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Illettrismes

quels chemins vers l'écrit ?

Coordonné par Francis Andrieux, Jean-Marie Besse, Benoît Falaize. Actes de l'université d'été organisée par le ministère du Travail et des Affaires sociales, Université de Lyon 2, AG3i et Centre INFFO du 8 au 12 juillet 1996. Paris : Magnard, 1997. - 360 p. ; 25 cm. - (Les Guides Magnard). ISBN 2-210-71970-4. 69 F

par Élisabeth Blanes

Illettrismes : quels chemins vers l'écrit ? représente une mise en commun et une confrontation des savoirs sur l'illettrisme et les moyens de lutte contre ce phénomène dont on sait, depuis presque vingt ans, qu'il frappe un nombre conséquent de personnes en France.

Pour comprendre l'illettrisme, il faut comprendre l'écriture

Dans ce recueil, les analyses émanent de multiples disciplines universitaires, d'optiques extrêmement diverses. En première lecture, l'ensemble peut paraître sans unité. Mais il faut plutôt dire qu'il dépayse en regard de publications unilatérales où l'illettrisme n'est jaugé qu'au paramètre de l'exclusion sociale qu'il provoque, ou du manque à gagner pour la prospérité économique d'un pays, ou pour pointer les réformes, dont les méthodes pédagogiques suivies à l'école auraient besoin pour endiguer le phénomène.

Les travaux de cette université d'été convergent vers la nécessité de comprendre en profondeur la difficulté à écrire et à lire. Or, on ne le peut qu'en mettant tout d'abord à jour ce qu'est l'écriture en tant que telle, c'est-à-dire en tant que code linguistique, distinct du code oral et que chacun a eu à apprendre au cours préparatoire.

Le fil d'Ariane de ces quelque quatre cents pages peut être l'analyse du passage de l'oralité à l'écriture, en soi complexe et si manqué par certaines personnes qu'on peut les dire illettrées. Certaines interventions montrent que, même si l'apprentissage réussit, il ne coule pas de source.

L'oral et l'écrit, deux langues distinctes

« On croit que l'écriture copie la parole, elle ne copie rien du tout », dit Bernard Lahire. On n'écrit pas comme on parle, le phrasé n'est pas le même ; à trop le faire, l'écrit serait mal compris. Ou bien, si l'on écrit comme on parle et que le résultat est convenable, c'est que ce parler est déjà bien construit, révélateur d'un certain niveau, presque savant. Dans cette opposition entre la langue écrite et la langue orale, il y a place pour une déroute : certains ne comprennent pas un texte et ne peuvent en produire, d'où l'illettrisme.

Anne-Marie Chartier retrace avec précision l'histoire de la prise de conscience, par les pédagogues, de cette opposition entre parole et écriture dans la décennie 60. La décennie 70 a tenté de combler l'écart en privilégiant l'oral dans la classe et en substituant l'exercice d'« expression écrite », conçu comme spontané, à la traditionnelle rédaction limitatrice des textes des belles lettres. Il demeure qu'en soi, la langue de la scolarisation n'est pas la langue de communication ordinaire et qu'« à l'école, on apprend à parler un français qui n'est pas destiné à l'interlocution privée, familière ».

On écrit pour vous faire plaisir

L'intervention de Marie-Thérèse Vasseur sur les Guadeloupéens et celle de Jean-Luc Pouyeto sur les Manouches sont là pour confirmer que c'est dans la culture d'origine qu'il faut chercher la source de l'obstacle à écrire. Les Manouches sont de culture orale « volontaire » parce qu'on redoute la trace laissée par l'écrit : on n'écrit pas son histoire, son errance, sa déportation.

Une culture écrite s'expose : on lit, mais on n'écrit pas. On parle seulement et l'enfant manouche scolarisé aura à pénétrer dans un monde doublement étranger : bruissant de la langue française qui n'est pas sa langue maternelle et enraciné dans la culture écrite. Si l'on écrit dans les stages d'insertion, « c'est pour faire plaisir aux gadgé ». Ce qui est dit par Marie-Thérèse Vasseur à propos des Guadeloupéens placés dans la même situation est analogue : l'intimité se dit en créole ; on a recours au français, un français non hexagonal, dans les situations publiques.

Tout sauf l'autosatisfaction

Il est tout à fait normal qu'après tant d'années de lutte contre l'illettrisme, les responsables de formation pour adultes illettrés, les bibliothécaires médiateurs du livre, les chercheurs évaluent leur travail, portent un regard critique sur les méthodes suivies, analysent les présupposés dont ils partent et poussent les lecteurs à se poser quelques questions : un texte écrit de façon malhabile est-il un bêtisier ? Un entrepreneur ne peut-il pas reconnaître la compétence d'un employé illettré ? Le fait qu'une entreprise observe comme illettrés ceux de ses salariés « qui ne sont pas capables de maîtriser les nouvelles technologies et les modes de pensée qu'elles supposent » ne montre-t-il pas que l'on fabrique perpétuellement de l'illettrisme (et de nouvelles définitions) ? N'est-il pas choquant, voire colonial, de juger le créole à partir du français hexagonal ?

On n'a cité ici que quelques orientations pour donner envie au lecteur d'aller voir de plus près : cet ouvrage peut intéresser le linguiste, le philosophe, le formateur, le bibliothécaire, l'enseignant (et même en mathématiques), ceux qui aiment les textes ardus, les bilans scrupuleux et ceux qui tolèrent l'esprit critique.