoire du livre de ces deux derniers siècles, aucune biographie scientifique ne permettait vraiment de cerner tous les aspects de ce fondateur. Jean-Yves Mollier, en publiant Louis Hachette chez Fayard, dans la classique collection des biographies, comble cette lacune de belle manière.

Cet ouvrage est précieux pour comprendre ce moment essentiel de l’histoire du livre, qu’Henri-Jean Martin et Roger Chartier, dans le troisième volume de L’Histoire de l’édition française, ont appelé « Le temps des éditeurs » 1 ; cette période, qui commence vers le premier tiers du XIXe siècle et qui voit apparaître ce rôle nouveau de l’éditeur, qui n’existait pas sous la même forme dans l’Ancien Régime du livre. Louis Hachette en est un exemple remarquable, notamment par la pérennité et le prodigieux développement de l’entreprise qu’il a fondée. Jean-Yves Mollier expose en particulier avec une grande clarté à quel point comp tèrent, dans les conditions initiales de la création de cette entreprise d’édition, les événements personnels qui affectèrent Hachette dans les vingt-cinq premières années de sa vie.

Une excellente formation

Louis Hachette est issu d’une famille paysanne du nord de la France, dans la région de Rethel (Ardennes). Son grand-père, Jean, avait quitté sa terre natale pour venir chercher fortune à Paris où il était entré au service domestique de l’archevêque de Paris, Mgr Christophe de Beaumont. Il était parti après la mort de son père et son arrivée dans la capitale est à rapprocher des mouvements de population qui s’accélèrent à la fin du XVIIIe siècle. Les enfants de Jean, après la mort de leur père, furent contraints au retour à Rethel et c’est le père de Louis, Jean, qui revint dans la capitale avec sa femme et ses enfants pour y suivre les cours de l’école de droit.

Le jeune Louis Hachette reçut à Paris une excellente formation. Élève au lycée Louis-le-Grand, où sa mère était lingère, il appartient incontestablement à l’élite scolaire de son temps. Bien plus, il côtoie sur les bancs du vieil établissement de la rue Saint-Jacques ceux qui constitueront le premier cercle de ses auteurs lorsqu’il sera éditeur : Eugène Burnouf, fils du professeur d’éloquence latine au Collège de France et traducteur de Tacite ; Émile Littré ; Louis Quicherat. En 1819, il est reçu troisième au concours d’entrée à l’École normale – qui ne sera qualifiée de « supérieure » que lors de son installation rue d’Ulm en 1847 – dans une promotion de vingt-trois élèves. Pendant ces années d’étude, il se montre excellent latiniste et très bon helléniste, il parfait sa connaissance de la langue anglaise. Et surtout, il se rapproche de François Guizot dont il suit l’enseignement et partage les idées modérées : la défense de la Charte, l’importance de 1789 et le refus de 1793. Cette parenté intellectuelle acquise dans ces années de formation prendra toute son importance dans les premières années du travail de l’éditeur.

L’avenir du jeune Louis Hachette dans l’enseignement fut toutefois brisé net par les événements. Les ardeurs des adversaires de l’université trouvèrent un écho efficace lors de l’arrivée au pouvoir de Villèle comme chef du gouvernement en décembre 1821. Corbière, dans ce gouvernement, fut nommé ministre de l’Intérieur, avec en charge l’université. Celui-ci, pour faire échec aux libéraux dont il était un adversaire impitoyable et dont il estimait qu’ils étaient très représentés au sein de l’École normale, décida, le 6 septembre 1822, la disparition pure et simple de l’établissement, « sentine d’irréligion qui infectait et perdait la jeunesse », pour reprendre les termes du nonce dans sa dépêche annonçant à Rome cet événement. Les élèves, dont Louis Hachette, sont exclus et voient se fermer devant eux la porte d’accès à l’enseignement.

Hachette fut donc contraint de changer de voie pour vivre et permettre à sa famille – sa mère et les deux enfants, plus jeunes que Louis, qu’elle avait encore à charge – de subsister. Il envisagea un moment une carrière d’avocat, et suivit pour cela les cours de l’école de droit. Mais son projet n’aboutit pas et le véritable tournant se situe en 1826 quand il a l’occasion d’acquérir un brevet de libraire-éditeur, grâce à l’aide financière que lui apporta son employeur de l’époque, Me Fourcault de Pavant. Il était entré en 1824 au service de ce grand notaire parisien, comme précepteur de ses deux enfants. Il est clair, pour Jean-Yves Mollier, que cette rencontre fut importante, à la fois pour l’aide matérielle que put ainsi recevoir Hachette pour acquérir son brevet de libraire, mais aussi pour l’ouverture que lui procura cette rencontre vers un monde et des idées qu’il avait combattues lorsqu’il était élève de l’École normale.

Servir l'essor de l'instruction

L’exercice de ce métier le ramène en fait aux origines de sa formation et de ses ambitions personnelles : l’enseignement et cette ambition de servir l’essor de l’instruction, qui avait été brisée en 1822. Jean-Yves Mollier fait remarquer, à cet égard, à quel point le choix de sa devise est riche de sens et sonne comme une revanche contre ceux qui, quelques années auparavant, avaient pris la décision de fermer l’École normale : « Sic quoque docebo », qu’on peut traduire par : « Ainsi, moi aussi j’enseignerai ».

Et effectivement, le développement de l’entreprise d’édition de Louis Hachette s’assied d’abord sur le livre scolaire et universitaire. Et c’est là, bien sûr, que tout le réseau tissé depuis Louis-le-Grand va jouer son rôle et constituer un véritable groupe « d’auteurs Hachette » : Augustin Théry, Adolphe Mazure, François Ragon, etc., et le fait que lui-même ait été l’égal de ses auteurs, donc capable de lire les manuscrits avec l’œil critique, a joué dans l’origine de son succès. Il est clair également que l’entente avec François Guizot sera un élément clé du développement de la librairie Hachette.

Des avancées décisives

La production ne cesse alors d’augmenter : 54 titres en 1833, 61 en 1835, 86 en 1840, 129 en 1843 ; avec en outre, dans ces années-là, un bénéfice sans commune mesure avec ce qui existe aujourd’hui dans le monde traditionnel de l’édition : 14 à 15 % du chiffre d’affaires.

Louis Hachette est également à l’origine d’avancées décisives qui font passer la production du livre de ses méthodes artisanales encore pratiquées dans le premier tiers du XIXe siècle au fonctionnement actuel de l’édition. Il invente le contrat commercial d’édition, qui confie au marchand l’avance de fonds – le « risque éditorial » – et lui assure, en échange le bénéfice des ventes. Il saisit les nécessités d’une maîtrise de la distribution et rationalise en ce sens le travail pour « transformer sa librairie en une sorte de centrale du livre, capable de répondre aux besoins les plus divers de ses clients dans le délai le plus court ». On n’est pas loin, en fait, de l’idée du dépôt de Maurepas.

Il invente aussi le rôle du directeur de collection : Victor Duruy sera le premier. Et sans cesse il étend son emprise sur de nouveaux marchés, il recherche de nouveaux publics. En 1852, il obtient les concessions qui lui assurent le monopole de la diffusion des livres et journaux dans les bibliothèques de gare du pays. Ce sont bien sûr les ancêtres des « Relais H », qui, aujourd’hui encore appartiennent à Hachette. On est frappé de voir, finalement, à quel point le géant européen qu’est aujourd’hui le groupe Hachette est contenu en germes dans l’entreprise du XIXe siècle. À sa mort, en 1864, Louis Hachette est à la tête d’une des plus grosses fortunes du temps. Et, à la veille de la guerre de 1914, l’entreprise est d’une puissance économique considérable. On comprend mieux comment elle put, quelques décennies plus tard, devenir le groupe que nous connaissons aujourd’hui.

C’est donc un ouvrage remarquable que nous donne à lire Jean-Yves Mollier, remarquable notamment par cette capacité à démontrer le rôle majeur d’un seul homme dans l’évolution de l’édition. Le volume s’accompagne d’un cahier d’illustrations hors-texte et, bien sûr, d’une bibliographie, ainsi que de deux index (noms de personnes, titres d’œuvres et de collections). Un regret toutefois, et ce reproche s’adresse non à l’auteur mais à son éditeur : la mise en pages souffre des travers de l’édition contemporaine (marges étroites, en particulier en bas de page, titres suivis de deux lignes en bas de page…). C’est dommage, même si le texte ne perd rien en qualité.

  1.  (retour)↑  Histoire de l’édition française. Vol. 3, Le temps des éditeurs : du romantisme à la Belle Epoque, Paris, promodis, 1985.