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Pour une nouvelle encyclopédie

Sylvain Auroux

Le savoir est d’abord un habitus interne à l’individu, ce qui résulte de sa vie, de ses expériences ; ce à partir de quoi il peut envisager d’agir, de faire des projets, de réussir à mener à bien les actes qui le conduisent à ce qu’il souhaite obtenir. Avec le langage, ce savoir se formalise et devient transmissible. L’oral permet d’innombrables techniques de conservation des connaissances et donc de cumulation. Elles reposent toutes sur la mémoire des individus et leur capacité à reproduire avec une plus ou moins grande exactitude des récits devenus canoniques ou des formules à caractères mnémotechniques. Le savoir peut ainsi devenir collectif, c’est-à-dire dépasser la limite de l’individu, devenir la propriété d’un groupe, se transmettre de génération en génération. Il est cependant fragile d’une double façon. D’abord, l’exactitude de sa transmission laisse à désirer ; il est sans cesse soumis à d’infimes variations parfaitement inassignables. Ensuite, son existence est totalement liée à celle de son support. Les individus disparaissent et meurent. L’écriture apporte des éléments essentiels. Elle libère de l’individu en donnant accès à des mémoires externes (listes de noms, de dates, de textes).

Pour peu que les supports soient pérennes, les informations qui y sont transcrites le deviennent partiellement. Elles demeurent en effet toujours tributaires d’un savoir-faire, la lecture, qui doit se transmettre d’individu à individu et qui est susceptible de se perdre. L’essentiel de l’apport de l’écriture réside peut-être ailleurs, elle permet la naissance de protocoles (tables d’opérations, algorithmes) qui sont originellement externes aux individus. L’intelligence humaine est principalement externe et artificielle, matérielle.

Représenter le disparate

Le savoir de l’individu possède la caractéristique fondamentale d’être toujours totalisé en une unité en quelque sorte organique. L’individu vit, ce qu’il ajoute à son expérience s’intègre à son expérience, fût-ce au prix d’importantes transformations. Ordinairement donc, par le fait même qu’il est dans un individu, tout savoir possède ordre et unité, quasi intrinsèquement. Bien entendu, il y a plus ou moins d’harmonie ; certains sont incapables de surmonter les disparates de leur vie, mais généralement une vie est une vie. Avec l’externalisation, le disparate est de nature : des tablettes d’argile, des rouleaux de papyrus, une caisse de livres. Il n’est pas nécessaire qu’on veuille y infuser quelque principe d’unité et de totalisation.

Longtemps, un tel principe a été conçu comme le fruit de l’expérience individuelle. Lorsque Pline le jeune parle d’encyclopédie, il envisage seulement le parcours du jeune en formation qui apprend tour à tour les différentes matières chez les meilleurs maîtres. Au reste, ni totalité, ni unité ne font véritablement problème dans l’univers antique et médiéval. L’ordre du cosmos est fixe et stable ; il est hiérarchisé. En le regardant, on sait toujours où l’on est et où l’on va ; les êtres ont des places naturelles. Le problème de l’ordre et de l’unité du savoir n’est pas d’abord une question métaphysique, mais un problème technique : les bibliothécaires d’Alexandrie devaient bien avoir un plan de classement pour retrouver leurs rouleaux !

Comme le savoir externe – disons pour simplifier, celui des livres – existe nécessairement sous forme de fragments, il n’a pas en soi-même de principe de totalité ou d’unité. Il ne peut lui venir que de l’extérieur (le classement dans la bibliothèque). Comme il doit avoir de toute façon l’individu pour aboutissement, son externalisation pose à la domination du savoir un problème de fond. La croissance des fragments n’a en soi aucun principe de limitation. Elle est sinon infinie, du moins suffisamment indéfinie, pour ne pas être accessible à l’individu. Un savoir inaccessible perdrait sa qualité de savoir.

La seule solution consiste à représenter, sinon l’infini par le fini, du moins le très grand par le moyennement petit. Lorsque le terme d’encyclopédie prend son sens moderne, à la Renaissance, c’est pour désigner un objet, un livre. L’encyclopédie vaut à la fois pour la bibliothèque et son classement. Mais on est entré dans un monde d’images. Dès que l’on commence à représenter le savoir, il s’agit de l’abréger, de le résumer. Il y a la diversité du savoir ; elle peut être plus ou moins riche. Déjà, au XVIIIe siècle, Diderot l’imaginait comme infinie. Il y a la taille de la représentation que l’on souhaite. Elle doit être suffisante pour que le savoir dans sa diversité s’y reconnaisse encore. Plus l’original est grand et plus la taille finale est petite, plus il faut imaginer de représentations intermédiaires entre les deux. Avant d’être l’image de la chaîne des êtres, l’encyclopédie est le résultat de la chaîne des représentations. Plus la chaîne est longue plus le savoir perd sa spécificité et en quelque sorte se dilue. Le problème est donc de lutter contre cette dilution, tout en atteignant une dimension acceptable. Il s’agit de rendre accessible un savoir externe que sa taille a rendu inaccessible.

De l’encyclopédie aux médiations

L’âge du livre a connu deux types de solutions techniques. La première est celle des rationalistes. Ils imaginent, comme Descartes dans les Principes de philosophie ou Spinoza dans l’Éthique, qu’un enchaînement des raisons à partir des premiers principes suffit à dominer la diversité. Il suffirait que les conséquences déductibles des principes soient elles-mêmes infinies, pour que les principes les plus généraux puissent être conçus comme des images suffisantes de l’infinité des connaissances.

Leibniz, dans ses multiples projets de bibliothèques et d’encyclopédies, partagera la même illusion. Comme le note Condillac, les principes ne sont que des généralités creuses, en quelque sorte, ils ne sont que les proverbes des philosophes. On ne peut rien en déduire du tout qui garantisse quelque contenu que ce soit. C’est Diderot qui inventera la solution technique qui prévalut jusqu’à récemment. La représentation du savoir (l’image accessible) doit être un traité succinct concernant une notion et rédigée par un spécialiste. Les notions doivent être rangées par ordre alphabétique et se renvoyer les unes aux autres. Moyennant, d’un côté, l’hypothèse (largement irréaliste) selon laquelle la codification du savoir n’est pas une barrière et, de l’autre, la croyance (relativement naïve) que le graphe des renvois est tout naturellement connexe, l’encyclopédie alphabétique des notions présente le savoir dans sa substantialité, son unité et sa totalité.

La solution de Diderot devait connaître la fortune que l’on sait. Moins par la force théorique de son propos originel que parce qu’elle reposait sur un travail qui prendra le nom de vulgarisation. Pour cela, il fallait que la croissance du savoir n’éloigne pas trop la représentation de ce qu’elle représente. Dans le fond, le succès de Diderot tenait à un équilibre entre l’acceptabilité du travail de représentation (le degré de décodification ou de « vulgarisation ») et la taille du savoir réel (je veux dire celui que possèdent les « savants » et qu’ils exposent dans leurs livres). On a multiplié les encyclopédies (avec plus ou moins de succès) ; leurs dimensions et leur coût se sont accrus ; on a même conçu des collections encyclopédiques qui ne possèdent en elles-mêmes aucun principe de clôture (on peut indéfiniment ajouter les fascicules aux fascicules). En quelque sorte, le genre encyclopédique a « éclaté ». Pourtant, d’une certaine façon, le savoir manque de consistance si l’encyclopédie est impossible.

Imaginons tout le savoir exprimé dans des livres (ou, plus faiblement encore, dans des textes). Imaginons tous ces textes numérisés. Imaginons un moteur d’inférence qui permette d’atteindre la réponse à toutes les questions que l’on pose. N’aurons-nous pas réalisé, enfin, le projet de tous les bibliothécaires et de tous les encyclopédistes ? En fait, qu’est-ce que cela pourrait vouloir dire ? La numérisation de tous les livres écrits ne sera jamais un savoir ; la juxtaposition sera toujours inconsistante. Ce qu’il faut, ce sont des médiations. De la question que je pose à la réponse, il n’existe pas de chemin inerte qui se tracerait seul par un quelconque moteur d’inférence. Il faut totaliser, juger, radier, exclure, inclure. Tel est sans doute le rôle des bibliothèques modernes.

Les encyclopédies ont cessé d’être des objets manipulables comme l’étaient les livres, elles ne peuvent qu’être des institutions ou mieux des machines institutionnelles, où le savoir non seulement se conserve, mais se trouve traité et sans cesse transformé.

Février 1999