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Un diplôme pour les bibliothécaires ?

Marie-Thérèse Jarrige

Un diplôme pour les bibliothécaires ? Telle fut la question posée le 20 octobre 1998, lors d’une journée d’étude organisée par l’Institut de formation des bibliothécaires (IFB), à Villeurbanne, animée par Frédéric Saby, directeur de Mediat. Des intervenants de divers horizons apportèrent tour à tour un éclairage approprié sur le sujet, ce qui permit d’en mesurer les possibilités et les limites. La réflexion se construisit autour de notions juridiques sur le diplôme, d’éléments statutaires sur les bibliothécaires et de témoignages de formation.

Une reconnaissance de la formation

Pour introduire les débats, Bertrand Calenge, de l’IFB, exposa les principales questions suscitées par l’absence de diplôme dans le récent statut des bibliothécaires : quand devient-on bibliothécaire après un concours généraliste ? Comment vérifier les compétences requises par la formation initiale ? Où se situer dans un contexte étranger ?

Bien que le diplôme ne soit pas nécessairement la réponse obligée, une reconnaissance de la formation doit valider une identité professionnelle par un signe d’identification, autoriser les responsabilités assumées par des professionnels, répondre à une mobilité, que ce soit entre fonctions publiques, secteur privé ou cadre européen.

Définition et évolution du diplôme

Les premiers éléments de réponse furent donnés par deux intervenants qui définirent le diplôme et en retracèrent l’évolution. Pour Sophie Champeyrache, du bureau de consultation juridique du ministère de l’Éducation nationale, de la Recherche et de la Technologie (MENRT), le diplôme revêt actuellement deux aspects :

– comme authentification de l’acquisition d’un savoir d’une part, le diplôme est alors entendu au sens de la loi Savary du 26 janvier 1984. Résultante des deux principes que sont le monopole étatique de la collation des grades et l’autonomie des établissements à caractère scientifique culturel et professionnel, il est, selon les cas, diplôme national ou diplôme propre à l’établissement. Diplôme national, il bénéficie de prérogatives de la puissance publique, mais doit répondre à des exigences nationales de programme et d’habilitation ;

– comme présomption de compétence d’autre part, le diplôme est une condition d’exercice pour certaines professions réglementées et protégées. Dans ce cas, c’est un diplôme d’État (différent du diplôme national précédent), qui peut être reconnu au regard du droit communautaire par la directive 89-48 et bénéficier d’une présomption d’équivalence selon certaines conditions.

Dans cette même logique de compétence professionnelle, le droit français reconnaît la validation des acquis professionnels mise en place par la loi Savary de 1984 (article 17) et renforce ainsi l’idée d’une diversification des diplômes.

Complément naturel de cette évolution, l’homologation de certaines formations professionnelles confirme la volonté du législateur de reconnaître les qualifications acquises. Jacques Mauchien, rapporteur général de la commission technique d’homologation des titres et diplômes, évoqua ainsi l’origine de cette procédure remontant à l’année 1968 et fondée par la loi du 16 juillet 1971 sur l’enseignement technologique.

A cette époque, de nombreux salariés possédaient une qualification acquise par une formation professionnelle dispensée par d’autres ministères que celui de l’Éducation nationale (Défense, Travail...) ; les diplômes traditionnels ne suffisant plus, l’idée naquit d’une homologation des titres prenant en compte niveaux et groupes professionnels. Cette homologation, toujours en vigueur, retient cinq niveaux, allant de un (niveau supérieur à celui de la maîtrise) à cinq (niveau BEP-brevet d’études professionnelles, CAP-certificat d’aptitude professionnelle) selon les niveaux d’étude. Les diplômes nationaux délivrés par le MENRT sont homologués de droit. Les autres diplômes ou titres publics ou privés le sont par la commission technique d’homologation, dont la composition et la saisie sont définies actuellement par le décret du 8 janvier 1992.

En bibliothèque

Concernant la reconnaissance professionnelle en bibliothèque, l’éclairage statutaire revint à Alain Gleyze, de la Sous-direction des bibliothèques et de la documentation, qui analysa les différents corps d’État des bibliothèques, faisant ressortir ressemblances et disparités. C’est ainsi que conservateurs et bibliothécaires partagent une logique identique : concours généraliste, formation post-recrutement, mais en revanche seuls les premiers acquièrent un diplôme (DCB-diplôme de conservateur de bibliothèque). A l’inverse, les bibliothécaires adjoints spécialisés n’ont pas de formation post-recrutement, mais leur concours est professionnalisé et requiert un diplôme technico-professionnel.

A l’instar du DCB, un éventuel diplôme de bibliothécaire ne pourrait être un diplôme d’État, les candidats internes ne possédant pas les titres nécessaires. Diplôme délivré par le ministère en charge de la formation, concours professionnalisé nécessitant un diplôme type IUP (Institut universitaire professionnalisé) sont autant de voies possibles à explorer, mais qui, dans tous les cas, appellent une réforme statutaire.

Deux expériences récentes

A l’appui d’un diplôme professionnalisé, l’exposé de deux expériences récentes élargit le champ des possibilités.

Martine Poulain, de Mediadix, présenta le tout nouvel IUP « Métiers des arts et de la culture : option métiers du livre » commun à Paris X-Nanterre et Grenoble 2, cogéré par Mediadix et Mediat. Les deux universités, s’appuyant sur des bassins d’emplois non négligeables, souhaitent développer des filières professionnalisantes. Le recrutement se fait après une 1re année de DEUG (diplôme d’études universitaires générales). L’enseignement, en trois ans, sanctionne DEUG, licence, puis maîtrise, et couvre les domaines de l’édition, de la librairie et de la bibliothèque. La maquette détaillée met en évidence un équilibre entre cours généralistes, professionnels et stages. Avec soixante étudiants, Paris X met en place cette année la licence ; Grenoble suivra en 1999, et en 2001, tout le cursus sera opérationnel. Parmi les objectifs, on note particulièrement le souci de développer une recherche en sociologie de la culture, de tisser des liens forts avec les professionnels et d’impulser des échanges européens.

L’intégration de la fonction professionnelle dans un cursus universitaire constitue une expérience suisse tout aussi récente dont a rendu compte Yolande Estermann, de l’École supérieure d’information documentaire de Genève (ESID). Le sévère constat des carences de la formation polyvalente des BDA (bibliothécaires, documentalistes, archivistes) a conduit à l’organisation d’une formation intégrée dans une structure officielle.

Les HES (hautes écoles spécialisées), créées en 1995 pour former des ingénieurs, semblèrent très appropriées, leurs objectifs incluant formation continue et recherche, filières de formation eurocompatibles, passerelles vers les entreprises. Une HES en information documentation est mise en place depuis octobre 1998 ; accessible aux étudiants déjà spécialisés, sa maquette de trois ans d’études se rapproche de celle de l’IUP français et débouche sur un diplôme.

Des réponses mesurées

Prenant en compte ce disparate état des lieux, les réponses à la question : « Un diplôme pour les bibliothécaires ? » furent, logiquement, mesurées. Claude Jolly, sous-directeur des bibliothèques et de la documentation, illustra bien une position assez consensuelle. Constatant l’extrême diversité des formations des fonctionnaires qui ne sont pas forcément sanctionnées par un diplôme (cf. l’École nationale d’administration), il rappela les axes fondamentaux de tout recrutement des fonctionnaires, à savoir le concours et la titularisation.

Dans le cas des bibliothécaires, la formation post-recrutement est alternée et la titularisation est déconnectée de la formation, puisque proposée par le chef d’établissement. Les logiques sont doubles, à la fois professionnelles et d’établissement.

Doit-on se prononcer pour un diplôme ? Oui, pour favoriser une reconnaissance professionnelle auprès des élus (fonction publique territoriale) et des universitaires, pour faciliter une mobilité entre frontières, pour respecter une logique statutaire du diplôme : DCB pour les conservateurs, DUT (diplôme universitaire de technologie) pour les bibliothécaires adjoints spécialisés ou les assistants qualifiés. Pas nécessairement si l’on évoque la formation post-recrutement des fonctionnaires ou l’expérience professionnelle. En tout état de cause, seule une réponse statutaire peut trancher ce débat.

Jacqueline Deschamps, de l’ESID, insista sur le diplôme à la fois témoin d’une identité professionnelle, signe d’appartenance à une communauté et carte de visite pour un premier emploi. Deux nouvelles bibliothécaires confirmèrent ce point de vue : pour Pascale Romans, de l’ABES (Agence bibliographique de l’enseignement supérieur), culture professionnelle va de pair avec adaptation, et, pour Nathalie Ravenel, de la bibliothèque municipale de Montivilliers, le diplôme est particulièrement important pour l’employeur.

Les débats animés avec les quelque soixante-dix participants témoignèrent de l’actualité du sujet. Dépassant le strict cadre statutaire des bibliothécaires, plusieurs participants évoquèrent la profession de bibliothécaire au sens générique face à la formation initiale et continue ; nombreuses furent les convergences d’opinion sur la nécessité d’un diplôme validant une formation continue, des acquis professionnels ou des titres homologués. Convergentes également furent les positions favorables au diplôme au regard des employeurs ou du cadre européen. Illustrant ces propos, des collègues belges firent part de leurs attentes très comparables.

Un ancrage professionnel nécessaire

Clôturant la journée, Dominique Arot, secrétaire général du Conseil supérieur des bibliothèques, s’exerça à une synthèse tout à la fois périlleuse et prudente. Citant Valéry – « Le diplôme est l’ennemi mortel de la culture » –, il adopta tout d’abord une réponse négative : non, pas de diplôme. Plutôt qu’un diplôme, un employeur requiert plus souvent des aptitudes et des compétences générales ; de même, la complexité de nos statuts « baroques » sont des facteurs n’incitant pas à un diplôme spécifique.

Cependant, dans cette période de changements technologiques, l’ancrage professionnel est plus que jamais nécessaire et incite à une reconnaissance des compétences par un diplôme vis-à-vis des décideurs, tout particulièrement dans un cadre européen. Reprenant les termes de Claude Jolly admettant que « la question du diplôme n’est pas illégitime », Dominique Arot conclut sur la nécessité d’une réflexion sur ce sujet.

En définitive, oui à un diplôme, mais dans une perspective ouverte de validation d’acquis, sans omettre de faciliter par tous les moyens la formation des formateurs.