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Sur la politique culturelle de la Bibliothèque nationale de France

Roland Schaer

L’ouverture du nouveau site de Tolbiac correspond à une mutation profonde dans l’histoire récente de la Bibliothèque nationale de France, mutation qui va bien au-delà de l’accroissement des surfaces dans une architecture nouvelle. L’identité de l’établissement est transformée parce qu’il est appelé à jouer un rôle, non plus seulement au service de la recherche, mais aussi comme agent de transmission, en direction d’un public élargi, et cela dans tous les domaines de la connaissance.

Une vocation élargie, dans un contexte nouveau

Ce changement, radical, commande de nouvelles formes d’insertion de la BnF dans la vie intellectuelle, culturelle et sociale, en même temps qu’il appelle de nouveaux modes de sociabilité dans les pratiques proposées aux usagers de la bibliothèque. Jusqu’ici lieu de recherche érudite, essentiellement dédié à l’histoire, la bibliothèque devient aussi lieu d’encyclopédie, d’échange entre disciplines, et, plus largement encore, lieu de culture, de circulation des idées et des savoirs, d’accès facilité aux documents fondateurs, largement ouvert sur la vie de la cité.

Recherche et transmission

De ce fait, en même temps qu’elle offre de meilleures conditions à la recherche et à l’étude, c’est-à-dire aux formes intériorisées sinon solitaires de l’activité intellectuelle, elle doit réactiver les formes ouvertes d’un échange auquel doit avoir part, en droit, un public de citoyens. On le voit, ce qu’il est convenu d’appeler les « manifestations culturelles », expositions, conférences, colloques, etc., est appelé à jouer un rôle, non pas à la périphérie des activités de la bibliothèque, mais au cœur de la nouvelle configuration, au même titre que le nouveau dispositif de salles de lecture. Il s’agit d’offrir un espace public à la vie intellectuelle.

L’architecture symbolise assez clairement la transformation en question. Entre les salles de recherche, situées au fondement du socle, et l’esplanade, place publique qui va matérialiser les échanges avec la ville, se trouvent d’une part les salles de la bibliothèque d’étude, d’autre part les espaces d’exposition et les auditoriums. C’est cet ensemble d’outils, indissociable, qui permet à la bibliothèque de prendre sa part, aux côtés du système scolaire et universitaire et selon ses modalités propres, à l’entreprise d’intégration des savoirs dans la culture. Le destinataire théorique de tout cela, c’est ce citoyen idéal qui, à la fois pour sa vie personnelle, le travail sur soi, mais aussi pour ses besoins professionnels, et pour exercer son métier de citoyen, sa participation aux affaires de la cité, considère qu’il a à continuer la paideia, à rester au contact d’une culture, d’un ensemble d’œuvres, de savoirs, de pensées, qui méritent qu’on leur consente de l’étude.

Pour répondre à cette obligation, la BnF peut s’appuyer sur deux atouts majeurs : d’une part la présence des chercheurs, qui lui donne sa dimension d’atelier de l’esprit, au plus près de la production contemporaine des connaissances, des idées et des œuvres ; d’autre part ses collections, l’épaisseur patrimoniale des documents accumulés, livres imprimés, mais aussi manuscrits, estampes et photographies, cartes et plans, documents relatifs à la musique ou aux arts du spectacle, monnaies, médailles, trésors archéologiques...

Le paradigme éditorial

Une autre considération doit être prise en compte pour définir la vocation « culturelle » de la bibliothèque, considération qui ne tient pas, cette fois, à sa propre histoire, mais aux changements du contexte.

La relation entre le terrain de l’édition et celui de la bibliothèque est en train de changer. Dans la tradition du livre imprimé, la bibliothèque se situe en aval de l’édition, pour signaler et classer la production éditoriale. Dans ce cadre, une bibliothèque patrimoniale, résolument accumulatrice, doit fournir des outils qui permettent aux lecteurs de s’orienter dans la masse immense des documents qu’elle recueille. A ce titre, elle peut être éditeur de produits bibliographiques, c’est-à-dire d’ouvrages de second degré.

Avec la numérisation et l’accès aux documents sur des supports électroniques ou via des réseaux, la dimension éditoriale du travail bibliothécaire s’enrichit considérablement : grâce aux techniques de structuration des documents numérisés, le bibliothécaire peut rendre accessibles, dans des conditions radicalement élargies, les documents dont il a la garde. Non seulement il peut en fournir le contenu à distance, non seulement il peut livrer au public la reproduction d’ouvrages fragiles, non seulement il peut rendre lisibles, par des accompagnements documentaires que seul le spécialiste peut réaliser, et qui sont autant d’outils de lecture, des documents difficiles d’accès par leur contenu, mais, de surcroît, la mise en forme de vastes ensembles documentaires convenablement structurés sur des serveurs informatiques, associant textes, images et sons, est un acte éditorial qui accroît, par son dispositif même, la lisibilité des matériaux offerts.

La fabrication d’instruments de navigation permettant une exploration enrichie des fonds conservés rapproche le travail de la bibliothèque et celui de l’édition, et, là aussi, un établissement comme la BnF se voit investi d’une nouvelle responsabilité dans la transmission des richesses dont il est dépositaire. Le souci éditorial traverse plus profondément qu’autrefois l’activité centrale de la bibliothèque.

Programmes, produits, pédagogie

C’est autour de ces trois axes que s’organise l’action culturelle de la BnF. La programmation, ce sont, d’une part, les expositions temporaires, présentées dans les galeries des deux sites parisiens de l’établissement, d’autre part les manifestations orales, musicales et audiovisuelles qui prennent place dans les auditoriums : conférences, colloques, concerts, projections. L’activité de production comporte l’édition de livres, la réalisation de produits multimédias, d’audiovisuels et d’objets dérivés. Quant au souci pédagogique, s’il traverse, naturellement, l’ensemble des initiatives culturelles de l’établissement, il fait aussi l’objet d’un secteur d’activités particulier, qui organise des expositions et des ateliers. La responsabilité de ces missions est confiée à la direction du développement culturel qui, en outre, a en charge la communication, l’accueil général et la régie des recettes.

Les expositions

Les expositions sont d’abord conçues comme une manière d’ouvrir les collections à un large public. Ouvrir, c’est-à-dire à la fois donner à voir et à comprendre. Par nature, les collections d’une grande bibliothèque patrimoniale s’inscrivent dans un arc largement ouvert, du visible au lisible, du sensible à l’intelligible. Les deux pôles du graphein, le dessin et l’écrit, n’y sont pas dissociés. D’où la possibilité, non seulement de montrer des œuvres pour leur valeur esthétique, mais aussi de mettre en scène, c’est-à-dire de rendre sensibles, le savoir, l’histoire, les idées. Le programme se nourrit de cette double potentialité.

D’une part, les collections patrimoniales comportent de grands ensembles d’œuvres plastiques, gravures anciennes, estampes contemporaines, photographies, manuscrits à peinture, œuvres relevant du graphisme, qui donnent lieu à des expositions comparables à celles des musées d’art, accrochages conçus autour d’un artiste, d’un aspect de la création artistique, d’un épisode de l’histoire de l’art. C’est ainsi qu’actuellement la BnF présente un travail consacré au modèle nu dans la photographie du XIXe siècle et au portrait dans celle du XXe. Elle exposera, dans quelques jours, les pièces majeures de sa collection de manuscrits persans, où se conjuguent enluminure et calligraphie, consacrera une rétrospective à l’œuvre gravé et dessiné de Delacroix, et poursuivra son exploration de l’estampe contemporaine.

La culture du livre fournit la matière d’une seconde famille d’expositions qui mettent l’accent, tantôt sur sa matérialité, tantôt sur son contenu. L’histoire culturelle est alors nécessairement sollicitée, ne serait-ce que parce que l’exposition d’un livre ou d’un manuscrit n’offre que l’apparence fragmentaire d’un monde. Dans ce domaine, évidemment riche et divers, les prochaines expositions seront consacrées à une sélection d’ouvrages rares issus de la Réserve, puis à la « librairie » de François Ier, collection prestigieuse qui vaut à la fois parce que somptueusement reliée, et parce que composée des principaux manuscrits grecs conservés en France.

Différents univers littéraires, autour d’un auteur ou autour d’un genre, seront traités par de futures expositions, à travers lesquelles la BnF poursuivra la tradition des expositions littéraires inaugurée par Julien Cain et Paul Valéry, récemment illustrée avec Voltaire ou La Fontaine. Dépositaire des manuscrits de Proust, elle s’associera au musée d’Orsay pour consacrer une importante rétrospective, en 1999, à l’auteur de la Recherche du Temps perdu. Et puis, l’année suivante, seront mises à l’honneur deux formes de création où se joue la fabrication de l’imaginaire collectif, la bande dessinée et le conte de fées.

L’exposition qui a accompagné l’ouverture du site de Tolbiac, Tous les savoirs du monde, avait tenté de restituer les formes selon lesquelles différentes cultures et différentes époques ont tenté de rassembler, d’organiser et de diffuser le savoir dans sa globalité. Il s’agissait de reconstituer les métamorphoses de l’ambition encyclopédique pour pouvoir s’interroger sur l’accès au savoir aujourd’hui. Dans cet esprit, d’autres expositions thématiques sont en chantier. Leur vocation est également d’offrir un voyage dans l’histoire des cultures pour se donner plus de liberté pour penser et comprendre le présent ; elle est aussi de croiser savoir scientifique et culture historique et littéraire. Deux thèmes seront traités dans les années à venir : d’une part, le Ciel et la Terre, où l’on verra présentées, en 1998, les différentes représentations, anciennes ou modernes, du cosmos et de notre planète. D’autre part, pour l’an 2000, c’est le thème de l’Utopie qui a été choisi, genre littéraire emblématique de l’âge moderne, motif d’inspiration pour le peintre et l’architecte, rêve d’une Cité Idéale qui rend étrange l’ordre établi.

Les manifestations

La disposition de trois auditoriums ouvre la possibilité d’un programme dense en matière de conférences, de colloques et de concerts. Le site de Tolbiac doit accueillir, en régime de croisière, dix mille lecteurs chaque jour. Il sera donc aussi lieu de rencontres, les unes informelles, au hasard de l’esplanade ou des déambulatoires, les autres structurées autour d’un programme de manifestations orales.

L’enjeu est de fond : il s’agit, dans la tradition des grands collèges, de refuser de dissocier la production de la transmission, la recherche de l’accessibilité, en d’autres termes de persévérer à donner corps à l’idée d’une culture encyclopédique, ouverte à tous, si difficile qu’en paraisse l’exercice. Les « humanités », ces domaines qui ont fait l’excellence de l’ex-BN, resteront à l’honneur : le programme multipliera les occasions de rencontrer les écrivains contemporains, les historiens, les philosophes et d’ouvrir largement le débat d’idées.

Chaque trimestre un « grand conférencier », invité à Paris grâce à la générosité d’un mécène, donnera un cycle de leçons. Comme cela c’est déjà fait pour Hans Jonas en juin 1997, et comme cela se fera pour Hannah Arendt en décembre, un samedi par trimestre sera consacré, sous la forme de trois conférences successives, à l’œuvre d’un philosophe dont la pensée trouve une résonance dans les réflexions actuelles. L’exercice de la lecture publique d’œuvres littéraires, en particulier dans le domaine de la poésie contemporaine, sera systématiquement pratiqué, avec le concours de comédiens professionnels. Et puis, bien entendu, l’histoire du livre et la réflexion sur la mutation contemporaine des supports de l’écrit et de l’image formeront un domaine régulièrement traité par des conférences et des colloques.

Mais la volonté de donner une dimension encyclopédique à la vie intellectuelle de l’établissement, en particulier en mettant en valeur deux départements qui renouvellent profondément l’équilibre des disciplines, le département consacré aux sciences et techniques et celui du droit, de l’économie et des sciences politiques, conduit à croiser de manière volontaire culture « littéraire », culture scientifique et réflexion sur le social et le politique.

De là deux axes de programmation qui ont pour objet de donner toute leur place à ces champs de la connaissance, qui ont aussi pour vocation d’inviter à la bibliothèque des publics nouveaux : d’une part les cycles de conférences et débats intitulés « l’État du monde » traitent, sous une forme plus réflexive que polémique, les grands sujets qui traversent la pensée politique actuelle. Le premier semestre 1997 a été consacré à la crise de la démocratie représentative. Durant ce trimestre, est abordée la question chinoise, puis ce sera celle des relations entre écologie et économie. D’autre part, les questions touchant à la connaissance scientifique, à l’orientation de la recherche, aux enjeux éthiques et sociaux des découvertes contemporaines seront traitées elles aussi dans un programme qui a pour vocation d’intégrer la culture scientifique à la culture tout court.

Le département de la musique, qui reste sur le site de la rue de Richelieu, constitue un centre majeur pour les recherches musicologiques. Son activité sera relayée, sur le site de Tolbiac, par une importante programmation de concerts proposant l’exploration systématique de certaines formes d’écriture musicale. Pour les années qui viennent, c’est la mélodie française du XIXe qui sera mise à l’honneur, grâce au concours d’une génération de jeunes interprètes qui se consacrent aux relations de la musique avec la poésie et renouvellent l’interprétation de ce répertoire.

Bien entendu, à côté de ces manifestations largement ouvertes au public, les auditoriums de la bibliothèque accueilleront régulièrement colloques spécialisés et journées d’étude professionnelles.

L’action pédagogique

On sait qu’à la BnF, l’accès aux salles de lecture du « haut-de-jardin » est soumis à des conditions d’âge. L’établissement n’a pas retenu l’idée d’une bibliothèque pour enfants, considérant que ce type d’équipement relevait avant tout du réseau des bibliothèques publiques de proximité, où il a été considérablement développé au cours des trente dernières années, et des services de documentation des établissements scolaires.

Quant aux collections de la bibliothèque d’étude – le « haut-de-jardin » –, elles ont été constituées pour répondre avant tout aux besoins d’un lectorat ayant déjà acquis un niveau de formation équivalent, grosso modo, au baccalauréat.

Pour autant, l’élargissement affirmé des missions de l’établissement, l’obligation de se confronter à l’articulation recherche-transmission, implique naturellement que la BnF travaille désormais activement dans le domaine pédagogique et développe en particulier ses collaborations avec l’Éducation nationale. Ces activités relèvent dès lors du développement culturel.

Deux axes sont privilégiés.

Un programme d’expositions inscrit dans la durée, et consacré à la culture de l’écrit, servira de support à toute une série d’activités pédagogiques pour les classes de collèges et de lycées : les systèmes d’écriture, les supports matériels de l’écrit, la mise en page, tels sont les premiers thèmes abordés. Les collections de la bibliothèque permettent ici de rendre bien visible ce qu’ont été les « technologies de la mémoire et de l’intelligence », répertoire d’inventions variées selon les époques et les cultures, dont la familiarité nous dissimule les enjeux, et dont les mutations actuelles rendent l’appréhension d’autant plus nécessaire. Des versions itinérantes de ces expositions seront proposées.

Seconde direction, le travail avec les enseignants : l’objet est ici, certes d’accompagner les enseignants dans leur utilisation des collections de la bibliothèque à des fins pédagogiques, mais surtout de créer, avec eux, des produits conçus à partir des ressources de l’établissement et correspondant à leurs besoins. Les perspectives offertes par le développement des produits « en ligne », assemblages multimédias de documents pouvant être consultés via les réseaux, créent de nouvelles conditions pour une collaboration fructueuse entre équipes pédagogiques et spécialistes de bibliothèques.

Les éditions

L’activité éditoriale de la BnF comporte une part importante de production bibliographique : soit qu’il s’agisse, au titre des missions centrales de l’établissement, de fournir la bibliographie de référence pour l’édition française, soit qu’il s’agisse d’éditer inventaires ou catalogues raisonnés de fonds relevant des collections.

Mais l’édition a également une dimension plus largement « culturelle » en ceci qu’elle constitue une forme d’accès à des œuvres ou à des documents conservés dans les collections. Les catalogues d’exposition sont, de plus en plus, des livres à part entière, où l’essai voisine avec la notice, et cela d’autant plus lorsque le thème de l’exposition fait que le catalogue est à la fois, pour reprendre les catégories éditoriales en vigueur, un « beau livre » et un ouvrage de sciences humaines ou d’histoire.

Plus généralement, les collections constituent une mine iconographique et documentaire, qu’il convient de mettre en valeur : le travail d’édition s’enrichit alors de tout ce que les spécialistes peuvent apporter pour « apprendre à lire » un document. Par exemple, la collection intitulée « Portrait(s) » propose, souvent à l’occasion d’expositions, des monographies qui permettent de mettre en perspective les différentes ressources, manuscrits, iconographie, etc., dont dispose la bibliothèque sur un écrivain, un musicien, un artiste.

Dans ce domaine, l’arrivée de l’édition électronique ouvre de nouveaux horizons. La BnF a mis en chantier deux collections de cédéroms, qui ont pour vocation de mettre à l’épreuve, en grandeur réelle et, dans un premier temps sur ce support « off-line », ce que les technologies multimédias et hypertextuelles peuvent apporter à la lecture de documents ou de fonds patrimoniaux de référence. La collection « Sources » permet de réaliser une « boîte à outils » destinée à explorer des objets aussi divers que le Livre de chasse de Gaston Phoebus, les dessins d’architecture de Boullée ou de Lequeu, l’Atlas catalan, etc. en fournissant aussi bien au chercheur qu’à l’amateur des outils de « lecture assistée ».

La seconde collection, inscrite dans un projet européen et engagée avec la British Library, met davantage en œuvre les apports d’un spécialiste dans le déchiffrement et l’interprétation des documents explorés. Dire qu’il s’agit d’un travail expérimental, c’est dire aussi que ces réalisations vont servir à développer un chantier d’évaluation, et qu’à l’avenir, elles seront conduites en étroite relation avec la politique de numérisation de l’établissement et avec la réflexion sur les serveurs de la bibliothèque en matière d’accès distant aux documents.

Septembre 1997