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Henri-Jean Martin

bibliothécaire, professeur et savant

Claude Jolly

Que Henri-Jean Martin occupe une place éminente dans l’espace académique, cette seule manifestation suffirait, s’il en était besoin, à le montrer 1. Qu’il y occupe aussi une place singulière, c’est ce que je voudrais exprimer ici en quelques mots.

Nous connaissons tous en effet de grands bibliothécaires, de grands professeurs ou de grands savants. Mais la singularité de Henri-Jean Martin aura été – est encore – d’être tout à la fois et pleinement un grand conservateur, un grand professeur et un grand chercheur. Loin de se nuire mutuellement, ces différentes figures se sont confortées les unes les autres : c’est parce qu’il était déjà un savant qu’il fut, au début de sa carrière, un conservateur d’exception ; c’est parce que, jeune bibliothécaire, il a su, mieux qu’aucun autre, nourrir un rapport très étroit avec les livres qu’il est devenu le savant que nous connaissons aujourd’hui.

Le conservateur

Parlons d’abord du conservateur de bibliothèque. Dans cette fonction, il a tout fait et tout réussi. Conservateur à la réserve des imprimés de la Bibliothèque nationale, il fut l’un des gardiens du trésor bibliographique national. Conservateur de la bibliothèque municipale de Lyon, il y a construit la plus grande bibliothèque d’Europe de sa génération, y a développé le réseau de lecture publique, lancé les premières études sur les pratiques de lecture des usagers et, ce qui est bien naturel pour le rénovateur de l’histoire du livre, a mis en valeur les importants fonds patrimoniaux dont il avait la charge. Nous pourrions développer ces différents points et notamment l’action du constructeur qui a laissé sa trace dans le paysage de la ville de Lyon.

Pourtant, à l’heure d’un premier bilan et s’il ne faut retenir qu’une seule image, c’est peut être un autre trait qui retient l’attention : celui de bibliothécaire faisant venir chaque soir par chariot, dans son appartement jouxtant la bibliothèque, les livres anciens des fonds de la bibliothèque municipale de Lyon, les manipulant, les examinant, les parcourant chacun à leur tour, les comparant enfin à ceux qu’il avait autrefois conservés à la Bibliothèque nationale. On devine qu’il est résulté de cette marée de livres, qui envahissaient parfois, raconte-t-on, jusqu’à son lit, une connaissance exceptionnelle de l’objet, la formulation d’innombrables questions et d’autant d’hypothèses. On devine que ce travail patient et obscur, au premier abord « improductif », s’est révélé particulièrement fécond par la suite.

Le professeur

Venons-en au professeur. Dans l’enseignement supérieur, un professeur n’a pas seulement vocation à transmettre un savoir. Il se définit aussi par sa capacité à accompagner ses élèves comme par sa capacité d’entraînement et par son rayonnement. A cet égard, on peut dire que Henri-Jean Martin aura élevé ses étudiants dans les deux sens du terme. Il les aura suivis avec une attention qui connaît peu d’exemples, s’inquiétant de leur progression, puis, quelques années plus tard, de leur affectation, s’attachant à ce qu’ils se trouvent, autant qu’il était possible, dans les meilleures conditions pour que leurs aptitudes s’épanouissent.

Mais il les aura aussi élevés de l’autre façon, en leur ouvrant des perspectives qu’ils ne soupçonnaient pas, en les mettant en situation – pour peu qu’ils en aient la capacité – d’aller au-delà d’eux-mêmes. Bref, il fut, il est encore, un éveilleur exceptionnel : sachant mieux que quiconque que l’histoire du livre, comme la langue selon Esope, pouvait être la meilleure ou la pire des choses – entendons : une discipline ouverte et innovante, posant sans cesse de nouvelles questions ou, à l’inverse, le lieu de la répétition et de la paresse intellectuelle –, il s’est attaché, comme il le disait lui-même, à ce que ses élèves ne fussent pas « des petits Martin », mais au contraire des découvreurs ou des inventeurs, définissant de nouveaux objets, forgeant de nouvelles hypothèses, mettant en œuvre de nouvelles méthodes, ainsi qu’il avait su le faire lui-même.

Le savant

Nous en arrivons naturellement au savant. N’étant pas savant moi-même, je m’abriterai pour l’évoquer, chacun le comprendra, derrière une autorité plus haute. Cet immense philosophe qu’était Francis Bacon faisait une distinction parmi les philosophes ou les savants – ces deux mots étaient alors à peu près synonymes – entre les alouettes et les aigles. Celle-ci, qui concernait en premier chef bien entendu les querelles entre partisans et adversaires des idées innées, est encore opératoire aujourd’hui.

Les alouettes sont agiles et souples, elles volent haut et dominent le paysage, mais ce sont des oiseaux de petit calibre : entendez par là qu’elles nous font penser à ces essayistes brillants mais légers dont les abstractions habiles n’entretiennent, au vrai, qu’une relation incertaine avec les réalités. Les aigles sont à l’opposé. Déployant des ailes de vaste envergure, ils volent plus haut et plus loin tout en scrutant le sol pour y choisir leur proie et fondre sur elle : comprenez qu’il s’agit de ces savants qui allient hauteur de vue et sens du concret, qui ne dominent leur sujet que parce qu’ils ont été au plus près des choses.

Si je me suis permis ce petit détour, c’est bien entendu parce que Henri-Jean Martin appartient, je crois, à cette seconde race. Toute son œuvre voit alterner les études concrètes, comme celles consacrées aux registres du libraire Nicolas et plus récemment aux mises en textes, et les grandes synthèses, au premier rang desquelles se trouvent la monumentale Histoire de l’édition française, co-dirigée avec Roger Chartier, et Histoire et pouvoirs de l’écrit. Par ailleurs, de même que l’aigle regarde sans cesse la terre d’un point de vue différent, Henri-Jean Martin s’est attaché, d’un ouvrage à l’autre, à observer le livre, objet polysémique par excellence, sous un angle chaque fois nouveau.

Avec l’Apparition du livre, il marquait une rupture par rapport à une histoire idéaliste et esthétisante, montrant que le livre imprimé s’ancrait d’abord dans une réalité technique et commerciale. Avec sa thèse, Livre, pouvoirs et société à Paris au XVIIe siècle, il exprimait la dimension sociale du livre et mettait en évidence les relations complexes nouées entre celui-ci et les instances du pouvoir. Avec l’Histoire de l’édition française, reconnue dans et au-delà de nos frontières comme une grande réussite, il a jeté les bases d’une histoire complète, s’attachant à montrer, sans tomber dans le syncrétisme, que les approches des universitaires, des bibliothécaires et des libraires d’ouvrages anciens étaient plus complémentaires que contradictoires.

L’aigle montait encore plus haut dans Histoire et pouvoirs de l’écriten déployant une vaste phénoménologie de l’écrit dont le livre, tel que nous le connaissons, n’est qu’une figure historique parmi d’autres. Enfin, le travail engagé sur les mises en texte, dont Mise en page et mise en texte du livre manuscritconstitue le premier résultat, en témoignant de la solidarité qui unit le contenu intellectuel et son inscription matérielle, a ouvert un champ qui n’avait pratiquement pas été défriché jusqu’ici.

Je pourrais m’arrêter là et considérer que l’accomplissement conjoint de ces trois carrières constitue déjà en lui-même une réussite suffisamment éclatante. Il est permis toutefois de se demander si, précisément parce qu’il réunissait ces trois compétences de bibliothécaire, de professeur et de savant, Henri-Jean Martin n’était pas désigné pour exercer une quatrième fonction qui eût fait de lui le Julien Cain de ce dernier quart de siècle. Plus d’un, nous le savons, y ont pensé mais le destin en a décidé autrement, sans doute aidé – il faut bien le dire – par l’inaptitude foncière de l’intéressé au maniement de la langue de bois et par sa propension à la provocation.

On s’en félicitera, en considérant que si Henri-Jean Martin avait été appelé, il y a quelque vingt ans, à de hautes fonctions administratives nous n’aurions pas aujourd’hui toutes les œuvres scientifiques de la maturité dont j’ai rappelé quelques titres. On le regrettera, en pensant que ç’eût été le meilleur moyen de rapprocher plus et mieux qu’ils ne le sont aujourd’hui le monde des bibliothèques et celui de l’enseignement supérieur et de la recherche. Faut-il donc, tout bien pesé, s’en féliciter ou le regretter ? La question est insoluble et je ne la résoudrai donc pas. Je dirai simplement, et ce sera ma conclusion, que c’est le propre des grandes destinées que d’être par certains côtés indéchiffrables.

Mai 1997

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Bio-Bibliographie

  1.  (retour)↑  Cet article reprend le texte du discours prononcé le 13 mai 1997 dans les grands salons du rectorat de Paris, à l’occasion de la remise du volume de mélanges offerts à Henri-Jean Martin : Le Livre et l’historien, études offertes en l’honneur du professeur Henri-Jean Martin, Genève, Droz, 1997. Le compte rendu de cet ouvrage paraîtra dans le prochain numéro du bbf.