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« Dedens mon livre de pensee »

de Grégoire de Tours à Charles d'Orléans, une histoire du livre médiéval en région Centre

Textes et iconographie réunis par Élisabeth Lalou et Claudia Rabel, sous la dir. de Louis Holtz. Orléans : agir ; Paris : cnrs ; Somogy, 1997. 167 p. ; 29 cm. isbn 2-85056-275-0 250 F

par Philippe Hoch

La mémorable exposition « Quand la peinture était dans les livres » que la Bibliothèque nationale de France consacra en 1993 à l'âge d'or de l'enluminure française montra avec évidence que les manuscrits médiévaux suscitaient désormais la curiosité d'un large public. À son intention précisément, plusieurs ouvrages sont sortis des presses au cours des dernières années, qui visaient pour la plupart à « vulgariser » un domaine longtemps demeuré l'apanage des érudits. L'une des dernières publications en date, « Dedens mon livre de pensee », devrait s'imposer comme un incontestable modèle du genre. En vérité, les éditeurs de ce remarquable volume ont su réunir tous les ingrédients d'un succès qui ne serait que mérité.

À l'origine de l'entreprise, se trouve l'Agence interprofessionnelle régionale pour le livre et les médias (agir). Désireuse de faire mieux connaître le patrimoine médiéval conservé dans les bibliothèques de la région Centre, elle s'est naturellement adressée à l'Institut de recherche et d'histoire des textes (irht), dont le Centre Augustin-Thierry, spécialisé dans ce domaine d'investigation, se trouve à Orléans. Sous la direction de Louis Holtz, Élisabeth Lalou et Claudia Rabel ont conçu une remarquable histoire du livre médiéval à l'échelle régionale, conduisant le lecteur de Grégoire de Tours à Charles d'Orléans, poète auquel le beau titre du volume est emprunté (rondeau 107).

La règle du jeu

La participation de spécialistes de la « maison » a bien sûr été sollicitée, de même que la collaboration d'universitaires réputés. Tous ont respecté la règle du jeu : exprimer de façon claire, limpide parfois, des questions de nature fort complexe et rendre en une synthèse succincte les acquis de vastes recherches. Nulle note n'alourdit le texte, les termes techniques sont élucidés dans un glossaire nourri, de nombreux encadrés présentent les principaux auteurs cités, ainsi que les oeuvres majeures, les genres littéraires, etc. Une carte et un tableau généalogique complètent ce dispositif didactique.

Dans une telle publication, l'illustration joue bien entendu un rôle de premier plan. Très souvent présentées au format « pleine page », parfois de dimensions plus réduites, les reproductions en couleurs contribuent non seulement à l'attrait évident qu'exerce l'ouvrage, mais font partie intégrante du « discours » des auteurs et du savoir qu'ils ont entrepris de divulguer. À cet égard, on ne peut que souligner, car de tels exemples sont trop rares, la richesse des légendes qui, loin de se limiter à l'identification sommaire de leur source, commentent les images sous un angle tantôt historique, tantôt iconographique.

Au coeur du royaume

Dans un chapitre introductif, Élisabeth Lalou et Claudia Rabel présentent le cadre spatial et temporel de l'ouvrage, qui mène le lecteur du vie au xve siècle, dans une région qui fut, un demi-millénaire durant, « le véritable coeur du royaume et le berceau de la langue nationale ». De ce riche passé témoignent non seulement un patrimoine monumental bien connu, mais aussi des joyaux plus discrets, de parchemin, d'or et de cuir, conservés dans les bibliothèques.

« Le temps des abbayes » qu'évoque Jean Vezin est dominé par la production du scriptorium de Tours, dont il subsiste de nombreux exemples remontant à la période carolingienne. Certains d'entre eux comptent par leur écriture au nombre des « plus grands chefs-d'oeuvres de la calligraphie » ; d'autres se signalent par l'importance et la qualité de leur enluminure. Jean Vezin étudie en outre, dans cette même perspective paléographique et codicologique, deux scriptoria de la région d'Orléans, ceux de Fleury (aujourd'hui Saint-Benoît-sur-Loire) et de Saint-Mesmin de Micy.

Dans une contribution particulièrement stimulante, Édouard Jeauneau présente l'école chartraine et met en relief quelques-unes de ses figures les plus marquantes : Bernard de Chartres, Guillaume de Conches, Gilbert de la Porrée, Thierry de Chartres. Tout en précisant l'apport spécifique de chacun de ces personnages, l'auteur souligne la contribution d'ensemble qu'apporta l'école chartraine à la culture médiévale, dans les domaines des arts libéraux et des arts mécaniques. À Orléans, en revanche, les clercs s'illustrèrent davantage dans l'étude du droit (coutumier et romain), dans celle du dictamen, ainsi que dans l'art poétique, comme le montre Charles Vulliez.

Mécénat princier

Mais le manuscrit ne s'épanouit pas seulement à l'abri des cloîtres et dans l'ombre des cathédrales ; les princes, par leur mécénat, favorisent les manifestations de luxe dans les livres. Élisabeth Lalou et Claudia Rabel mettent à juste titre l'accent sur le rôle de Jean de Berry, à laprotection duquel nous devons « quelques-uns des plus beaux manuscrits enluminés de la fin du Moyen Âge ».

La dernière partie de l'ouvrage est consacrée au « temps des érudits ». Marco Mostert s'intéresse aux « péripéties des manuscrits de Fleury » sous l'Ancien Régime, tandis que Louis Holtz rappelle quel sort fut réservé aux collections, depuis les mesures de confiscation décidées à la Révolution jusqu'aux entreprises récentes de conservation, de reproduction et de mise en valeur de ces mêmes fonds.