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La Qualité essentielle du bibliothécaire

François Lapèlerie

Y a-t-il une qualité essentielle, un savoir, un savoir-faire 1, qui seraient universels, qui traverseraient les âges et les civilisations et qui définiraient le métier de bibliothécaire ?

Alors que, pour de nombreuses professions, la réponse est immédiate, dans ce cas précis, elle n’est pas évidente à première vue. Peut-être parce que le métier est très changeant, que l’image que nous donnons de nous-mêmes est assez floue ou que l’image que nous avons de nous-mêmes est si peu claire que nous ne pouvons en donner qu’un reflet dévalué.

Sommes-nous des scientifiques ? Relevons-nous, au moins, d’une science (exacte ou humaine) ? Sommes-nous de simples techniciens, inférieurs ou supé rieurs ? Les réponses varient selon les âges, les techniques mises en œuvre et la personnalité des acteurs 2.

Cependant, il semblerait que dans cette profession une page se soit tournée, définitivement. Une époque s’est terminée qui a vu le jour avec la naissance de l’écriture 3 – et par-là, des bibliothèques –, a commencé son déclin avec l’avènement de la machine à écrire, et se clôt avec la généralisation de l’informatique : l’ère de la calligraphie.

En effet, selon les époques, si on a demandé au bibliothécaire des qua lités et aptitudes intellectuelles (et physiques) très variables, une seule exigence semble avoir perduré jusqu’à très récemment : on demandait essentiellement au bibliothécaire d’avoir une belle écriture 4.

Une « belle écriture »

Dans l’Antiquité, les bibliothécaires ont pratiqué leur métier sans ressentir le besoin d’écrire des manuels de bibliothéconomie 5 – louable pratique, sans doute, si on fait des comparaisons avec les très nombreuses publications professionnelles contem- poraines –, probablement parce que les bibliothécaires constituaient une sorte de classe peu nombreuse et fermée, et que les techniques nécessaires se transmettaient par apprentissage pratique plutôt que par enseignement théorique. Ce qui a peut-être nui au prestige des bibliothécaires. Au contraire des médecins, par exemple, qui, dès l’Antiquité, se sont répandus en traités divers et variés d’une science très approximative.

On en est réduit à rechercher des informations ou des indices dans les commentaires, dans les gloses des œuvres littéraires, dans des textes juridiques de l’Antiquité, partout où, incidemment, il peut être question de bibliothécaire…

L’approvisionnement des bibliothèques se faisait par achat, par copie, par don ou par vol de manuscrits (ou par vol suivi de don…) 6. Tous les travaux, copie de textes originaux ou élaboration de catalogues, étaient faits à la main 7. D’où la nécessité pour le bibliothécaire d’avoir une belle écriture.

Comment le bibliothécaire qui copiait les manuscrits était-il payé ? (7) Bien sûr, en fonction du nombre de lignes recopiées 8. Un papyrus d’Oxyrhynchus, du IIe siècle après J.-C., nous donne un tarif précis : « pour 10 000 lignes, 28 drachmes… pour 6 300 lignes, 13 drachmes » (8).

Mais la qualité de l’écriture était aussi un critère important dans le calcul du salaire. Dioclétien, dans une période de « mondialisation » plutôt anarchique de l’Empire, tenta, dans son édit célèbre, de normaliser l’économie et de fixer administrativement tous les prix, y compris ceux des copistes de bibliothèque (9) : « Pour une excellente écriture, 100 lignes, 25 deniers. Pour une écriture de seconde qualité, 100 lignes, 20 deniers… ». Soit une prime de 25 % pour une belle écriture 9.

Les bibliothèques arabes anciennes

Les bibliothèques arabes anciennes 10 sont peu connues en France, d’autant moins d’ailleurs que la légende continue d’attribuer aux Arabes la responsabilité de la destruction de la bibliothèque d’Alexandrie. Or, les Arabes n’ont jamais imaginé de lieu d’étude sans bibliothèque (ce qui n’est pas toujours le cas en France) 11. Dès le Moyen Âge, les bibliothèques arabes étaient très développées et disposaient d’un personnel spécifique très complet : bibliothécaire ou hazin, aussi appelé parfois Sahib al-masahif ou maître des livres ; sous-bibliothécaire ou musrif ; « garçon » ou munawil, notre actuel magasinier.

Le rôle du bibliothécaire arabe au Moyen Âge

On demandait beaucoup au bibliothécaire. On lui demandait d’être homme de lettres, « d’avoir une culture encyclopédique où ni la poésie, ni l’histoire, ni la philosophie elle-même et les sciences pures ne doivent faire défaut. N’est-ce pas cette culture-là qui est nécessaire à un bibliothécaire… ? La même qualité d’homme de lettres caractérisait les bibliothécaires désignés aux bibliothèques royales ou à celles des grands bibliophiles » (12, p. 374).

On lui demandait aussi de gérer son établissement un peu comme nous devons le faire aujourd’hui. Un auteur arabe du VIIe siècle 12 définit ainsi les fonctions du bibliothécaire : « Le bibliothécaire doit prendre soin des livres, en établir l’ordre, et les brocher au besoin ; il doit écarter celui qui n’en est pas digne et au contraire les communiquer à celui qui en a besoin. Il faut qu’il donne, dans le prêt de ces livres, la priorité aux pauvres, à ceux qui ont de la difficulté à se les procurer » (12, p. 378).

Il devait maintenir ordre et propreté dans la bibliothèque. En 640, le calife Al-Mustansir, visitant la bibliothèque 13 qu’il avait fondée – la bibliothèque Al-Mustansiriyah 14 – fut tellement mécontent du désordre qui y régnait qu’il fit emprisonner ses employés pendant deux jours (12, p. 206). Dans une autre fondation, une mesure d’hygiène recommandait au bibliothécaire de « secouer » les livres pour enlever la poussière (12, p. 381).

Le bibliothécaire devait gérer un budget strictement imparti. Des exemples nous sont parvenus. Ainsi le bibliothécaire d’Al-Azhar, au Caire, avait-il en l’an 400, un budget de 257 dinars annuels (12, p. 205), où figuraient, entre autres, l’achat de nattes en paille pour recouvrir le sol en été (10 dinars) ; de tapis en feutre pour le même usage en hiver (5 dinars) ; de couvertures pour réchauffer les étudiants à la même saison (4 dinars), parce qu’il peut faire froid même au Caire ; son traitement (48 dinars) ; le traitement du munawil (15 dinars) ; l’achat du papier, de l’encre, et des plumes utilisés par les lecteurs (12 dinars), car la bibliothèque fournissait à ses lecteurs les moyens de travailler ; et enfin, des crédits importants (90 dinars) pour l’achat du papier nécessaire au scribe chargé de copier des manuscrits nouveaux, constituant ainsi l’accroissement des collections.

Le bibliothécaire était responsable de l’enrichissement des fonds de sa bibliothèque, réalisé soit directement par achat de livres, soit par copie de manuscrits.

Le commerce du livre existait à grande échelle. Des vendeurs voyageaient avec quantité de livres qu’ils proposaient aux clients bibliophiles : roi et hautes personnalités. Les amateurs cherchaient à acheter les bibliothèques connues de certains savants défunts.

Mais, comme le remarque Youssef Eche, « l’absence d’imprimerie donnait à la bibliophilie au Moyen Âge, d’autres caractères que ceux d’aujourd’hui. L’écriture, seule alors en usage, jouissait d’une importance si considérable qu’elle constituait l’élément principal de la bibliophilie. La rareté et le sujet en constituant deux autres prédominants mais n’égalant pas toutefois celui de l’écriture » (12, p. 300). L’accroissement des collections se faisait donc surtout par copie de manuscrits.

C’est la raison pour laquelle « une des qualités du bibliothécaire arabe est d’avoir une belle écriture. Cette qualité est si bien mise en valeur que nos références sur les bibliothécaires abondent en éloges sur leur bonne calligraphie. Elle nous suggère d’établir un certain rapport entre la tâche du bibliothécaire et sa bonne écriture », nous dit Eche (12, p. 381), illustrant ici la pensée d’Al-Hatib Al-Bagdadi (12, p. 311), selon laquelle « la science de celui qui néglige l’écriture est rejetée et sujet (sic) au mépris ». On en vient à définir une nouvelle méthode de calligraphie ou écriture proportionnelle (al-hatt al-mansub), si appréciée qu’elle valait à celui qui l’exécutait une renommée enviable (12, p. 307-308).

Le bibliothécaire avait aussi un rôle « scientifique ». Il devait savoir quels livres étaient nécessaires et les faire copier ou les acheter. Il avait aussi la responsabilité de mettre à la disposition de ses lecteurs, étudiants ou professeurs, des textes exacts : il devait donc collationner et corriger les manuscrits ou bien « désigner des savants pour collationner avec le copiste, le texte établi » (12, p. 302).

L’exactitude des textes recopiés à la main était la préoccupation de tous ceux qui participaient au « commerce » de l’écrit, quelle que soit la civilisation.

On connaît le système de la pecia 15 dans l’université française du Moyen Âge et les multiples difficultés inhérentes à cette pratique (13). On a également un très curieux exemple dans la civilisation chinoise, qui est rapporté dans une étude de l’Institut de recherche historique de Shanghaï (14, p. 149-150). A la fin de la période des Ming (1368-1644), Shanghaï vit fleurir de nombreuses maisons accueillantes, les unes dont « l’art n’était pas la vocation première », les autres ouvertes « aux intellectuels et aux esthètes désireux de passer un moment agréable, non dépourvu de sensualité, en compagnie de jeunes femmes, versées dans l’art du chant et de la poésie… Ces établissements publics portaient le doux nom de “Maisons des réviseurs de livres”, “réviseurs de livres” (jiashu) étant un euphémisme pour désigner les femmes galantes, qu’on nommait aussi parfois les “copistes” (lushi). Avant l’invention de l’imprimerie, tous les ouvrages copiés à la main étaient soumis à l’examen d’un vérificateur, qui corrigeait les éventuelles erreurs du scribe ; afin de faciliter son travail, une autre personne récitait ou chantait le texte original, que le correcteur confrontait avec celui du manuscrit. Le récitant était appelé “réviseur” et le correcteur “copiste”. La fonction principale de ces courtisanes étant de chanter ou de réciter des vers, elles furent désignées par les noms de ces anciens professionnels du livre, et les établissements au sein desquels elles officiaient reçurent celui de “Maisons des réviseurs de livres”, ou “Maisons des livres”. Les jeunes femmes que leurs clients appelaient “Monsieur” ou “Monsieur le réviseur”, aimaient à se travestir en hommes » 16. On a là un exemple de ce que le Marquis de Sade appelait un hommage que le vice rend à la vertu.

La bibliothéconomie américaine à la fin du XIXe siècle

Plus près de nous, la documentation est plus abondante. En particulier dans le monde anglo-saxon. La pensée bibliothéconomique initiale peut se résumer dans ce court extrait d’un des fondateurs de la bibliothéconomie et des bibliothèques américaines modernes, Melvil Dewey 17 (15) : « A première vue, il semble que mettre l’accent sur un talent purement mécanique qui est une qualification importante pour un bibliothécaire, c’est subordonner le côté intellectuel et créer un standard imaginaire. Cependant, quoi qu’on en pense, il n’en reste pas moins que rien ne rapporte plus pour le temps que cela coûte à un candidat à une place dans une bibliothèque, que d’être capable d’écrire d’une « main de bibliothèque » satisfaisante » 18. Dewey, en praticien, et même s’il fut partisan de l’introduction de la machine à écrire dans les bibliothèques, souhaitait avant tout que les bibliothécaires aient une parfaite écriture de bibliothèque, lisible et uniforme. C’était la qualité essentielle qu’il recommandait avant toute autre, et qu’il mit en application dans son école de bibliothécaires.

Mary Wright Plummer, qui fit partie de la première promotion, n’épargna pas ses critiques (16, p. 44). L’essentiel de l’enseignement consistait à étudier l’écriture de bibliothèque, à remplir des registres d’inventaire et à rédiger des fiches à la plume. Cela à une époque où la machine à écrire et la fiche de bibliothèque existaient déjà.

Aux États-Unis, les premiers brevets de machines à écrire remontent à 1830. La fabrication industrielle de la Remington n° 1 date de 1874. Et c’est en 1877 que la première utilisation de la machine à écrire en bibliothèque est rapportée par J.-C. Rowell 19 (17). C’est à partir de là que les bibliothécaires eurent la possibilité de remplacer le catalogue-livre (imprimé ou manuscrit) par le catalogue sur fiches. En 1890, le Hammond Card Cataloger, une machine à écrire spécifique pour faire des fiches, figurait au catalogue des produits vendus par le Library Bureau de Dewey 20. Elle se vendait pour une centaine de dollars. Vers 1900, il y avait environ une douzaine de marques ou de types différents de machines à écrire en usage dans les bibliothèques américaines, mais toutes n’étaient pas spécifiques à la rédaction des fiches.

La « library hand »

La littérature professionnelle américaine d’après 1880 se fait l’écho permanent de deux débats : l’un sur les mérites comparés de la machine à écrire et de la plume ; l’autre sur les mérites comparés du catalogue imprimé et du catalogue sur fiches (19).

Dewey fut un grand zélateur de l’écriture de bibliothèque. Il rédigea plusieurs publications sur l’enseignement de cet « art ». Il recommandait à tout futur bibliothécaire d’acquérir ce style d’écriture et aux élèves potentiels des écoles de bibliothèques de soumettre des exemples de leur écriture aux professeurs pour évaluation. « En acquérant une écriture convenable, les étudiants peuvent être plutôt autorisés à faire un travail de catalogage de grande valeur comme entraînement » (20).

La profession eut encore de nombreux partisans de la « library hand » jusqu’à une époque avancée. En 1916, la New York State Library School publia un manuel de style (21), très précis jusque dans les détails matériels : « Asseyez-vous carrément à votre bureau et aussi droit que possible… ». En 1920, à une date où la machine à écrire était déjà répandue, John Cotton Dana 21 publia des conseils détaillés sur le choix de la plume et des encres et sur la façon d’écrire (22). Et en 1930, le manuel de bibliothéconomie et de catalogage de Margaret Mann, qui fut un classique, faisait de la maîtrise de l’art de la « library hand » (23) un impératif catégorique pour les étudiants.

Dans certains cas, des bibliothécaires utilisaient la fiche « normalisée », mais bien souvent, ils préféraient rédiger la notice à la main plutôt qu’à la machine, voire écrire les vedettes secondaires sur les fiches imprimées vendues par la Library of Congress. Le but était d’obtenir une écriture uniforme très lisible reposant sur un système contraignant.

Des querelles eurent lieu entre partisans de l’écriture « joined » ou « disjoined » (liées ou non) 22, sur le type de plume ou de stylo à utiliser. Les fournisseurs des bibliothèques proposaient de nombreux types de matériels (plumes, porte-plume, stylos, stylos électriques), tous supposés procurer un meilleur résultat que le concurrent.

L’écriture devait être régulière : il fallait que les caractères soient nettement différenciés et les différences accentuées, mais une uniformité de taille, d’inclinaison, d’espacement était fondamentale pour une meilleure lisibilité et homogénéité des catalogues 23. Et, paradoxe suprême, une bonne écriture de bibliothèque devait être : « la plus proche possible de l’impression » (24). Étrange retournement : l’écriture manuelle devait imiter l’écriture mécanique ; alors qu’à l’origine de l’imprimerie, l’écriture mécanique avait imité l’écriture manuelle.

De plus, certains bibliothécaires en vinrent à avancer des arguments « scientifiques » pour défendre l’écriture de bibliothèque. La machine ne pouvait que provoquer des erreurs de catalogage. En effet, le catalogueur devait tellement se concentrer sur la frappe et les touches de sa machine qu’il ne pouvait qu’oublier le contenu du livre qu’il cataloguait, et fatalement commettre des erreurs (25). Selon un autre auteur, le bruit des machines à écrire allait agir sur les nerfs des catalogueurs, les déconcentrer et les entraîner à faire des fautes (33, p. 108-110). En 1914, William Warner Bishop (26) recommandait d’utiliser la machine pour un catalogage simple, lorsque la rapidité primait. Mais, au contraire, pour des livres difficiles, qu’on achète dans les bibliothèques de recherche et qui nécessitent « jugement, précision et sélection », il conseillait « l’ancienne pratique d’écrire la fiche à la main avec un stylo ».

L’attachement à la plume et à l’encrier ne relevait donc pas simplement d’un attachement irrationnel au passé. Il est certain que de nombreux bibliothécaires croyaient que cette technique était plus efficace et permettait un meilleur travail et particulièrement un meilleur catalogage. Dans le même temps, l’attachement au catalogue imprimé persistait de la même manière. De nombreux auteurs mettaient en avant les inconvénients du catalogage sur fiches. Cela allait de la pure et simple condamnation du fichier par Justin Windsor, du seul fait de son existence : « Utiliser un fichier, quand il devient important, est une insulte à l’esprit, en même temps qu’une perte de temps importante » (27), jusqu’à des critiques assez fondées : John Cotton Dana évoqua par exemple le « Bibliothecal Frankenstein » 24. Qu’allaient, dans un tel contexte, devenir les fichiers des bibliothèques qui posséderaient un million de volumes ? (28, p. 57).

La belle écriture fut, pendant longtemps, une impérieuse qualité indispensable pour exercer le métier de bibliothécaire 25. La machine à écrire, puis l’ordinateur ont aujourd’hui définitivement éliminé cette aptitude fondamentale 26.

Mai 1998

  1.  (retour)↑  Chaque profession repose sur un savoir, un savoir-faire et aussi sur un faire savoir.
  2.  (retour)↑  Selon les cas, on utilise tel ou tel qualificatif pour désigner une « occupation ». D’un médecin ou d’un avocat, on dira qu’il exerce une profession, terme noble, rarement qu’il exerce un métier. Ce terme est plutôt réservé à des tâches où la composante manuelle est essentielle. Que l’on parle du métier de bibliothécaire laisserait supposer que nous exerçons un travail plutôt manuel, cela dit sans idée péjorative préconçue à l’égard du travail manuel.
  3.  (retour)↑  L’écriture manuscrite, qu’elle soit alphabétique ou non, autorise plus ou moins l’expression des qualités artistiques de l’auteur.Cela est évident pour l’écriture alphabétique (on le voit par exemple dans la calligraphie arabe, encore pratiquée et recherchée de nos jours). Dans le cas des écritures non alphabétiques, les possibilités sont diverses. L’écriture cunéiforme, par exemple, était écrite avec un calame, sorte de machine à écrire qui ne laissait aucune liberté d’expression à la calligraphie. « On ne peut distinguer que des époques, nullement « des mains ». Cette écriture est donc fondamentalement anonyme » (2, p. 51). D’autres écritures idéographiques, au contraire, laissaient et laissent encore une grande latitude à l’expression du calligraphe (l’écriture du chinois ou du japonais par exemple).
  4.  (retour)↑  Cette belle écriture peut être une écriture réellement artistique comme la calligraphie arabe ou, au contraire, non artistique si elle correspond à un standard extérieur imposé (cas de l’écriture de bibliothèque).
  5.  (retour)↑  Ou peut-être ne nous sont-ils pas parvenus, ce qui est très possible à la suite du grand naufrage des œuvres de l’Antiquité. Tout au plus peut-on citer le titre d’une œuvre de Varron, qui n’était pas bibliothécaire mais « polygraphe » comme disent les manuels de littérature latine, intitulée « De bibliothecis ». En effet, les Anciens avaient une conception très précise des bibliothèques, ce qui se manifeste d’une part, par une architecture spécifique – outre de nombreuses publications partielles, on peut lire une mise au point générale récente à ce sujet en ce qui concerne l’époque romaine (3) – et d’autre part, par un vocabulaire technique tout aussi spécifique : par exemple, pour la description de collections de manuscrits (4, chap. 4).
  6.  (retour)↑  Les choses ont un peu changé de nos jours. Sans même évoquer l’adage célèbre « la propriété, c’est le vol », force est de constater que le vol est à l’origine de nombreuses bibliothèques et de nombreux musées dans le monde. Confiscations et conquêtes guerrières révolutionnaires en sont un exemple en France, pour ne pas citer d’autres cas d’actualité. Le Louvre a été constitué à l’origine par le pillage planifié des œuvres d’art européennes sous les ordres de Vivant Denon. En sens inverse, les réparations de guerre sont également une appellation plus présentable ou supposée plus honorable du vol.Dans tous les cas, il suffit ensuite de laisser du temps au temps pour donner lustre et respectabilité à ces rapines occasionnelles ou systématiques. Aujourd’hui, on ne s’attarde guère sur les revendications des scientifiques français, qui, après la première guerre mondiale, exigeaient, entre autres choses, à titre de réparation, un pillage des bibliothèques allemandes au profit des bibliothèques françaises. Parmi ces pilleurs figurent de très grands noms de la physique française : Marie Curie, Charles Fabry, Jean Perrin et d’autres encore (5, p. 150-153).
  7.  (retour)↑  Dans certains cas, plus ou moins fréquents selon les civilisations (Grèce, par exemple), le catalogue pouvait être gravé sur pierre : le graveur pouvait exercer son talent en reproduisant un texte sans doute déjà manuscrit. En Grèce, on en a au moins un exemple à Rhodes (6, n° 11).
  8.  (retour)↑  La ligne était elle-même normalisée. Chacun écrivant d’une façon plus ou moins dense, il fallait définir une ligne « standard », uniforme, de référence (4, p. 157 et p. 179 note 211).
  9.  (retour)↑  Dioclétien avait déjà inventé le salaire personnalisé, ce que nous ne pratiquons que fort peu. Les primes attribuées aux différentes catégories de personnel actuellement à l’œuvre dans les bibliothèques françaises ne semblent pas permettre de récompenser dans une telle proportion les meilleurs bibliothécaires.
  10.  (retour)↑  Parmi les bibliothèques arabes contemporaines, seule la future bibliothèque d’Alexandrie semble connue sous nos latitudes, alors que de nombreux pays arabes du Proche-Orient disposent de bibliothèques universitaires qui laissent loin derrière elles nos quelques réalisations récentes.
  11.  (retour)↑  Dans le chapitre de l’Histoire des bibliothèques françaises consacré aux bibliothèques universitaires, Alban Daumas a même pu intituler un paragraphe « Des facultés sans livres » (10, p. 418-419).
  12.  (retour)↑  Les dates concernant les bibliothèques arabes sont données à partir de l’Hégire.
  13.  (retour)↑  Cette bibliothèque était une bibliothèque universitaire, qui desservait la Madrasah ou université.
  14.  (retour)↑  On voit que l’appellation de Bibliothèque François Mitterrand suit une tradition certaine, après l’Al-Mustansiriyah, la Mazarine et bien d’autres encore.
  15.  (retour)↑  Le système de la pecia apparut à la fin du xiie siècle pour répondre à la demande croissante de livres, liée à l’essor des universités. Les autorités universitaires déposaient un manuscrit modèle, l’exemplar, chez un libraire « stationnaire », chargé d’en assurer la reproduction. Celui-ci louait le manuscrit, soit en entier, soit, le plus souvent, par cahiers ou pièces (peciae, en latin), à des étudiants qui les recopiaient chez eux.
  16.  (retour)↑  On retrouve ici cette distinction entre la fonction noble, la lecture, et la fonction roturière, la copie, caractéristique de certaines civilisations. Il semblerait que, pour nombre de personnes et non des moindres, le bibliothécaire français contemporain soit plutôt du côté de la roture.
  17.  (retour)↑  Melvil Dewey (1851-1931) fut une grande figure des bibliothèques américaines. Son palmarès est étonnant. Il fut le créateur de la classification qui porte son nom (première édition en 1876). Pour l’éditer, il créa une maison d’édition, qui fut récemment rachetée par oclc. Il fut le premier éditeur du Library Journal, la revue spécialisée la plus populaire aux États-Unis. Il fut un des fondateurs de l’American Library Association (ala), dont il fut le premier trésorier (1876-1877) et le cinquième président (1890-1891). Il créa, en 1887, la première école de bibliothèque à la Columbia University : la Columbia College School of Library Economy, qu’il transféra en 1889 à la New York State Library, Albany. Il créa le Library Bureau, qui de 1886 à 1898 publia Library Notes, le premier journal professionnel ayant pour but d’expertiser et de promouvoir matériels et méthodes destinés à améliorer productivité et qualité du travail des bibliothèques. Il proposa de multiples innovations : bibliobus, appelés à l’époque book wagons (aujourd’hui bookmobiles) ; collections spécialisées en lecture publique pour des catégories de lecteurs jusque-là oubliées : aveugles, enfants, etc. ; catalogage national centralisé à la Library of Congress.
  18.  (retour)↑  Le texte dit : « to be able to write a satisfactory library hand ». La traduction de « library hand » n’est pas aisée. On peut aussi traduire par écriture de bibliothèque, ce qui ne rend pas exactement le terme américain.
  19.  (retour)↑  J.-C. Rowell souhaitait introduire la machine à écrire dans le département de catalogage de la bibliothèque universitaire de Californie et demanda en quelque sorte le nihil obstat de Dewey avant d’oser une telle révolution ou hérésie. Il écrivit une lettre à Dewey, joignant un exemplaire de fiche dactylographiée par lui-même. Dewey fit la lecture de cette lettre au congrès de l’ala de 1877 et présenta le précieux spécimen à l’assemblée. Justin Windsor, alors président de l’ala, ne se déclara pas convaincu : « J’ai expérimenté certains produits de machines à écrire et de stylos électriques. Je n’ai jamais réussi à avoir un résultat satisfaisant » (17). On se posait la question de la résistance des fiches, résistance à la fois mécanique et chimique. En 1902, une bibliothécaire d’Albany (ny) tortura des fiches rédigées à la machine : elle les exposa au soleil, à la pluie, à la chaleur et… les fit bouillir. Rien n’y fit : les fiches sortirent victorieuses de ces épreuves. Seuls des produits chimiques très forts pouvaient les effacer (18).
  20.  (retour)↑  Mary Wright Plummer raconte que les quelques moments « exotiques » de sa scolarité consistaient à utiliser cet instrument.
  21.  (retour)↑  John Cotton Dana fut, par ailleurs, un des très grands bibliothécaires américains, président de l’ala en 1895-1896.
  22.  (retour)↑  Bien que jugée 25 % plus lente, la « disjoined hand » était souvent préférée par les bibliothèques. La rapidité n’était donc pas le critère déterminant. La rationalité n’est pas toujours le critère des choix techniques.
  23.  (retour)↑  On retrouve en partie ici la définition de l’écriture proportionnelle dont il a été question à propos des bibliothèques arabes.
  24.  (retour)↑  On remarquera la propension qu’ont certains bibliothécaires américains à retrouver un vocabulaire se rapprochant du français, comme bibliothecal, dès qu’ils évoquent des horreurs. Outre ce bibliothecal Frankenstein, je me souviens avoir entendu un collègue américain parler d’un bibliothecal bouillabaisse lors d’un congrès de l’ala à la Nouvelle-Orléans.
  25.  (retour)↑  L’ Histoire des bibliothèques françaises passe complètement sous silence ces problèmes. On y étudie certes, pour chaque époque, catalogues, inventaires, classements et autres classifications. Mais il n’y est pas question des techniques matérielles en vigueur dans les bibliothèques françaises au cours des âges. Il n’y a pas d’étude synchronique ou diachronique des techniques anciennes, alors qu’un chapitre entier étudie « Le choc des nouvelles technologies »au xxe siècle (29), renvoyant par-là même à d’anciennes technologies. Lesquelles ?… La révolution – même tardive en France – qu’ont constituée la fiche et la machine à écrire n’est même pas mentionnée. Quelques rares allusions tout au plus y sont faites. L’une d’Alban Daumas, qui, au détour d’une phrase, évoque les responsabilités des bibliothécaires : « Ils [les bibliothécaires] sont responsables… de tout y compris de la rédaction, à la plume en une belle écriture ronde et claire avec des pleins et des déliés convenables, des fiches » (10, p. 43). Autre allusion : on a la surprise de voir, dans un chapitre consacré aux centres de documentation, le catalogue imprimé du début de chapitre se transformer en fichier, photo à l’appui, sans plus d’explication (30). Enfin, on a une allusion à ce que devaient être (et ont été encore récemment), très souvent, les catalogues manuscrits dans ce passage pittoresque consacré au catalogue de la bibliothèque de Valenciennes en 1905 : « Catalogue ! nous ne pouvons consentir à donner ce nom à l’informe et crasseux registre que le bibliothécaire consent, avec quelques réticences et quelles recommandations, à nous communiquer, à l’affreux bouquin que, sauf votre respect, on pourrait appeler un « sac à loques »… Regardez-y (et encore), mais n’y touchez pas. Pour un peu on le ferait encadrer. Vous autorise-t-on par hasard à lire une de ces fiches mystérieuses ? Oh, alors vous tombez des nues. Vous vous attendiez à voir un chef-d’oeuvre de bibliothéconomie. Ah bien, voire. Rien, absolument rien » (31).
  26.  (retour)↑  Aujourd’hui en France, on demande de plus en plus aux étudiants d’utiliser un traitement de texte pour rédiger leurs travaux. Copiant ainsi les États-Unis, où, avant le micro-ordinateur, la machine à écrire était requise aussi bien à l’université que dans la vie courante. Or, le savoir-vivre américain a longtemps refusé l’utilisation de la machine à écrire. Encore à la fin du xixe siècle, aux États-Unis, il était à la fois dégradant à l’égard de soi-même et insultant à l’égard de son correspondant d’utiliser une machine à écrire pour sa correspondance personnelle. Une lettre dactylographiée ne pouvait être personnelle. Aujourd’hui, la signature demeure le seul élément personnel, révélant l’identité et la personnalité de l’écrivant (32).