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Recherche et littérature de jeunesse en France

Recherche pure ou appliquée ?

Jean Perrot

« Mais de nouveaux types de langage, de nouveaux jeux de langage naissent, pourrions-nous dire, tandis que d’autres vieillissent et tombent en oubli... ».

Ludwig Wittgenstein, Investigations philosophiques (1)

Children’s Literature, Pure and Applied, tel était le thème d’un colloque international qui a réuni en janvier 1999 à l’université de Turku (Finlande) les représentants de huit pays. Certes, il est difficile de tracer une frontière précise entre les deux domaines en sciences humaines : comme le faisait remarquer Jean Webb, de l’University College de Worcester (Angleterre), l’étude de la littérature de jeunesse implique des disciplines aussi diverses que les sciences de l’éducation, la bibliothéconomie, la théorie littéraire, l’histoire, les sciences sociales, la littérature comparée, etc.

La recherche au croisement des disciplines : pour quels usages ?

Lorsque nous analysons la réception des textes par les jeunes lecteurs, par exemple, pouvons-nous parler d’application ou de recherche pure ? Des deux, en un sens, et il est évident que toute recherche peut aboutir à un travail social (l’aide d’ATD-Quart Monde à certains enfants lecteurs) ou à une incidence sur la vie quotidienne. Pour la clarté de l’exposition, il n’est même pas possible de distinguer entre les travaux scientifiques dont l’objet est de forger de nouveaux concepts, et les autres qui se contentent de les réutiliser, car l’interdisciplinarité suppose un transfert incessant et réciproque de données.

Évoquer toutes les « applications » des recherches en matière de littérature de jeunesse tiendrait de la gageure : aussi nous contenterons-nous de présenter en deux groupes séparés les travaux directement universitaires et ceux dont l’exécution répond à d’autres impératifs. Mais, là encore, nous ne saurions être satisfait de cette distinction : les bourses de recherche ou les « années sabbatiques » attribuées par le ministère de la Culture à de jeunes écrivains, et l’aide à la publication de ce même ministère complètent les fonctions de ce qui est notre véritable ministère de la Recherche devant faire face à une extraordinaire transformation contemporaine.

Et la mutation technologique et économique des années 90 ne manque pas d’affecter par ses complexités la littérature de jeunesse, peut-être plus rapidement encore que la culture générale de cette fin du XXe siècle : les jeunes sont, en effet, des consommateurs avides de nouveautés et, comme tels, deviennent la cible première des inventeurs de langages ludiques propres aux cédéroms ou aux fictions qui en résultent. Ignorant avec bonheur un propos trop strictement pédagogique, les livres, films et nouveaux supports de communication offerts au divertissement de l’enfance en marge de l’école – mais souvent avec un regard commandé par leur usage scolaire – s’efforcent de séduire par des effets de surprise qui les conduisent à exploiter les aspects les plus voyants et baroques de la culture populaire. Il en résulte une floraison d’œuvres les plus variées et riches, mais où il est difficile de discerner, dans ce contexte, l’émergence d’œuvres littéraires originales.

La subtilité de conception technique de celles-ci contraste avec la naïveté d’un propos souvent moralisateur et qui n’est pas différent de celui de Fénelon dans son traité L’Éducation des filles (1687). Ces objets culturels répondent à des « fonctions » d’information, de communication et d’éducation, tacitement ou non commandées par le statut nouveau – l’enfant : tout être « âgé de moins de dix-huit ans » – proposé par la Convention internationale des droits de l’enfance (1989). Ils peuvent largement aider au développement de la lecture et à la formation complète des sujets lecteurs, à condition que leurs qualités esthétiques ne soient pas perdues de vue. Ils concernent les chercheurs qui s’interrogent sur les « modes d’usage des différents médias » proposés dans les bibliothèques municipales, les BCD (bibliothèques centres documentaires) ou les CDI (centres de documentation et d’information) et sur la relation entre lecture privée et lecture publique, comme le soulignait Martine Poulain dans « L’effet médiathèques : quelle culture pour quels publics ? » (2).

Intégrés au système de la consommation marchande, les objets culturels sont aussi soumis à l’accélération d’une production qui rend leur vie de plus en plus éphémère. Si bien qu’ils découragent les entreprises critiques, le décalage nécessaire de leur étude rendant parfois caducs les profits que le lectorat pourrait retirer de cette dernière. Certains éditeurs ne se privent pas du droit de dire que les lecteurs trouvent eux-mêmes et sans aide aucune les récits qui leur conviennent, comme si l’aide apportée au lecteur était la fonction majeure attendue d’une recherche critique maintenant centrée sur les seules questions de réception. Comme si la recherche sur la littérature n’était pas aussi dialogue avec les auteurs, réflexion sur la culture et les styles et, éventuellement, œuvre d’art à part entière.

Il faut donc constater que le bouleversement du champ éditorial, l’absorption des petites maisons par les plus grandes, la modification constante des politiques de diffusion et le glissement des œuvres d’une collection à une autre (certaines œuvres sont parfois rééditées sans que soient mentionnées les dates de la première publication, au mépris des règles les plus simples de la déontologie) provoquent la sidération des chercheurs du domaine, tentés de fuir la période contemporaine pour le passé.

L’initiative n’est pas stimulée, non plus, par la perspective de débouchés professionnels : il n’existe pas de Commission de littérature de jeunesse au CNU (Conseil national des universités) pour le recrutement des professeurs des universités ni de réelles possibilités de publication. Signalons pourtant la naissance des Cahiers Robinson, créés il y a trois ans par Francis Marcoin, seule revue universitaire de recherche pure sur la littérature de jeunesse et ne s’intéressant pour l’instant qu’au XIXe siècle.

Dépassé par l’abondance de la production et ne pouvant être guidé par une presse assez réduite ou qui se contente de reprendre les annonces publicitaires des maisons d’édition, le chercheur se doit d’apprécier, en même temps, les réussites des écrivains qui constitueront les « classiques » de l’avenir. Il participe à la légitimation d’une écriture qui se déploie, parfois avec brio, dans un secteur éditorial apparemment toujours marqué, pour de nombreux universitaires, par le dédain exprimé dans le Dictionnaire de l’Académie de 1694, qui voyait dans les contes « des histoires à dormir debout ». Enfin les représentants institutionnels de l’école française, dominés par les priorités techniques de l’apprentissage de la langue ou par une approche psychologisante du langage, accordent tout juste à la littérature (associée à l’image et aux nouveaux supports) l’importance qui lui est vraiment reconnue dans de nombreux pays. A l’INRP (Institut national de la recherche pédagogique), la recherche a été pédagogique ou sociologique, avec l’équipe de Christiane Étévé, mais Catherine Tauveron, du Département des didactiques, est en train d’organiser un colloque sur les fonctions et caractéristiques du littéraire.

La littérature, comme fait culturel d’expression totale, est un moyen particulièrement vivant et efficace d’intéressement et de formation du citoyen, ainsi qu’un instrument de lutte contre les handicaps culturels de l’enfant. Aussi, un bilan de la recherche actuelle rendra assez bien compte du morcellement des préoccupations et des objectifs des chercheurs amenés à s’intéresser à ce champ culturel.

Nous verrons que, pour la plupart, ces chercheurs ont une approche définie à partir de leur discipline originelle, mais celle-ci ne leur donne pas une vision globale des enjeux de la littérature de jeunesse qui implique certainement une approche et la constitution d’équipes interdisciplinaires. Nous suivrons ainsi, pour l’évoquer, un ordre qui tient compte des multiples facteurs impliqués, depuis les conceptions de l’enfance jusqu’à la réception des récits et des fictions : censés être les plus éloignés du « réel », ces derniers paraissent les plus aptes à déclencher les projections fantasmatiques des lecteurs, auxquels on commence à s’intéresser aujourd’hui autrement que pour leurs compétences linguistiques, cognitives ou morales.

L’histoire de l’enfance et de la culture

Il n’est pas dans mon intention d’ébaucher ici une histoire complète de la recherche développée en France : cet article est le troisième que j’ai pu consacrer à ce sujet et il sera utile de se reporter aux deux premiers, l’un pour la période précédant 1988, traitée dans le chapitre « La littérature d’enfance et de jeunesse » du Précis de littérature comparée, dans lequel, en particulier, l’apport décisif de Marc Soriano a été considéré (3), et l’autre rédigé en anglais sous le titre « Charles Perrault and Jean-Jacques Rousseau to the Rescue of French Research » dans la revue The Lion and the Unicorn (4). Dans cette deuxième synthèse, je rendais hommage à Marc Soriano dont la disparition le 14 décembre 1994, correspond étrangement à une mutation profonde de la communication, et donc du « littéraire », avec l’arrivée plus massive des nouveaux médias, du numérique et d’Internet. Les actes du colloque organisé par Christiane Abbadie-Clerc au Centre Georges-Pompidou, Mythes, traduction et création : la littérature de jeunesse en Europe (5) témoignent largement de l’influence déterminante qu’a pu avoir la démarche fertile du volume Les Contes de Perrault, culture savante et traditions populaires (6).

Une mutation radicale

Il importe toutefois de rappeler que ce sont les travaux de l’historien Philippe Ariès, avec L’Enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, publié en 1960 (7), qui ont ouvert la recherche dans la culture d’enfance en instaurant une mutation radicale. Dans le cadre d’une histoire de la vie quotidienne et des mentalités, il a été possible d’intégrer une perspective historique à une recherche d’inspiration strictement psychanalytique. On a pu dépasser aussi le point de vue – un peu trop restreint à l’étude des classiques – du comparatiste Paul Hazard, auteur de Les Livres, les enfants et les hommes (8) et, par son envergure, véritable fondateur de la recherche en littérature de jeunesse, avec Marie-Thérèse Latzarus, auteur d’une thèse publiée en 1923 (9).

Le livre de Philippe Ariès repose sur deux hypothèses : selon la première, la société médiévale n’avait pas le « sentiment de l’enfance », c’est-à-dire la conscience de la particularité enfantine. Ce sentiment – c’est la seconde hypothèse – a été développé par la « mise à l’écart » de l’enfant à l’époque moderne, mise à l’écart opérée par un lent processus de scolarisation et de moralisation et par la naissance de la vie privée correspondant à un besoin d’intimité et d’identité : la littérature est un des multiples instruments conférés à l’enfant par l’adulte pour sa formation, sa socialisation et pour le bonheur de la société tout entière.

Le récent ouvrage collectif Histoire de l’enfance en Occident, rédigé en deux tomes impliquant une vingtaine de chercheurs sous la direction de Egle Becchi et Dominique Julia (10), s’appuie sur les travaux récents des médiévistes pour montrer les insuffisances de la première hypothèse inspirée par une « conception linéaire de l’évolution de la morphologie sociale » (p. 17) – le sentiment de l’enfance existait dans certaines classes au Moyen Age. Il n’en reste pas moins que la culture d’enfance a été façonnée par les facteurs définis par Ariès et dont ce récent ouvrage rend compte avec une précision et une érudition remarquables : on appréciera, par exemple, le chapitre de Jacques Lebrun, « La dévotion de l’Enfant Jésus au XVIIe siècle », si importante pour la constitution des mythes de l’éducation en France, et celui de Hans Eino Ewers, « La littérature moderne pour enfants » traitée à partir de l’exemple allemand. Les chapitres de Egle Becchi consacrés aussi à la littérature contemporaine abordent la culture filmique et les livres pour la jeunesse, mais surtout à partir des classiques internationaux : Le Petit Prince, Peter Pan, L’Histoire sans fin, Sa Majesté des mouches. On y découvrira une analyse des « modèles et contre-modèles » de la culture intégrant les apports de la scolarisation et de la psychanalyse, du cinéma, les relations entre acculturation et divertissement et une longue réflexion portant sur la notion du « bonheur de l’enfant ». Est abordée aussi l’interaction de l’écriture et de la lecture pour les enfants et les adultes, avec une ébauche de la réception des dessins d’enfants. Ce qui fait défaut ici, c’est une étude du système de l’édition contemporaine, en particulier de tout ce qui constitue la production française depuis les années 50, les conceptions de la lecture et les modifications apportées par les nouveaux médias.

Parmi les articles de cet ouvrage, nous insisterons sur le chapitre de Michel Manson « La Poupée et le tambour ou De l’histoire du jouet en France du XVIe au XIXe siècles » (11). Se référant à l’iconographie et à un discours littéraire qui remonte aux auteurs des siècles passés de la littérature de jeunesse, Mme Leprince de Beaumont, Berquin, etc., mais aussi à des philosophes comme Locke par exemple, Manson établit un lien entre la culture du jeu et du jouet et la littérature. Ces aspects sont plus systématiquement traités dans sa thèse récemment soutenue Le Jouet dans la France de l’Ancien Régime (12), où l’on voit que le mot « joujou » apparaît pour la première fois de manière révélatrice dans les contes de Mme d’Aulnoy en 1697.

Jeu, pédagogie et littérature

Le rapport entre jeu, pédagogie et littérature de jeunesse est l’objet de développements très fructueux aussi dans la thèse de Gilles Brougère Jeu et éducation (13), qui donne lieu à l’étude de quelques exemples des romantiques allemands (« L’enfant étranger », de Hoffmann, p. 84 sq.) et à d’autres productions reliées aux théories de Fröbel et à l’installation de l’École maternelle en France. Le groupe de recherche du GREC (Groupe de recherche sur les ressources éducatives et culturelles) de l’université Paris XIII auquel j’appartiens a aussi organisé, sous la direction de Gilles Brougère, le colloque Jouets et objets ludiques, les champs de la recherche, dont les actes (14) montrent les interactions du jeu, du jouet et des divers scénarios et fictions de la culture contemporaine. Citons, entre autres, l’article « Mère et enfant autour du livre interactif “Pigouip” : une situation écologique pour l’apprentissage du langage de l’enfant » de C. Tourette, B. Rousseau, etc. L’obtention du prix Hans Christian Andersen par l’illustrateur Tomi Ungerer nous a également conduit à publier en 1998 le volume bilingue Tomi Ungerer’s Toys and Tales, dans lequel le chapitre rédigé par le jeune chercheur Henrique Varona montre comment le jeu et le jouet peuvent entraîner la création d’albums et de fictions pour la jeunesse (15). Cette perspective a été abordée dans mon livre Du jeu, des enfants et des livres (16), rédigé en relation avec mes enseignements dans le DESS (diplôme d’études supérieures spécialisées) des sciences du jeu de l’université Paris XIII.

Toujours dans la perspective d’une histoire des mentalités et de la vie quotidienne, sur le terrain même ouvert par Philippe Ariès, il importe de signaler la thèse de Marie-Hélène Porcar, Un Mot pour l’absence : une lecture de la mort dans la littérature de jeunesse contemporaine (17), qui offre une excellente lecture des représentations sociales offertes aux enfants d’aujourd’hui sur un thème d’un abord délicat. Dans un registre plus gai, on appréciera aussi l’ouvrage de Nelly Feuerhahn, Le Comique, l’enfance (18), une étude très précise des formes littéraires que prend le passage du rire enfantin au rire adulte au cours des siècles.

On peut déplorer qu’il n’existe pas une histoire synthétique des idéologies manifestes dans la littérature de jeunesse : l’opposition entre une culture ludique insistant sur « l’amusement » et l’obligation de moralisation dans la permanence du propos éducatif serait certainement intéressante à considérer.

Mentionnons l’étude de Jean-Louis Fabiani qui, en 1977 déjà, avait dressé une ébauche des tendances du champ de la littérature de jeunesse à partir des travaux de Pierre Bourdieu. Il réexamine la production actuelle dans son article « Des pavés dans la mare. Normes sociales, valeurs familiales et autonomie artistique dans la littérature de jeunesse contemporaine », texte lu au colloque des journées de l’Association romande de littérature pour l’enfance et la jeunesse (AROLE), en septembre 1997 (19).

La recherche est ici directement reliée aux préoccupations pratiques des médiateurs qui s’interrogent sur l’investissement idéologique que représentent les livres pour l’enfance et la jeunesse et sur les problèmes de censure dans les bibliothèques.

Le livre de jeunesse : patrimoine et traductions

Michel Manson, qui a étudié les relations du jouet et de la littérature pour la jeunesse, fait partie de l’équipe, qui, sous la direction de Jean Glénisson et Ségolène Le Men, a rassemblé une dizaine d’articles sous le titre Le Livre d’enfance et de jeunesse en France (20) : y sont analysés la création d’une « édition spécialisée pour la jeunesse » (Jean Glénisson), « L’invention du public enfantin au XVIIIe siècle » (Catherine Velay-Vallantin), « Le romantisme et l’invention de l’album » (Ségolène Le Men), « Réédition et patrimoine : la bibliothèque absente » (Isabelle Nières-Chevrel), etc.

Jean Glénisson, directeur de recherche au CNRS et président du prix Charles Perrault de la Critique – prix fondé en 1994 par l’Institut Charles Perrault ayant pour but la promotion de la critique et de la recherche dans ce domaine –, a publié en 1985 le chapitre « Le livre pour la jeunesse » dans le volume 3 de l’Histoire de l’édition française (21). Le dernier volume de cette Histoire, L’Édition française depuis 1945, vient de paraître, j’y ai rédigé le chapitre intitulé « La littérature de jeunesse : de l’écrit aux écrans » (22).

Les problèmes liés à la traduction

Isabelle Nières-Chevrel a fait progresser la réflexion en matière de traduction, d’adaptation et de réception d’un classique majeur avec sa thèse Lewis Carroll en France (1870-1985) : les ambivalences d’une réception littéraire (23). Dans une démarche unique dans le domaine de la recherche en littérature de jeunesse, elle montre comment la présence de Lewis Carroll en France est profondément marquée par l’ambivalence de sa réception entre deux publics, celui des enfants et celui des adultes. De 1870 à 1910, en effet, Lewis Carroll est quasiment inconnu et sa notoriété est celle d’un écrivain pour enfants : l’auteur d’Alice au pays des merveilles. Le tournant décisif se situe en 1930, quand, sous l’impulsion des surréalistes, il devient lecture d’adultes. L’histoire française de Carroll sera désormais celle de cette appropriation double et conflictuelle entre un large public enfantin et un public étroit d’adultes avertis, que la réévaluation universitaire de l’œuvre autour de 1970 confirme et amplifie.

Après avoir défini les étapes de cette réception et en avoir analysé les composantes socioculturelles, Isabelle Nières-Chevrel examine les infléchissements de lecture liés à l’acte de traduction et les modes de réception qui en résultent à chaque génération. Importante aussi est la constitution d’un discours critique français de légitimation et la réutilisation intertextuelle du récit carrollien : le premier éclaire cette dualité des publics qui est au cœur de l’œuvre, la seconde souligne combien cet écrivain victorien est pour nous un « contemporain ».

La question de la traduction a été abordée aussi par l’association des traducteurs qui a consacré à ce sujet un numéro spécial de sa revue Translittérature (24) : François Mathieu, traducteur de Peter Härtling et qui actuellement traduit Erich Kästner, y examine, dans son article « Retraduire nos jeunes classiques », certaines des premières traductions exécutées sans critères définis. Il regrette le nombre très restreint de traductions des œuvres venant de la RDA (République démocratique allemande)– sept en quarante ans ! – et la quantité limitée aussi des textes de RFA (République fédérale d’Allemagne). Sachant qu’il est toujours difficile de rattraper les manques, il propose une activité de traductions accrue de la part des éditeurs ; selon une théorie qu’il intitule la thèse du « rouleau » (du parchemin virtuel), à savoir que, « plus on dispose de traductions juxtaposables ou juxtaposées d’un même texte, plus on se rapproche de la vérité du texte d’origine », il évoque la bonne connaissance que nous avons des frères Grimm traduits par Armel Guerne, Marthe Robert, Jean Amsler et Pierre Durand.

Dans cette même perspective, la critique, dans le numéro 145 (printemps 1992) de La Revue des livres pour enfants d’une spécialiste de l’université d’Umeå (Suède), Christina Heldner, a eu des conséquences positives : cette analyse a montré que trois œuvres d’Astrid Lindgren avaient été condensées en deux volumes sous les titres de Fifi Brindacier. Ses remarques amèneront, peut-être, plus de vigilance dans les pratiques éditoriales...

A mi-chemin de l’histoire du livre et de celle de la culture d’enfance, on soulignera la thèse de Martine Couderc, La Semaine de Suzette ou Le Journal des petites filles bien élevées (25). Ce travail représente une lecture minutieuse du périodique pour adolescentes publié, avec une interruption de quelques années pendant la seconde guerre mondiale, de 1905 à 1960. Il éclaire son triple projet de moralisation, d’information et de distraction, à travers une analyse de son public, des objectifs de ses rédactrices successives et des œuvres produites. Il offre une analyse passionnante du personnage de Bécassine et met bien en évidence le féminisme qui, d’une manière surprenante, inspire le journal.

La conservation du patrimoine

Pour en revenir à la conservation du patrimoine, Ségolène Le Men, auteur d’une thèse, Les Abécédaires illustrés français du XIXe siècle (26), a rédigé avec Isabelle Havelange et Michel Manson, Le Magasin des enfants, la littérature pour la jeunesse (1750-1830) pour la célébration du bicentenaire de la Révolution (27). Isabelle Havelange a exploré le fonds de l’INRP, deuxième fonds de livres pour enfants (près de 25 000 volumes) après la Bibliothèque nationale ; Manson a publié simultanément en 1989 Les Livres pour l’enfance et la jeunesse sous la Révolution (28), une étude qui exploite le fonds du musée de l’Éducation de Rouen où il est chercheur, et a constitué la banque de données « Mnémosyne » sur les livres d’enfants, banque de plus de 10 000 entrées. Signalons, à ce propos, que le fonds de la bibliothèque de l’Heure Joyeuse est répertorié dans un catalogue constitué par Annie Renonciat, Livre, mon ami, lectures enfantines, 1914-1954, établi et rédigé avec la collaboration de Viviane Ezratty et Françoise Lévèque en 1991 (29). Ces dernières ont organisé un colloque pour commémorer le cinquantenaire de la bibliothèque, dont les actes ont amené la publication d’un ouvrage de référence, Le Livre pour la jeunesse, un patrimoine pour l’avenir (30) ; y sont aussi répertoriés les fonds de livres anciens en France et des informations sur leurs collections à la disposition pratique des chercheurs. Un colloque sur le fonds russe de l’Heure Joyeuse a abouti à un autre catalogue dû aux soins de Françoise Lévèque (31).

Il faut ménager une place à part au Dictionnaire des écrivains pour la jeunesse (1914-1991) de Nic Diament (32), une somme de près de huit cents pages, très ambitieuse, car elle considère à la fois des écrivains disparus et les créateurs contemporains en pleine constitution de leur œuvre. La difficulté est de mesurer l’importance respective des auteurs considérés et de ne pas leur accorder une place disproportionnée. Le parti pris par Nic Diament est celui d’une appréciation très documentée, fondée sur une expérience très sûre des valeurs incarnées par les différentes œuvres. Les informations, le plus souvent vérifiées auprès des auteurs eux-mêmes, sont inappréciables et l’on y trouve réponse à des interrogations qui concernent aussi bien l’histoire du livre que celle de la littérature, des idées et l’évolution de la culture d’enfance et de jeunesse. Chaque notice se présente sous forme d’une brève biographie, de jugements et évaluations de l’œuvre, accompagnés parfois de références à des articles ou livres critiques et d’une bibliographie.

Enfin, le récent volume de Françoise Huguet, Les Livres pour l’enfance et la jeunesse de Gutenberg à Guizot, publié en 1998 (33), est un apport inestimable. Il constitue, selon Pierre Caspard, directeur du Service d’histoire de l’éducation à l’INRP qui l’a préfacé, « un premier jalon d’un catalogue collectif, ou d’un répertoire s’étendant à l’ensemble de la littérature d’enfance et de jeunesse » (p. 8). Établi sur le même modèle que celui de Michel Manson, il prépare la rédaction d’une future histoire de l’éducation, pallie le manque d’outils bibliographiques et prend pour références les bibliographies allemande et portugaise et l’ouvrage de Mariella Colin : La Littérature d’enfance et de jeunesse en France et en Italie au XIXe siècle : traductions et influences (34), où sont abordés les problèmes d’adaptation et de traduction. Peu à peu se déploie un ensemble d’études qui travaillent à une histoire complète de la littérature de jeunesse.

La thèse d’Annie Renonciat Les Livres d’enfance et de jeunesse en France dans les années 20 (1919-1931) (35) en est certainement un maillon : abordant la période qui prépare l’arrivée des éditions du Père Castor de Paul Faucher, ce travail considère le livre, non pas seulement dans le contexte littéraire, mais aussi comme un tout incluant le texte, les images, le médium. L’objectif est de prendre en compte la production des années 20 dans ses aspects économiques, éditoriaux, techniques, sociaux, etc., d’analyser les composantes concrètes du livre, ainsi que les différents objets offerts par l’édition (des séries aux livres de prix). La thèse évalue une période de mutation préparant les formes de l’édition contemporaine.

Les recherches concernant les nouveaux médias et la littérature de jeunesse ne font que commencer, – mise à part l’intéressante thèse de Pierre Bruno, Vie et mort d’un genre : le livre interactif en France (1983-1989) (36), qui porte sur « les livres dont vous êtes le héros » –, mais les actes du colloque organisé à l’Institut international Charles Perrault en mars 1998 sur ce thème sous le titre Image’in (37) montrent les incidences qui en résultent pour les pratiques de lecture.

La Revue des livres pour enfants

Les études que nous venons de présenter ont, en général, fait l’objet de comptes rendus réguliers dans La Revue des livres pour enfants, qui informe aussi ses lecteurs des publications de livres d’enfants, des expositions, de l’animation dans les bibliothèques et des recherches menées dans d’autres pays et établit un pont entre recherche pure et recherche appliquée. Les objectifs de cette revue animée par La Joie par les livres et Geneviève Patte se sont précisés au fil des années, sous l’impulsion de leurs rédactrices en chef, Claude Hubert-Ganiayre, auteur par ailleurs de deux numéros de tdc (Textes et documents pour la classe) sur « Le roman policier pour la jeunesse » et « L’enfant et la guerre dans la littérature de jeunesse » (38), et de Françoise Ballanger, membre du jury du prix de la Critique Charles Perrault.

Ces remarques ont, bien évidemment, pour but de souligner les relations multiples qui se sont instaurées dans un domaine où les rapports avec les autres pays, par l’intermédiaire de l’IBBY (International Board on Books for Young People), ne sont pas oubliés.

A cet égard, en attendant une histoire complète de la littérature française, dont l’absence n’est pas infamante – car la plupart des autres littératures de jeunesse nationales ayant un long passé en sont réduites à la même attente –, il faut regretter le manque d’une encyclopédie internationale en français, sur le modèle de celle réalisée en 1996 par Peter Hunt pour les éditions Routledge sous le titre International Companion Encyclopædia of Children’s Literature, à laquelle nous avons contribué par une présentation de la littérature française (39). Ce manque s’explique par le refus des universitaires, spécialistes des langues étrangères, de s’intéresser aux littératures correspondantes, mais certainement aussi par la timidité des éditeurs et (peut-être ?) par l’audience réduite de notre langue dans le monde, ce qui en limiterait le marché. La réalisation d’un tel projet pourrait contribuer à l’établissement d’une liste plus équilibrée de nouveaux « classiques » internationaux dont la rencontre de Turku, mentionnée au début de cet article, a montré la nécessité.

Le va-et-vient de la parole : « L’histoire des contes »

Le titre de ce paragraphe est aussi celui que Catherine Velay-Vallantin a donné à son livre, au cours duquel elle suit la transformation ou la permanence de certains contes au fil de leur histoire (40) : formes orales traditionnelles, éditions lettrées ou populaires, chansons, pièces de théâtre, vie des saints, images sont ainsi considérées. L’histoire de la Barbe-Bleue, par exemple, montre comment les contes évoluent selon les sociétés qui les produisent et comment les conteurs s’adaptent à la demande de leur public. Successivement, le conte de « la fille aux mains coupées », l’un des plus répandus par ses versions dans le monde, le motif qui a donné La Vénus d’Ille de Mérimée, la légende médiévale de Geneviève de Brabant, le motif de « la fille-soldat » exploité par Mlle Lhéritier, nièce de Charles Perrault et le « Miracle marseillais » de sainte Madeleine, sont analysés dans leurs variations.

Le renouveau des contes

Catherine Velay-Vallantin entérine le « renouveau du conte » salué par le colloque Le Renouveau du conte/The Revival of Storytelling (41) : elle a exposé, dans un article très documenté, « Les Contes de Perrault entre ethnologie et histoire : relire Arnold Van Gennep et Marc Soriano », l’évolution de la recherche dans ce domaine, et tout ce que nous devons à deux folkloristes prestigieux, à l’occasion du Tricentenaire des Histoires ou Contes du Temps passé de Charles Perrault et des Contes des fées de Mme d’Aulnoy de 1697. Le volume qui le reprend en 1998, avec les actes de la manifestation publiés sous le titre, Tricentenaire Charles Perrault, les grands contes du XVIIe siècle et leur fortune littéraire (42), peut se lire comme une histoire éclatée du conte occidental.

Ainsi se relient les contributions de chercheurs comme Bernard Darbord, qui nous conduit depuis les contes du XIIe siècle jusqu’au Curieux impertinent de Cervantès, et celles de Bernard Gicquel, Bernard Franco et Ann Lawson Lucas, qui montrent respectivement la filiation de Perrault aux frères Grimm, à Ludwig Tieck et à Collodi. Isabelle Nières-Chevrel analyse le travail d’adaptation de la Barbe Bleue en images d’Épinal, tandis que Marie-Agnès Thirard, auteur d’une thèse, Les Contes de fées de Madame d’Aulnoy : une écriture de subversion (43), souligne les rapports de ces contes avec la pastorale.

Francis Marcoin, pour sa part, se livre à un défrichement de toute la première partie du XIXe siècle avec son article « Le Nouveau Magasin des enfants, entre rêve et gaieté parisienne », tandis que Claude de La Genardière, par ailleurs auteur du volume Encore un conte, le Petit Chaperon rouge à l’usage des adultes (44), examine le contexte qui a permis en même temps l’œuvre d’Antoine Galland. A travers une trentaine d’études, la continuité qui, depuis la voix des « nourrices » jusqu’aux textes contemporains de Béatrix Beck, exprime la montée du sentiment pour l’enfance, s’impose avec force.

La dissémination des contes dans les pays nordiques, en Suède, en Norvège, ou au Brésil (comme le montrent Lena Kareland, Kari Skjonsberg et Gloria Pondé dans le même volume) et dans le monde entier, comme il apparaît dans l’étude de Sandra Beckett, « Le Petit Chaperon rouge, globe-trotter », est fascinante... Sandra Beckett, d’ailleurs, pourrait aussi en montrer les résurgences dans l’œuvre de certains des romanciers qu’elle a étudiés dans son livre de 1997, De grands romanciers écrivent pour les enfants : Henri Bosco, Jean Giono, J. M. G. Le Clézio, Michel Tournier, Marguerite Yourcenar (45).

Du côté de la Roumanie, l’article de Muguras Constantinescu, « Riquet à la Houppe chez Perrault et Caragiale », n’est que le prologue d’un ouvrage plus général, L’Imaginaire du conte (46). Cette synthèse théorique publiée en français – fait assez rare – témoigne d’une continuité des échanges entre nos deux pays : elle maîtrise les derniers états de la recherche et se trouve fondée, entre autres, sur les travaux de Jean Burgos. Muguras Constantinescu, lauréate du prix Charles Perrault en 1997 pour son article inédit, « Des Contes de Perrault, du jeu et de l’espièglerie », y montre comment les schèmes d’adhésion, de distanciation et de progression rassemblent ou opposent les traits comparés du conte français et du conte roumain, en particulier à partir des œuvres de Creangâ et de Caragiale.

La transmission des contes

Quant à Nadine Decourt, qui a choisi d’étudier dans ce volume « La fortune des bottes du Chat botté », elle a vu dans ces objets magiques une figure de l’appropriation du pouvoir même des contes, c’est-à-dire une figure de l’auteur faisant sienne la tradition orale. Autant dire que sa lecture résume les procédures de transmission des contes qu’elle analyse, d’autre part, depuis quelques années avec un groupe de femmes maghrébines.

Charles Perrault n’est, à ses yeux, que le premier représentant d’un passionné du « plaisir de la variation », qui permet symétriquement aux peuples dépourvus d’écriture de prendre la parole. Dans le chapitre « De l’oral à l’écrit : pour une méthodologie de la variance » par lequel s’ouvre son livre rédigé avec Naïma Louali-Raynal, Contes maghrébins en situation interculturelle (47), elle poursuit le patient travail commencé avec sa thèse La Vache des orphelins : contes et immigration (48). Comme le montre un troisième volume Littérature orale touarègue : contes et proverbes (49), il s’agit de retenir dans la mémoire et la vie de l’écrit un patrimoine en perdition. Un tel capital n’est pas confisqué, toutefois, puisqu’il fertilise les relations des femmes qui se racontent ces histoires dans les banlieues des grandes villes. La publication d’un ultime volume, Conte et diversité des cultures ou le jeu du même et de l’autre (50), montre que les enfants de toutes origines dans les écoles françaises peuvent en bénéficier : « Quand les enfants s’emparent de la variation », précise le premier chapitre, « les contes-types offrent un lourd héritage de paroles mouvantes. Le conte, un “maître-outil” se laisse approprier dans une jonglerie de motifs et de procédés qui stimulent la créativité verbale. Il inclut virelangues et devinettes, charades et facéties et toutes sortes d’ouvertures, la plus importante étant celle du sujet parlant, la reconnaissance de la parole d’autrui et le sentiment du bien-être que confère la maîtrise de la langue ».

Si bien que la conclusion provisoire de cette histoire des contes nous est fournie par le travail et l’expérience de Nora Aceval, qui, dans un mémoire de DEA (51), a entrepris un travail de collecte des contes que racontait sa grand-mère à Tousnina dans son enfance en Algérie, les a traduits de l’arabe et analysés à partir d’une méthode inspirée par l’approche structuraliste. Simultanément, elle parfait sa collecte de variantes pour son travail de thèse et est devenue conteuse, inversant le parcours qui a conduit Bruno de La Salle, conteur remarqué, à rédiger un volume, Le Conteur amoureux (52), qui lui a valu le prix Charles Perrault de la Critique, la même année.

Histoire terminée ? histoire interminable : il est évident qu’une histoire de la recherche sur le conte effectuée à partir des remarquables travaux de Bernadette Bricout sur l’œuvre d’Henri Pourrat dans La Saveur et le savoir : Henri Pourrat et le Trésor des contes (53) nous entraînerait vers d’autres richesses, tout aussi saisissantes, léguées par la tradition orale.

Littérature et esthétique : le discours de l’Autre

Il reste à présenter un ensemble de travaux importants consacrés à l’étude de la littérature d’enfance et de jeunesse (fiction, poésie) et de l’illustration et commandés, soit par des perspectives thématiques, soit par un point de vue méthodologique. Les chercheurs français, par rapport à leurs collègues étrangers, sont ici directement soutenus par l’avancée théorique manifeste dans notre pays grâce aux travaux de Gérard Genette, Tzvetan Todorov, Philippe Hamon, Philippe Lejeune, Vincent Jouve – notamment avec son livre, L’Effet personnage dans le roman (54) –, Paul Ricœur, etc., dans le domaine de la narratologie, ou de Hubert Damisch, Luc Ferry, entre autres, pour l’image et l’esthétique.

Du XIXe siècle : la comtesse de Ségur et les autres

Francis Marcoin, professeur de littérature française à l’université d’Artois, dirige un centre de recherche qui, dans le cadre d’une réflexion sur les rapports entre Littérature et Morale, Littérature et Pensée, Imaginaire et Didactique, met l’accent sur l’enfance et la littérature enfantine. Il publie en 1999 sa thèse La Comtesse de Ségur ou le bonheur immobile (55) soutenue à l’université de Lille III en 1989, l’année où Marie-France Doray, disparue en 1997 après une longue maladie, présentait son originale interprétation, Enfance et société : les voyages organisés par la comtesse de Ségur (56), deux études dont nous avons présenté un compte rendu détaillé dans le numéro spécial de La Revue des livres pour enfants consacré à la comtesse de Ségur en 1990 (57). A ce numéro a participé Isabelle Nières-Chevrel qui organise une conférence internationale sur la « Bibliothèque rose » de Hachette en septembre 1999. François Marcoin rattache le roman éducatif de la comtesse à la tradition des « berquinades », de Rousseau et de George Sand, dans une quête du bonheur aristocratique qui est dépassement des conflits et des passions de la vie mondaine ; tenant compte des travaux de Norbert Elias qui lie les structures de l’affectivité individuelle à l’organisation des sociétés, il unit cette quête au principe féminin qui l’infléchit vers la douceur, et au sentiment religieux qui la sublime. Le roman de la comtesse de Ségur procède à une invention de la culture enfantine qui « suppose la définition de l’enfant comme créateur artistique et comme apprenti intellectuel » : cet avènement a lieu, souligne Francis Marcoin, dans l’espace clos du château, modèle idéal d’une intimité du foyer, alors que Marie-France Doray, plus sensible aux truculences de la comtesse, insiste sur « le réseau relationnel », aux connotations presque fouriéristes, qui conditionne, à ses yeux, le bonheur ségurien.

Les personnages romanesques

Après sa thèse, Francis Marcoin a dirigé un numéro de la Revue des sciences humaines de l’université de Lille III sous le titre L’Enfance de la lecture (58), auquel ont contribué, entre autres, Yvan Loskoutoff, Emmanuel Fraisse, Danielle Dubois, Ségolène Le Men, Isabelle Nières-Chevrel et Laura Kreyder.

Une part de ces chercheurs se retrouve dans le comité de lecture de la revue Cahiers Robinson créée par Francis Marcoin en 1997, avec un premier numéro au sous-titre programmatique : Voyages d’enfants : contre la ligne. Les numéros 2 et 3 s’intitulent respectivement Töpffer : pratiques d’écritures et théories esthétiques et Voyages d’enfants : tours (59). Dans ce dernier volume, Guillemette Tison propose deux études sur G. Bruno, l’auteur du Tour de France par deux enfants : c’est là un fragment représentatif de l’imposante thèse Une Mosaïque d’enfants : l’enfant et l’adolescent dans le roman français (1876-1890) qu’elle vient de soutenir (60). Cette étude des personnages romanesques du XIXe siècle, à dominance thématique, considère successivement les choix narratifs de romanciers importants (Daudet, Vallès, Gyp, Goncourt, etc.), « les images du corps », la « vie mentale » des héros, etc. Elle donne une vue d’ensemble très précise et documentée de la période et fait état d’un projet original : celui d’une histoire de la construction des personnages romanesques.

Sa thèse recoupe en partie celle de Jean Foucault, Au-delà des mères : modernité des personnages et de l’imagerie d’Hector Malot, écrivain pour la jeunesse (61). La réception du personnage est saisie, d’une manière plus concentrée dans ce cas, en trois temps : dans la relation à la mère et à la famille, dans les rapports avec l’Autre et les déambulations qui en résultent (l’étranger, etc.), à travers l’insertion dans le monde industriel, social et culturel. Malot est caractérisé par une esthétique de « l’extrêmement proche », ce que l’auteur appelle aussi un « symbolisme réaliste » (p. 516), qui refuse l’exotisme et met l’accent sur « l’imagerie » et sur les lieux de l’imaginaire. Jean Foucault insiste sur le fait que Malot, proche de Vallès, est un des rares auteurs de son temps à percevoir l’étranger de manière positive (ses héros sont anglais, italiens...) et à proposer une vision très développée du monde ouvrier aux lecteurs enfantins.

La thèse de Christa Ilef-Delahaye, Le Romanesque du voyage et la littérature de jeunesse en France dans la deuxième moitié du XIXe siècle (62) s’inscrit dans le même créneau que celui de Guillemette Tison. Son objet est d’abord de mettre en relation les développements de la science de la géographie et ceux de la littérature de jeunesse. Cette perspective, qui se veut contribution à « l’histoire des représentations », amène Christa Ilef-Delahaye à prendre en considération les documents publiés par la Société de géographie, puis Le Journal des voyages qui lui a été plus accessible, et d’établir un certain nombre de convergences entre les écrits purement scientifiques et la littérature de divertissement et d’instruction offerte à la jeunesse dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Également, le propos est bien de prendre en compte l’émancipation du héros enfantin (comparable à la libération des Noirs) et d’examiner plusieurs schémas d’organisation politique qui vont de la formation morale de l’individu à celle du citoyen. Le voyage ici intervient comme moyen, et parfois comme simple prétexte, pour un dépassement de l’exotisme dans le but d’un apprentissage de la démocratie.

Ateliers d’écriture et jurys d’enfants

Chercheur à l’Institut international Charles Perrault, Jean Foucault prépare actuellement une série de colloques sur Hector Malot, avec le Centre de Francis Marcoin, dans le but de constituer un fonds critique sur cet auteur et d’évaluer la réception internationale de son patrimoine. La démarche correspond à celle qu’a engagée le Jugendbuchforschung Institut de la Goethe Universität de Francfort à propos de l’écrivain allemand Erich Kästner en février 1999.

Jean Foucault qui fait partie du réseau RENADEJ (Réseau national des écritures de jeunes) engage une recherche sur les écrits de jeunes, dont un fonds est constitué au CIELJ (Centre international d’études en littérature(s) de jeunesse) de Charleville-Mézières. Il a organisé en novembre dernier, avec Promolej (Promotion de la lecture des jeunes) et Christian Poslaniec – qui, par ailleurs, a édité les actes du colloque de l’INRP Littérature et jeunesse (63) –, les premières assises sur les ateliers d’écriture : il est évident qu’une recherche sur l’écriture des jeunes et sur leurs jugements, formulés dans les nombreux jurys de prix mis en place par le ministère de la Jeunesse et des Sports et dans de nombreuses villes, devrait entrer en ligne de compte dans les enquêtes sur la réception et la pratique de la littérature.

Christian Poslaniec avait abordé ces questions dans sa communication « Écriture et lecture » lors du colloque de Bordeaux de 1992, dont les actes, Le Récit d’enfance, enfance et écriture (64), avec un avant-propos de Philippe Lejeune, ont été publiés par Denise Escarpit, directrice de la revue critique Nous voulons lire ! et Bernadette Poulou.

Le travail de Christian Poslaniec s’inscrit dans la perspective de la narratologie, ce que reflète sa thèse, L’Évolution de la littérature de jeunesse de 1850 à nos jours au travers de l’instance narrative (65). L’hypothèse de la recherche est que « le champ de la littérature de jeunesse est constamment influencé par deux postulations conflictuelles qui l’orientent dans deux directions opposées.

La première postulation, appelée postulation fermée, prévoit un lecteur virtuel qui doit avant tout comprendre ce qu’il lit et qu’il faut instruire. La seconde postulation ou postulation ouverte, s’adresse à un lecteur capable de coopérer à la construction du sens de ce qu’il lit, par une relation dialogique avec le texte ». Cet argument est donc d’abord analysé et discuté, puis étayé par une approche historique. Une seconde approche, réalisée à partir de 350 récits par la méthode statistique consiste à penser que « de 1850 à nos jours, la littérature de jeunesse est restée un champ indéfini et transparent, un champ considéré comme non littéraire ». La postulation ouverte, en revanche, « implique la lecture comme jeu et peut également introduire au jeu de la lecture ». Dans cette démarche, Christian Poslaniec apporte un éclairage instructif sur les différentes positions de l’écrivain pour la jeunesse et sur les processus de création. Il participe à la rédaction de la revue l’École des lettres, autre organe important de la critique appliquée de la littérature jeunesse.

L’entreprise originale de Geneviève Arfeux-Vaucher doit être soulignée : auteur d’une thèse La Vieillesse et la mort dans la littérature enfantine de 1880 à nos jours (66), elle a créé le prix Chronos avec la Fondation de Gérontologie, qui organise des jurys d’enfants et contribue à la formation des jeunes lecteurs. L’analyse de la réception des textes dans ces jurys devrait être entreprise, autre exemple heureux de passage de la recherche pure à la recherche appliquée.

Bande dessinée et albums

Réunissant littérature et image fixe dans sa thèse, La Bande dessinée, une nouvelle approche du discours littéraire (67), Jacques Tramson, sans négliger la perspective historique, propose la description d’un vaste corpus de bandes dessinées adaptant des œuvres littéraires publiées pour des publics divers (adultes et enfants ici confondus) de 1970 à 1992 (depuis les « classiques », Flaubert, Hugo, etc., jusqu’à la littérature populaire ou enfantine, Peter Pan, etc.). Il illustre la spécificité des techniques mises en œuvre et rend compte de la relation du texte et de l’image, des effets de voix, du mouvement, du point de vue, à travers une « poétique du récit » de type nouveau qui dépend du « montage » des vignettes dans la rhétorique de la page et du livre. L’exploration de la rencontre des codes et le démontage des « figures du discours », le classement des styles proposé, l’emploi de l’humour, de l’ironie et des diverses formes du rire, donnent lieu à des analyses et à des propositions pour l’utilisation de la bande dessinée dans l’animation scolaire. Dans cette spécialité, Jacques Tramson a contribué à tous les volumes publiés par l’Institut international Charles Perrault que nous allons évoquer dans un instant.

Dans le prolongement de travaux que j’ai exposés dans Art baroque, art d’enfance (68) et à travers sa thèse, Esthétique contemporaine de la littérature d’enfance et de jeunesse, sublime et esprit d’enfance (69), Jocelyne Béguery-Cuniot réalise une exceptionnelle mise au point théorique dans le domaine de l’esthétique, ainsi qu’une exploration systématique de l’édition des documentaires d’art et des maisons d’avant-garde, comme les éditions d’albums du Sourire qui mord, Ipomée, les Éditions du Rouergue, les collections de l’Art en jeu, spécialisées dans la publication de beaux livres.

Elle propose une analyse de la production dans ses incidences sur l’imaginaire des lecteurs et sur la lecture de l’image. Le sublime associé aux origines de cette production par l’esprit de la Contre-Réforme se voit ici conférer une valeur heuristique dans la mesure où il suscite des manifestations esthétiques qui le mettent de plain-pied avec « l’esprit d’enfance », signe et marque d’une dominance artistique contemporaine en cette fin de siècle. L’esthétique, fortement marquée par la philosophie de Kant qui en résulte, se traduit par une érotique et par une poétique conduisant à une utopie volontariste garantie par la proximité de l’artiste et du jeune public destinataire de ces œuvres.

La poésie

Quelques travaux abordent le domaine de la poésie, comme la thèse de Pierre Ceysson La Poésie pour l’enfance et la jeunesse en France de 1970 à 1995 (70). Y sont mis en lumière les différents modèles pratiqués par l’institution en relation avec diverses conceptions de l’enfance : modèle parapoétique, modèle carémien, renouvellement du répertoire traditionnel des comptines et devinettes et les processus de littéra-risation dans un modèle « communicationnel ». Formes et figures de rhétorique sont aussi explorées, conduisant à l’examen du « mythe-thème » de « l’enfance heureuse », à travers la lecture des variantes de l’énonciation enfantine et des voix qui lui sont associées (l’art d’être grand-père...). Enfin, les « palimpsestes de l’enfance » dans la transposition de la culture et des savoirs scolaires introduisent les questions de l’humour et des jeux de mots, avant de passer à celles des « bestiaires ».

Il faut mentionner aussi l’étude de Marie-Claire et Serge Martin, Les Poésies, l’école (71) qui distinguent trois étapes de la pratique poétique : celle des « fondateurs » (p. 45), celle des « innovateurs » (p. 73) et celle des « rénovateurs » (p. 105). Distinction qui n’est pas de pure rhétorique, et qui voit dans la poésie, non seulement un objet mis à la disposition de l’enfance, en pleine conformité avec les théories de Philippe Ariès, mais aussi la manifestation d’un consensus culturel codifié par des Instructions ministérielles. Dans un premier temps qui va jusqu’en 1960, la poésie a été considérée comme « l’âme de l’Instruction », dans l’exercice de la « récitation » valorisant une langue française unique et visant à former la sensibilité des « Enfants de la Patrie », bons sauvages à la Rousseau qu’il fallait civiliser par un « français national », au mieux illustré par les fables de La Fontaine.

La deuxième période entérine l’avènement de l’enfant « naturellement poète », sous l’égide d’un jeu de l’imaginaire réexploré et prôné par Gaston Bachelard. L’exercice de l’imagination se fait alors selon la ligne emblématique de Jacques Prévert et des surréalistes.

Le troisième temps des « rénovateurs » est lié aux travaux de la Commission Rouchette, du Plan de rénovation du français et des Instructions de 1972 : il est associé au structuralisme linguistique de Roman Jakobson et de l’Oulipo et conduit aux « jeux, productions, fabrications » répandus dans les « ateliers » et pratiques d’écriture. Le « modèle », bien sûr, est ici Queneau et ses Exercices de style… Serge Martin, avec l’équipe des revues Argos et Le Français aujourd’hui, assure le transfert régulier vers les enseignants des acquis de la recherche en matière de littérature de jeunesse.

Institutions et centres

Il serait trop long de décrire tous les centres et institutions contribuant à la recherche, depuis le CRILJ (Centre de recherche et d’information sur la littérature de jeunesse), qui a organisé un colloque sur les documentaires en janvier 1999, jusqu’au Salon du livre de Montreuil, dont les expositions ou les catalogues aident à la diffusion des informations (ainsi le Panorama de l’illustration du livre de jeunesse français, dirigé par Henriette Zoughebi (72). IBBY France, qui regroupe des partenaires divers, a publié aussi en 1998 le volume Livres d’enfance, livres de France/The Changing Face of Children’s Literature in France sous la direction d’Annie Renonciat (73). Mentionnons enfin les non moins importantes études de sociologie de la lecture publiées par le Centre Georges-Pompidou et notamment De la bibliothèque au droit de cité. Parcours de jeunes (74).

Fondé en 1994 en relation avec l’université Paris XIII, les CRDP de Créteil et de Versailles, la bibliothèque départementale de prêt du Val-d’Oise et la ville d’Eaubonne, pour remédier à l’absence de centre de recherche en France, alors que de nombreux pays en disposent, l’Institut international Charles Perrault situé à Eaubonne rassemble la plupart des chercheurs français en littérature de jeunesse dans son conseil scientifique. Il a pour fonction d’établir un réseau national (avec les organismes de formation des enseignants et des médiateurs du livre et des nouveaux médias) et international, notamment dans le cadre de l’Union européenne. Il a créé le prix de la Critique en langue française, dont l’un des lauréats a été Michel Defourny, de l’université de Liège, auteur de nombreux articles dans La Revue des livres pour enfants et éditeur du volume Autour de Crasse-Tignasse (75).

Les colloques et journées d’études de l’Institut sont consacrés aux littératures étrangères (analyse, traduction et utilisation dans l’apprentissage des langues), aux problèmes de méthodologie et de formation. Avec le CRDP de Créteil – éditeur de Les Adolescents et la lecture (76) –, l’INRP, l’université de Metz et l’université de Sao Paulo, il participe à un groupe de réflexion sur le concept et la pratique d’une « bibliothèque interactive », dans laquelle les jeunes lecteurs seraient associés à la constitution et à l’animation du fonds, comme à la politique générale de la bibliothèque. Parmi les actes des colloques publiés, outre ceux que nous avons mentionnés, signalons les ouvrages La Littérature de jeunesse au croisement des cultures, Écriture féminine et littérature de jeunesse, Visages et paysages du livre de jeunesse, Musiques du texte et de l’image (77).

Dernière remarque qui mériterait tout un article : il est évident qu’il faudrait évaluer de près l’ensemble des revues critiques, Lecture jeune, Lire au collège, Inter-CDI, Livres jeunes aujourd’hui, Griffon, Lire pour comprendre, et montrer aussi comment le documentaire et la bande dessinée entrent dans un système culturel qui repose sur l’opposition du savoir et du jeu.

Février 1999