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Faut-il des livres pour les étudiants ?

François Lapèlerie

Dans le dernier numéro du bbf, Jean-Claude Roda nous fait part de ses réflexions sur l’offre de manuels destinés aux étudiants de premier cycle. Il passe en revue les causes de l’échec massif des étudiants de première année de premier cycle. Et tente de démontrer que, malgré des apparences trompeuses, ce n’est la faute ni au service d’orientation qui aurait mal orienté les lycéens, ni au bac, qui n’est plus ce qu’il était, ni au lycée, qui n’a pas appris à apprendre. N’oublions pas au passage et accessoirement quelques enseignants « météoriques ».

Au premier rang des responsables serait la bibliothèque, c’est-à-dire les bibliothécaires. Pourquoi ?

D’abord les bibliothécaires vivent sur des idées toutes faites et fausses, sur des préjugés, donc. L’auteur essaie de démontrer que l’idée selon laquelle avec plus d’argent on pourra acheter plus de livres et donc que les étudiants liront plus est fausse. Il utilise un syllogisme sous-jacent : « La population étudiante ainsi que les dépenses documentaires ont en gros doublé entre 1985 et 1995. Or on ne constate pas d’amélioration statistique de la lecture étudiante. Donc plus d’argent ne fait pas davantage lire les étudiants ».

Le contraire eût été étonnant… Si effectifs étudiants et crédits doublent en même temps, sur quelque durée que ce soit, la part qui revient à chaque étudiant reste la même… Donc, la part du gâteau – ou plutôt de pain dur – est strictement la même1. Donc, on ne peut s’attendre à une quelconque amélioration. Ceux qui l’ont expérimenté ont pu constater au contraire une augmentation significative des prêts lorsque les achats de livres augmentent également de façon significative. C’est-à-dire lorsqu’ils n’accompagnent pas simplement sur le même rythme l’augmentation des effectifs. Au bout d’un certain temps, on atteindra effectivement une certaine saturation et la relation ne sera plus aussi mécanique, mais on peut affirmer sans risque de se tromper que ce seuil de saturation est très loin d’être atteint en France…

On peut comparer nose 13,69 (sic) documents prêtés ou communiqués par lecteur en France en 1994 avec certains chiffres américains dépassant largement 50 documents prêtés. Il est déjà surprenant d’obtenir de tels résultats quand on voit les statistiques des acquisitions. Selon les dernières statistiques parues (esgbu), en 1994, les bu françaises ont acheté 601 052 livres français et 131 664 livres étrangers, soit en tout 732 716 livres. Combien sont destinés aux étudiants du premier cycle ? On ne peut le savoir. Mais, globalement, si l’on rapporte ce chiffre au chiffre total d’étudiants inscrits en bibliothèque, soit 966 421, on constate que les bibliothèques n’ont même pas acheté 1 livre par étudiant inscrit (exactement 3 livres pour 4 étudiants). Si on le rapporte au nombre d’étudiants inscrits à l’université soit 1 395 103, le rapport est encore plus catastrophique : les bibliothèques universitaires françaises ont acheté pratiquement 1 livre pour 2 étudiants. Pas de quoi penser que nous avons fait un effort suffisant et que nous pouvons abandonner cet objectif. La route est encore longue.

Jean-Claude Roda démontre ensuite que 70 % du lectorat des bibliothèques universitaires (soit les étudiants du premier cycle) échouent à 70 %. Ces deux chiffres, totalement indépendants, n’ont aucun lien logique ou statistique ou de cause à effet entre eux. Il aurait très bien pu se faire qu’ils soient moins élevés ou plus élevés encore, sans même être identiques, ce qui n’aurait rien changé à leur absence de relation logique 1.

Et à ce stade de son raisonnement, Jean-Claude Roda « redit haut et fort qu’il n’y a pas assez d’exemplaires de manuels de base dans les bibliothèques universitaires », après nous avoir confirmé plus haut que les étudiants ne trouvaient pas en bibliothèque les livres dont ils avaient besoin. Et de demander des ratios acceptables d’achat de manuels. Cela implique comme présupposé que, les livres coûtant une certaine somme d’argent, plus d’argent fera plus de livres et plus de livres feront plus de lecteurs ! Idée pourfendue avec vigueur au début de l’article…

Maintenant, admettons que les bibliothèques achètent des livres, que les étudiants y viennent, lisent-ils, ou du moins, question préalable, savent-ils lire ? Non, semble dire Jean-Claude Roda, ils ne savent pas lire, ils ne savent pas apprendre. Dans le cas présent, ce n’est pas « la faute à la bibliothèque », mais la bibliothèque doit le leur apprendre.

La bibliothèque doit (ou plutôt devrait) apprendre aux étudiants à utiliser au mieux les (quelques) ressources qu’elle possède, doit (devrait) les former à être autonomes dans leurs procédures d’information, mais en aucun cas elle n’est là pour pallier les lacunes, les insuffisances de leur formation initiale. Et nous voilà de retour aux premières considérations de l’article. Les échecs, c’est la faute à qui ? Et plus fondamentalement, à quoi sert l’université, quel est son rôle vis-à-vis de la nation ?

La mauvaise orientation ? L’enseignement de l’université, qui est un enseignement « élitaire » ? Peut-être, mais certainement pas parce qu’il est « élitaire ». L’enseignement de l’université doit rester un enseignement élitiste, si tant est qu’il le soit encore aujourd’hui 2. Et, par élitiste, il faut entendre un enseignement destiné à former une élite, et non pas à reproduire une élite, au sens que Passeron et Bourdieu donnent à cette expression.

L’université a pour mission de donner aux étudiants des méthodes de raisonnement, de développer leur faculté d’abstraction 3 et leur esprit critique, de leur faire passer un niveau de connaissance scientifique élevé, un savoir adossé à une recherche de pointe. Les diplômes qu’elle délivre sont le témoignage d’une culture générale scientifique de haut niveau, de très haut niveau souvent, qui ne sont pas tous à l’évidence un passeport pour le monde du travail. Mais on ne peut reprocher à l’université cet état de fait qui est sa mission même. L’université a ce rôle fondamental à jouer : il ne faudrait pas chercher, par imprévoyance, impéritie et démagogie, à lui faire jouer tous les rôles, y compris les rôles qu’elle ne peut jouer ou que d’autres pourraient jouer mieux qu’elle. Les formations longues, généralistes, théoriques ne sont pas du goût de tous. Pourquoi vouloir à tout prix faire passer toute la jeunesse dans un moule unique qui ne lui convient pas forcément ? Si d’autres besoins se font jour, ce qui est le cas, que l’on crée d’autres organismes, qui répondront à ces besoins de formation, moins abstraite, plus courte éventuellement et plus (ou moins) professionnalisée.

Sommes-nous loin des bibliothèques ? Non, car la bibliothèque n’est que le reflet de l’organisme qu’elle est supposée servir.

Pour fréquenter une bibliothèque (et pas seulement universitaire), il faut en principe savoir lire, vouloir et pouvoir lire. Or, on constate que beaucoup d’étudiants ne « savent » pas lire ; que beaucoup ne veulent pas lire, et que ceux qui ne sont pas dans ce cas, ne peuvent pas lire puisqu’ils ne trouvent pas à la bibliothèque ce dont ils ont besoin.

De ces constatations, on peut conclure qu’un certain nombre d’étudiants n’est pas à sa place à l’université : ce n’est pas une honte que de ne pas être capable de faire des études supérieures. Une meilleure diversification des possibilités après le bac est impérative : l’université n’a pas pour vocation d’être une garderie d’adolescents (ou d’adultes) égarés.

Les bibliothécaires devraient-ils « apprendre à apprendre » aux étudiants ? A croire qu’il suffit d’apprendre à apprendre pour apprendre et donc savoir. Cela relève du complexe de Rank et Xerox : du moment qu’il sait se servir d’un photocopieur, l’étudiant semble croire qu’il a assimilé le contenu du document qu’il a photocopié. De la même manière, du moment que l’on a appris à apprendre, on serait supposé savoir. Le résultat serait que l’on aurait des étudiants qui, n’ayant pas appris à apprendre et n’ayant pas non plus appris puisqu’on ne leur a pas appris à apprendre, ne sauraient donc rien. C’est avoir une vue bien désobligeante des étudiants. Et c’est confondre les rôles. La bibliothèque est l’auxiliaire pédagogique des étudiants. S’il faut apprendre à apprendre, ce n’est pas le rôle des bibliothécaires, c’est bien le rôle des enseignants.

Apprendre à apprendre est une tâche très complexe, très spécialisée, inséparable de la transmission du savoir elle-même. Si l’on a jugé que la transmission du savoir à l’université ne pouvait être faite que par des enseignants en prise directe avec la recherche de pointe, pourquoi imaginer que des étudiants moniteurs ou tuteurs, encore en phase d’apprentissage, pourraient remplir cette tâche ? Dans ce domaine, le rôle de la bibliothèque ne peut être qu’un rôle d’auxiliaire auprès des enseignants, ce qui est d’ores et déjà un (très) vaste programme, demandant force de persuasion, énergie, patience et longueur de temps.

Aujourd’hui nos tâches de base sont déjà tellement diverses et prenantes que, dans bien des cas, nous pouvons à peine y faire face. Est-il nécessaire de vouloir démagogiquement faire jouer aujourd’hui à la bibliothèque un rôle qui n’est pas le sien, un rôle d’une telle ampleur qu’elle n’aurait ni les capacités ni les moyens matériels et humains de le remplir ? Acheter des livres pour les étudiants, trouver des crédits pour pouvoir le faire est sans doute une tâche obscure de besogneux qui n’a pas le lustre d’une aventure pseudo-pédagogique. C’est une ritournelle, certes, mais c’est par là qu’il faut commencer, ne serait-ce que pour que les étudiants puissent commencer à apprendre à apprendre.

  1.  (retour)↑  Cela dit, il est tout à fait vrai qu’en général, les bibliothécaires ne consacrent qu’un pourcentage très faible des crédits documentaires à ces étudiants débutants, à la fois en valeur absolue et par étudiant. Là est la vraie question à se poser : pourquoi les bibliothécaires acceptent-ils de défavoriser systématiquement les étudiants de premier cycle ? Pourquoi, plus généralement, la recherche est-elle à ce point favorisée ? Est-ce le reflet d’une politique volontaire ? ou simple habitude ? Est-ce dû dans certains cas à l’existence de bibliothèques d’ufr ? D’autre part, d’un point de vue budgétaire, le principe évoqué « d’un juste retour » des contributions de chacun est absurde.
  2.  (retour)↑  Il ne faut pas oublier que les grandes écoles françaises forment une certaine élite de la nation. Les universités devraient aussi conserver ce rôle de formation et se situer par rapport à ces établissements : il ne devrait pas y avoir des établissements d’élite, destinés à l’élite (les grandes écoles) et des établissements de masse (les universités) destinés… aux autres.
  3.  (retour)↑  La capacité d’abstraction est fondamentale et essentielle dans l’enseignement supérieur. Ce qui est sans rapport aucun avec « l’abstractocratie », qui en est une mise en œuvre sociale et qui ne se manifeste pas à l’université. Il n’est pas déshonorant de ne pas comprendre par exemple la relativité restreinte ou générale, mais, dans ce cas, mieux vaut ne pas entreprendre d’études supérieures de physique. Il faudrait en finir avec cet anti-intellectualisme rampant, cette critique des capacités d’abstraction de bon ton depuis un certain temps.