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La bibliothèque multifonctionnelle

Annie Le Saux

Avons-nous toujours besoin de bâtiments de bibliothèques dans le nouvel environnement technologique qui se déploie ? C’est par cette interrogation qu’Elmar Mittler, de la Niedersächsische Staats- und Universitäts- Bibliothek de Göttingen, a introduit le congrès du Liber Architecture Group, qui s’est tenu à Londres du 21 au 25 avril.

La place de l’information devenant de plus en plus déterminante dans la cité et donc dans les universités et les bibliothèques, il est important de prévoir à quoi la bibliothèque du futur ressemblera. Nombreux étaient ceux qui, parmi les 130 architectes et bibliothécaires venus de toute l’Europe, se sentaient concernés par cette question et par le thème, choisi cetteannée, de la bibliothèque multifonctionnelle 1.

Le congrès du Liber Architecture Group a ceci d’intéressant qu’il met à chaque fois en présence ces « ennemis par nature », que sont, selon les termes volontairement outranciers d’Elmar Mittler, les architectes et les bibliothécaires. Des ennemis qui ont de plus en plus besoin de travailler ensemble, car, paradoxalement, dans ce monde virtuel, la construction de bâtiments de bibliothèques continue à être activement programmée. Cependant, s’il n’a pas ralenti les projets de constructions, le nouvel environnement technologique occupe une place de plus en plus importante dans la programmation et demande à être intégré dans la vision que nous pouvons avoir de la bibliothèque du futur. Et ce d’autant plus que le gouvernement anglais – s’appuyant notamment sur les recommandations du Rapport Follett, toujours d’actualité 2 –, tout comme d’ailleurs son homologue français, cherchent à promouvoir les nouvelles technologies.

Flexibles, accessibles, extensibles…

Si l’on passe en revue, comme l’a fait Andrew McDonald, de l’Université du Sunderland, les récentes constructions de bibliothèques universitaires en Grande-Bretagne, il se dégage quelques qualités qu’elles doivent impérativement avoir : elles doivent être fonctionnelles, faciles à utiliser et peu coûteuses. Autrement dit, ce qui leur est demandé – et Andrew McDonald illustra ses propos de diapositives, montrant aussi bien les exemples à suivre que ceux à éviter –, c’est d’être :

flexibles. On s’est rendu compte depuis plusieurs années que le manque de flexibilité des bibliothèques était un lourd handicap et coûtait très cher, lorsque l’on voulait ensuite les adapter à l’évolution des missions ou des techniques ;

accessible s. La bibliothèque doit être située au centre de l’université, l’entrée visible, l’orientation claire et les règles concernant l’accès des handicapés aux bibliothèques respectées. Cela peut paraître évident, mais plusieurs exemples ont témoigné du contraire ;

variées, de façon à répondre aux différents besoins des usagers ;

confortables. L’éclairage doit être étudié, le bruit évité et le mobilier répondre au confort des lecteurs...

un lieu sûr, sans risque ni pour le bâtiment, ni pour les collections, ni pour les usagers ;

– et, last but not least, équipées pour les nouvelles technologies (équipement électrique suffisant, câblage…).

L’étude de cas du Adsetts Centre à la Sheffield Hallam University, exposée par son directeur Graham Bulpitt et l’architecte Bill Cowan, a témoigné une fois encore de l’importance d’une bonne relation entre l’architecte et les bibliothécaires dans la réussite de la construction. La situation de départ était de celles que l’on retrouve partout aujourd’hui : un nombre d’étudiants toujours croissant, des ressources toujours s’amenuisant, et le désir légitime de maintenir la qualité de la bibliothèque. Une des solutions à ce défi semble résider en grande partie, à l’heure actuelle, dans la notion de flexibilité.

Une flexibilité appliquée à tous les domaines, architecturaux, organisationnels… Le télétravail, par exemple, est un des aspects d’une restructuration flexible des espaces. Un partage de postes de travail par plusieurs employés et non plus un bureau pour une seule et même personne, telles sont les tendances futures dans l’aménagement des bureaux décrites par Stephan Zinser, du Fraunhofer-Institut für Arbeitswirtschaft und Organisation iao. Le travail quand on veut et où on veut serait donc ce qui nous attend.

Une autre évolution, proposée par Janet Stafford, de l’Université de Sunderland, consiste à voir dans la bibliothèque self-service la bibliothèque du futur. Encore et toujours le nombre croissant d’étudiants, ainsi que le désir d’améliorer l’efficacité du fonctionnement et de permettre au personnel d’être plus disponible pour aider les usagers, seraient à la base du développement de tels services 3.

Espaces ouverts et bâtiments en verre

Les modifications dans le comportement des étudiants à la bibliothèque sont un des paramètres à prendre en compte dans la conception des bâtiments. La bibliothèque, en 50 ans, est passée d’un lieu où les étudiants restaient des heures durant penchés sur les ouvrages de la bibliothèque à un lieu où ils font leurs devoirs, écrivent sur des micro-ordinateurs, communiquent par messagerie, mais aussi se regroupent pour discuter et se rencontrent socialement. Les nuisances sonores dues aux lecteurs eux-mêmes, aux ordinateurs, imprimantes, photocopieurs, escaliers ouverts, sont, de ce fait, difficiles à éviter... Des codes de bonne conduite sont établis, et on compte sur les utilisateurs pour s’autoréguler, ne pas faire de bruit, débrancher leur téléphone portable, et… ne pas manger ni boire, souligne Howard Nicholson, de la Bibliothèque de l’Université de Bath.

Face à ces comportements souhaitables, il est une façon sûrement plus efficace d’aborder le problème du bruit, c’est d’étudier scientifiquement ce déplacement de particules d’air caractérisé par son intensité et sa fréquence, qu’est le son. Rémi Raskin, de Capri Acoustique, suggère, pour réduire le son – appelé musique ou bruit selon qu’il est perçu comme agréable ou désagréable –, de bien comprendre d’abord comment il se propage, où il se réfléchit, au plafond ou sur les murs, pour pouvoir créer ensuite des pièges destinés à les absorber. Mais il s’agit d’un problème délicat, difficile à régler et c’est une des nuisances les plus fréquemment rencontrées lors des visites de bibliothèques, accentuées par la tendance des nouvelles constructions à ouvrir largement les espaces. Un escalier central ouvert, à chaque étage, sur des espaces non fermés, représente le schéma classique actuel. Conscients de ce problème du bruit, architectes et bibliothécaires ont prévu des espaces silencieux, éloignés des escaliers centraux, mais, paradoxe, dans ces espaces de silence, bourdonnent souvent des photocopieurs.

La toute récente bibliothèque de l’University of Hertfordshire Learning and Information Services, importante université pluridisciplinaire de 18 000 étudiants, n’y échappe pas. Ouverte de 8h30 à 2h du matin tous les jours ouvrables et douze heures le samedi et le dimanche, la bibliothèque offre un nombre impressionnant de places équipées de micro-ordinateurs – 800 sur les 1 600 places de lecture. Ces postes intégrés donnent accès à la fois aux banques de données, à Internet, au système de réservation et de prêt… Outre le problème du bruit dû à sa fréquentation importante, le bâtiment, pourvu d’un atrium à plafond en verre – et ce matériau répond aussi aux tendances architecturales actuelles – n’offre pas d’isolation solaire et la chaleur risque de devenir difficilement supportable. La clarté a sa contrepartie : l’atmosphère surchauffée.

Norman Foster, connu en France pour la construction de la médiathèque du Carré d’art de Nîmes, semble avoir pallié ce dernier inconvénient à la Bibliothèque de Cranfield Technology University, en entourant le bâtiment d’un pare-soleil, qui ne nuit en rien à la clarté intérieure. Cette bibliothèque se caractérise, à l’inverse de la précédente, par un nombre restreint d’étudiants, uniquement à partir du troisième cycle, d’une moyenne d’âge de 28 ans, spécialisés en aéronautique. Là aussi la tendance est à une grande ouverture des espaces, des bureaux de verre, d’où on voit tout le monde et où tout le monde vous voit. Des places de lecture s’étendent tout le long des fenêtres, face à l’extérieur. Espaces ouverts à chaque étage, salles de travail en groupes, carrels individuels, horaires très étendus, sans oublier une appréciable cafétéria – malheureusement rarement prévue dans l’équipement des bibliothèques françaises –, tout semble fait pour répondre aux besoins des lecteurs et leur offrir un cadre agréable.

Exemples européens

Plusieurs directeurs et architectes européens vinrent conforter ce qui s’était déjà dit. La flexibilité et l’ouverture des espaces forment les caractéristiques de la bibliothèque universitaire d’Oslo (qui ouvrira ses portes fin 1998). Pour la bibliothèque de la faculté d’ingénierie de l’Université de Porto, ce sont la place centrale de la bibliothèque dans l’université et l’importance du nombre de places équipées pour la micro-informatique qui ont été soulignées. La volonté et la nécessité d’intégrer des équipements informatiques dans des bâtiments rénovés, malgré les difficultés rencontrées, apparaissent dans le programme de réhabilitation de la Bibliothèque nationale de Catalogne, dans un bâtiment non prévu à l’origine pour être une bibliothèque. La Bibliothèque nationale de Suède a choisi aussi de développer les nouvelles technologies dans son programme de rénovation et a établi des règles d’utilisation des micro-ordinateurs destinées à en atténuer le bruit, choisissant de ne pas les regrouper, mais de les disséminer dans tous les espaces.

La Pologne, avec l’aspect monumental de la bibliothèque de Katowice, construite sur une sorte de piédestal, et une robotique à outrance, l’Allemagne avec l’exemple de la toute nouvelle construction de la Deutsche Bibliothek, témoignent de l’évolution des constructions de bibliothèques et de l’image souvent emblématique que chaque gouvernement cherche à leur donner.

La British Library

Le bouquet final fut la visite de la British Library à St Pancras. Facile d’accès, une petite place en pente douce menant directement au hall d’accueil, d’où l’œil se porte naturellement vers ce qui constitue – heureusement encore – l’essence même d’une bibliothèque : des livres, les 60 000 livres reliés du roi George iii, rangés dans une tour de verre, s’élevant jusqu’au dernier étage de la bibliothèque. Le discours de l’architecte, Sir Colin St John Wilson, a pris forme dans la disposition des espaces, dans le choix des mobiliers. Clarté, lisibilité, flexibilité s’illustrent à chaque pas : des carrels de verre isolent phoniquement, tout en élargissant, par la vue, l’espace individuel du lecteur à la salle tout entière ; plus loin, un œil-de-bœuf permet au lecteur de se repérer dans la répartition des espaces, de savoir toujours où il est, de voir où il veut aller ; la lumière du jour éclaire toutes les salles de lecture. Le langage du corps a présidé au travail de l’architecte, qui s’est inspiré de Fra Angelico et d’autres maîtres italiens. La vue et l’ouïe bien sûr, mais aussi le toucher, tous ces sens ont été pris en compte par l’architecte et les designers, et cela contribue à la qualité et au confort du bâtiment.

On ne peut que souhaiter vivement que bibliothécaires et architectes français et étrangers, impliqués dans des constructions ou des rénovations de bibliothèques, puissent assister aux congrès du Liber Architecture Group. Films, diapositives et de nombreuses visites de bibliothèques illustrent fort bien des propos plus théoriques et permettent de visualiser les grands courants, dans lesquels on peut butiner de précieuses idées ou, au contraire, prendre conscience de défauts à éviter.

  1.  (retour)↑  La bibliothèque post-moderne était le thème du colloque précédent, qui s’était tenu à Paris en janvier 1996.
  2.  (retour)↑  Joint Funding Councils’ Libraries Review Group. The Follett Report, Bristol, hefce, 1993. Cf. également : Derek Law, « Les bibliothèques universitaires britanniques et le Rapport Follett », bbf, n° 2, 1996, p. 58-61.
  3.  (retour)↑  Cf. Self-Service in Academic Libraries : Future or Fallacy ? Proceedings of a Conference held at University of Sunderland, 24-26 June 1996, ed. by Andrew McDonald, Janet Stafford, Sunderland, University of Sunderland Press, 1997, 188 p.