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Un nouveau métier ?

Médiateur du livre

Aline Le Seven

Le 26 janvier 1998, l’Association des bibliothécaires français (ABF) de la région PACA (Provence-Alpes-Côte-d’Azur) organisait conjointement avec les Ateliers du livre et la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC), dans l’amphithéâtre de la Cité du livre à Aix-en-Provence, une journée d’information et de débats sur les médiateurs du livre, journée animée par Annie Jogan, de la Direction du livre et de la lecture (DLL).

Notion et enjeux de la médiation en bibliothèque

Marie-Pascale Bonnal, présidente de l’ABF, a introduit la journée par un bref historique des actions de développement de la lecture impulsées depuis 1946 par le ministère de la Culture, le ministère de la Jeunesse et des Sports, et des associations comme l’Association française pour la lecture (AFL) et ATD Quart-Monde.

La plus récente est l’opération « ville-lecture », d’après un concept de l’AFL repris au niveau régional sur le plan interministériel, qui a été lancée à l’initiative de la DRAC PACA après les assises contre l’illettrisme en 1990, et un appel à projet du Secrétariat général des affaires régionales (SGAR). Le nouveau métier de médiateur du livre, à la jonction des professions de bibliothécaires et d’animateurs, fait l’objet d’une convention entre le ministère de la Culture et celui de la Jeunesse et des Sports. Est-il un enjeu entre les deux ministères ?

Anne Kupiec, de l’IUT Métiers du livre de l’université Paris X-Nanterre, a été chargée en 1994 de l’évaluation du dispositif expérimental de l’année de formation des médiateurs du livre, élaboré par ATD Quart-Monde et le ministère de la Culture.

Elle a souligné les interrogations entraînées par le concept de médiation et sa mise en œuvre : le terme reste polysémique et confus en bibliothèque. La notion juridique de neutralité n’est pas assimilable à la mission active et volontariste que demandent les actions de développement de la lecture. Avec l’accroissement du nombre de médiateurs, et l’évolution de leurs activités, les points positifs de la médiation (augmentation de la fréquentation de la bibliothèque, du nombre d’inscrits, du nombre de prêts, évolution des acquisitions, élaboration du règlement intérieur) sont à nuancer en ce qui concerne les relations entre bibliothécaires et médiateurs.

Les mêmes fonctions sont assurées avec tension par les deux acteurs : activités de médiation externe (mise en place de bibliothèques de rue, ou rencontre avec publics et partenaires extérieurs), ou de médiation interne à la bibliothèque (soutien scolaire, accueil personnalisé des publics), avec un profil socioculturel identique (les personnes recrutées n’ont plus les caractéristiques définies par ATD Quart-Monde, c’est-à-dire choisies parmi les jeunes issus eux-mêmes des quartiers difficiles).

Au bout du compte, la fonction du médiateur se différencie-t-elle vraiment de celle du bibliothécaire ? L’ambition et l’avenir de la médiation dépendront de la façon dont sera éclaircie la complexité du traitement des affaires sociales en bibliothèque. Une distinction entre les publics (les bibliothécaires visant les publics habituels, et les médiateurs, des publics ciblés ou « empêchés ») dessine une évolution vers un service à deux vitesses, alors que la médiation demeure indispensable et toujours à recommencer pour tous. Aussi, la formation doit être exigeante, et porter sur des aspects encore peu abordés en bibliothéconomie (psychologie, sociologie.). Le dispositif actuel, élaboré par les deux ministères, prévoit le cadre du Brevet d’état d’animateur technicien d’éducation populaire (BEATEP) assis sur des contrats de ville. Cela implique un déplacement hors du champ des bibliothèques, ce qui semble regrettable, puisque ce sont elles qui ont pour mission de favoriser l’accès aux livres pour tous.

L’exigence d’un lien social à rétablir

Annie Jogan a précisé la position du ministère. La fonction nouvelle de médiation est en construction, elle a pour exigence le rétablissement d’un lien social, et s’articulera autour de trois notions : une fonction de relais afin d’accompagner vers le centre-ville et ses équipements qui sont des lieux de citoyenneté, une fonction de mise en relation des champs culturel et social, une fonction de personnalisation pour approcher chaque famille. La régionalisation du dispositif permet aux collectivités locales, plus proches du terrain, de gérer les embauches et de créer les profils de recrutement.

Il est nécessaire que le médiateur soit rattaché à la bibliothèque, désigné ainsi comme un opérateur, le bibliothécaire étant chef d’un projet construit avec lui. Les aides à l’emploi peuvent prendre la forme des contrats emplois-jeunes, formule souple sur cinq ans, ou des contrats emplois-consolidés. Une formation diplômante va être formalisée par une circulaire commune aux deux ministères. Elle comportera une variété de diplômes, en privilégiant cependant le BEATEP. Ce dispositif souple doit permettre au diplôme d’évoluer. Les six régions qui ont monté cette formation (soixante recrutements) sont pour le moment des lieux d’interrogation et de réflexion.

Les débats furent loin d’être consensuels, soulevant de nombreuses questions. Que deviennent les chances de recrutement des professionnels formés au métier de bibliothécaire (diplôme d’études universitaires de sciences et techniques-DEUST) et les laissés-pour-compte du Certificat d’aptitude aux fonctions de bibliothécaire (CAFB) ? Si l’on ne donne pas aux bibliothécaires le moyen d’exercer leur métier, pourquoi le donner à des personnes moins bien formées, et sur des emplois précaires ? Quelles sont les chances de recrutement des seize stagiaires qui ont suivi une formation de huit mois de préqualification à la médiation du livre, mise en place depuis deux ans dans le Var ? La mission sociale des bibliothèques ayant toujours été affirmée par ses agents, pourquoi créer un nouveau diplôme dans un autre ministère après avoir supprimé le diplôme professionnel des bibliothèques (CAFB) ?

Hélène Salasca, de la Jeunesse et des Sports en région PACA, a rappelé l’objectif du diplôme (l’accès à la citoyenneté grâce à l’écrit), son champ d’application (l’éducation populaire) dans le contexte des « villes-lecture » (un projet politique qui implique les communes), et enfin le petit nombre de bénéficiaires de cette formation (douze personnes).

L’expérience de Lyon

Annie Garden, responsable des annexes de quartier à la bibliothèque municipale de Lyon, et Abderaman Djedid, médiateur, ont relaté leur expérience. Interpellée par la ville de Lyon dans le cadre d’un plan emploi, la direction de la bibliothèque a fait la proposition d’emplois de personnel au profil volontairement différent de celui des bibliothécaires, afin de restaurer un climat, largement dégradé dans cinq bibliothèques sur treize du réseau lyonnais. L’embauche de onze personnes s’est faite sous forme de contrat PLIE, à un niveau bac plus 2, parmi les chômeurs de longue durée ayant une expérience dans le domaine associatif. En poste depuis juin 1995, après un an de formation en alternance, leur rôle est d’intervenir pour rétablir un lien social avec des publics ciblés (adolescents, chômeurs...) : présence, accompagnement, mise en place d’ateliers de lecture à haute voix, d’ateliers d’écriture, etc. Alors que les bibliothécaires sont plus particulièrement chargés de la médiation culturelle, ils sont, quant à eux, chargés de la médiation sociale. On note une pacification des bibliothèques, car tous les publics peuvent maintenant se côtoyer. Leur contrat a été renouvelé par la ville elle-même, au bout d’un an. La mise en place de la filière animation crée une opportunité d’intégration éventuelle des médiateurs.

Les emplois-jeunes, générateurs d’activités sociales innovantes

Jean-Paul Ponthot, conseiller à la DRAC pour la politique de la ville, a rappelé la logique du dispositif emplois-jeunes 1 : il s’agit de générer des emplois par la création de nouvelles activités adaptées à des besoins locaux émergents. Le caractère innovant de ces activités d’utilité sociale est essentiel. Les emplois de médiateurs du livre se situent dans cette catégorie. Le champ de la médiation se retrouve un peu partout dans les structures qui accueillent le public, et le médiateur doit disposer d’une double compétence : respect et connaissance de l’objet (livre, objet d’art), respect et connaissance des publics. Son territoire s’étend là où le professionnel ne va pas de manière habituelle.

Claire Castan, chargée de mission pour les « villes-lecture » à la DRAC, a annoncé que le projet de BEATEP a reçu l’agrément pour la création de quinze emplois-jeunes (médiateurs en milieu carcéral et en milieu rural), dont la formation se fera avec les CEMEA (Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active) et en partenariat avec le Centre régional de formation aux carrières des bibliothèques (CRFCB) de Marseille, l’ABF... sur la base de l’implication des communes, et de leurs projets pour le développement de la lecture.

C’est à Annie Jogan que revint la charge de conclure cette journée. Elle invita à distinguer deux problématiques : celle de la fonction de médiation, émergente dans le contexte social actuel, et celle des dispositifs nécessaires à la création d’emplois, en l’occurrence les emplois-jeunes.

  1.  (retour)↑  Pour le public, les employeurs concernés et les différentes procédures, cf. les brochures : Emplois jeunes : nouveaux services, nouveaux emplois, ainsi que Emplois jeunes : questions réponses, éditées par le ministère de l’Emploi et de la Solidarité, et disponibles sur demande.