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Quelles revues de réflexion pour les bibliothèques ?

Dominique Arot

A l'initiative du Bulletin des bibliothèques de France (BBF) et du Conseil supérieur des bibliothèques, quatre rédacteurs en chef de revues destinées aux documentalistes et aux bibliothécaires (Maud Espérou, pour le Bulletin d'informations de l'Association des bibliothécaires français (ABF) ; Michel Remize, pour Archimag ; Jean-Michel Rauzier, pour Documentaliste-Sciences de l'information ; Bertrand Calenge, pour le BBF, ont participé à un débat organisé dans le cadre du Salon du livre et animé par Jean-Michel Salaün, professeur à l'ENSSIB (École nationale supérieure des sciences de l'information et des bibliothèques). Les différents responsables ont ainsi pu présenter la situation de leur revue et s'exprimer sur une évolution marquée par une transformation des métiers et du lectorat et par les modifications profondes des techniques de transmission de l'information.

Tour d'horizon des revues

Michel Remize, en présentant Archimag, rappelait que ce mensuel d'actualité, créé en 1985, en était à son 123e numéro, chacun comptant entre 48 et 56 pages et tirant à 4 500 exemplaires. Son lectorat est majoritairement constitué de documentalistes, mais on y trouve aussi, selon une enquête récente, 23 % de bibliothécaires. Ce magazine, le seul représenté à la tribune à relever entièrement de l'initiative privée et à faire largement place à la couleur, propose des pages d'actualité sur les produits et les applications, des articles de fond et de méthode, des dossiers, des reportages. Il vient de créer un site Web (http://www.archimag.presse.fr) qu'il envisage comme complémentaire du papier.

Bertrand Calenge, nouveau rédacteur en chef du BBF, présentait la revue, créée en 1956, comme un organe de référence, d'actualité et de formation avec un tirage de 2 200 exemplaires pour chacun des numéros bimestriels comportant de 100 à 150 pages, 25 % des abonnés résidant à l'étranger. Les lecteurs ont également accès à un site Web (http://www.enssib.fr/Enssib/bbf/bbf.htm) qui permet de consulter la revue en texte intégral et qui a fait l'objet de 18 000 connexions en 1998. Bertrand Calenge précisait les trois principaux axes éditoriaux de ce qu'il a nommé « BBF 2000 » : des modes de lecture permettant de combiner lecture de référence, lecture courante d'actualité et ouverture à d'autres disciplines, « accompagner la bibliothéconomie en construction » et, enfin, mieux situer les bibliothèques françaises en Europe et dans le monde à travers un réseau de correspondants et une veille sur la presse bibliothéconomique étrangère.

Maud Espérou revendiquait, quant à elle, l'ancienneté du Bulletin d'informations de l'ABF créé en 1906. Relisant devant la salle le premier éditorial de la revue, elle y relevait déjà des lignes de force qui ne se sont pas démenties avec le temps : information, communication, études. Tiré à 5 000 exemplaires (6 000 pour le numéro « spécial congrès annuel »), le i comporte environ 150 pages pour quatre numéros annuels souvent thématiques. Cet organe associatif se veut représentatif de toutes les formes et tous les lieux d'exercice de la profession. Maud Espérou, elle-même jeune retraitée, insistait sur la place du bénévolat dans le fonctionnement de la revue. Elle mettait l'accent sur la dimension francophone de la revue et le lien recherché avec les bibliothèques du Sud. Quelques éléments du i apparaissent sur le site Web de l'ABF (http://www.abf.asso.fr).

Il revenait à Jean-Michel Rauzier, rédacteur en chef de Documentaliste-Sciences de l'information, de conclure ce premier tour d'horizon. Cette revue, créée en 1964, tout en s'appuyant sur l'activité de l'ADBS (Association des professionnels de l'information et de la documentation), n'est pas un bulletin d'information interne à une association, mais bien un instrument de réflexion proposant également à ses lecteurs des outils techniques utiles à l'exercice de leur activité professionnelle. Documentaliste, qui a absorbé en 1973 Sciences de l'information pour ne plus former qu'un seul titre, paraît tous les deux mois avec une pagination annuelle de 350 pages et revendique 4 000 abonnés, dont, comme le BBF, un quart à l'étranger. Doté d'un conseil de rédaction depuis 1975, Documentaliste a suivi une évolution comparable à celle du BBF, combinant un volume de 25 % de rubriques d'actualité avec des articles techniques et des travaux de recherche. Cherchant à inclure la revue dans un contexte international, ses responsables recherchent, eux aussi, l'articulation entre imprimé et électronique en proposant une version partielle sur le Web (http://www.adbs.fr).

Imprimé et/ou électronique

C'est bien sûr la question de cette articulation entre l'imprimé et l'électronique qui a alimenté une bonne partie du débat à la tribune. Maud Espérou évoquait d'emblée la commodité, voire le caractère agréable, du support papier. Bertrand Calenge, tout en considérant que la lecture d'actualité privilégiait le papier, rappelait opportunément que le papier était encore dans de nombreux pays le mode exclusif d'accès à l'information, se référant au témoignage d'une lectrice roumaine : « Vous êtes nos formateurs invisibles » 1. Michel Remize en arrivait à une conclusion voisine, en analysant le coût d'entretien d'un site Web et sa rentabilité lente. Jean-Michel Rauzier insistait sur l'accessibilité du papier sur le long terme. A la question de Jean-Michel Salaün sur la concurrence éventuelle des listes de discussion, le même Jean-Michel Rauzier répliquait : « Le débat existe-t-il dans nos revues ? », faisant allusion par exemple à l'échec du courrier des lecteurs. S'interrogeant en termes économiques sur l'opportunité de maintenir un accès au contenu intégral du BBF en ligne, Bertrand Calenge résumait les termes du débat : le contenu en ligne doit-il être la copie conforme de l'édition papier ou faut-il imaginer deux actes éditoriaux différents ?

Le rayonnement international

Le rayonnement international des revues est également apparu comme une préoccupation commune des rédacteurs en chef présents. Michel Remize, en dépit des 10 % d'abonnés d'Archimag en dehors du territoire, soulignait les coûts élevés de la distribution à l'étranger. L'objectif est double : faire savoir ce qui se passe en France, mais aussi informer les lecteurs français de l'actualité internationale. Maud Espérou, tout en rappelant la fonction d'échange d'informations de l'IFLA, manifestait le souci de sortir du seul « modèle anglo-saxon ». Bertrand Calenge et Jean-Michel Rauzier exprimaient également leur volonté de se tourner vers l'Europe du Sud. Quelques idées et projets étaient ainsi évoqués : numéros spéciaux réalisés conjointement avec des revues étrangères (Documentaliste-Sciences de l'information prépare un numéro franco-québécois) et réalisation concrète d'un stand de revues bibliothéconomiques européennes au prochain Doc-Forum à Lyon (projet du BBF).

Les intervenants se rejoignaient enfin pour dire leur préoccupation constante d'inciter les professionnels à écrire dans les différentes revues. L'ouverture à des travaux d'étudiants, à des universitaires des sciences de l'information et d'autres disciplines constitue une voie intéressante, mais il demeure difficile pour les professionnels engagés dans l'action concrète de prendre de la distance avec le quotidien et de consacrer du temps à l'écriture. Pourtant, comme le disait Bertrand Calenge, « il faut se préoccuper du lectorat » qui souhaite partager de telles expériences, même si l'acte de publier ne fait l'objet d'aucune reconnaissance officielle dans les carrières des bibliothécaires.

Au terme d'un débat courtois et riche entre quatre responsables de publications concurrentes et amies, Jean-Michel Salaün concluait sur la singularité de ces revues à la frontière du monde des publications académiques et des magazines professionnels et sur l'urgence, selon lui, pour les publications francophones d'occuper plus résolument l'espace virtuel.

  1.  (retour)↑  Voir la lettre de Nicoleta Marinescu, publiée dans ce numéro, p. 119.