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Les écrivains de la conscience européenne

Catherine Champolion

Proposé le 24 mai 1997 par la revue Légendes et la bibliothèque départementale de prêt du Val-d’Oise 1, la rencontre « Les écrivains de la conscience européenne » ne pouvait trouver meilleur havre que l’abbaye de Royaumont, haut lieu de pensée et de mémoire, lieu européen de tradition religieuse, puis musicale et littéraire.

Ce colloque était pensé et organisé par une bibliothèque publique et une revue, espace et lieu non commerciaux, investis de la mission « Donner à lire » à un moment où la dimension marchande de l’Europe est mise en avant.

L’Europe, espace et notion

Animés par Alain Finkielkraut, les débats durent rapidement faire face à la difficulté de définir l’Europe comme espace, comme notion. Historiens, biographes, écrivains, traducteurs, éditeurs se sont succédé pour parler de l’Europe mosaïque, de sa diversité. Une Europe ou des Europes ?

Il n’y a pas d’Europe sans conscience, donc sans histoire. Une conscience européenne s’est formée par-delà les nations, par le détour du passé, par la référence aux anciens : c’est de cette manière que l’Européen prend conscience de l’Europe. Il serait désolant, au moment où on nous demande d’être des constructeurs, d’oublier d’être des héritiers.

L’ex-Yougoslavie a pris valeur d’exemple récurrent tout au long de cette tentative de définition et des questions qu’elle entraîne : la réflexion sur la conscience européenne conduit à la problématisation et non au culte ou à l’incantation, à une double vigilance de l’Europe face à ses ennemis et à ses démons. L’Europe, dans ce cas, c’est aussi l’Europe soudée choisissant, entre le soutien aux Serbes et le soutien aux Bosniaques, la non-intervention malgré la conscience européenne clairement exprimée par des intellectuels. Les différents appels d’intellectuels, tout au long de ce siècle, seront souvent évoqués.

L’accès aux œuvres littéraires

Les diversités, les contraintes qui ont fait l’Europe sont une richesse et non une entrave. Ainsi la transmission des œuvres au-delà des frontières est un axe riche de réflexions pour la conscience européenne. La traduction de la poésie est un bel exemple de concordance possible d’une langue à l’autre, leur propriété et leur singularité respectives étant conservées, l’uniformisation et le danger de la mondialisation évités.

Le colloque devra à Lakis Proguidis, écrivain et directeur de la revue L’Atelier du roman, une brillante et non moins provocante intervention plaçant le roman au centre de toute réflexion sur la conscience européenne. Est-il permis de présenter ensemble des écrivains si différents ? Quelle conception de l’Europe partagent-ils ? Pour se préserver d’établir une liste qui serait un talisman de cette conscience européenne, il faut se soumettre à une double exigence qui est celle de présenter chaque écrivain par ce qui définit et justifie son travail et de se méfier de la tendance qui consiste à plaquer sur le monde actuel des positions ou des mots d’ordre, des enjeux relevant d’époques révolues (ainsi la comparaison entre la position du Front national et la montée du nazisme dans les années 30). Nous risquerions alors de transformer ces attitudes en lois éternelles de l’esprit, en fatalité, et d’oublier d’expérimenter le présent par nos propres moyens, de vivre ce présent dans ce qu’il a d’unique et de spécifique.

Ceci fut mis en regard d’un constat sévère : « Plus la médiocrité gagne du terrain, plus des gens bien intentionnés sont tentés de réduire les œuvres d’art à des messages moraux et de bonne conduite ». Aucune croisade morale ou politique ne supplantera la polyphonie artistique : ce sont donc bien les divergences qu’il faut chercher dans l’échantillonnage proposé par ce colloque et non les convergences entre les écrivains cités ou présentés, divergences nous donnant sans cesse envie d’interroger leurs œuvres et celles des autres. Ces « œuvres (...) s’adressent à l’homme ordinaire et pénètrent la chambre obscure de sa conscience », lui faisant comprendre le sens de l’histoire à laquelle il est intimement lié, par laquelle sa vie est conditionnée : c’est la définition du roman comme mode spécifique de connaissance, le roman, indispensable pour la compréhension, tant de notre passé que de notre présent, le roman laboratoire de l’existence, le roman qui complète la page imaginaire qu’est l’Europe, qu’est l’homme européen.

Ce n’est pas le moindre mérite de Françoise Danset et Laurent Fassin d’avoir, grâce à ce colloque, permis une tentative de redéfinition des notions et des valeurs de l’Europe et de la littérature au moment où l’on assiste à une confusion des genres.

  1.  (retour)↑  Une exposition, itinérante et accompagnée d’une importante bibliographie sélective, conçue par la revue Légendes et la bibliothèque départementale du Val-d’Oise, était présentée dans le cloître de l’abbaye. Un cahier hors-série de la revue Légendes est consacré à ce thème et porte son nom.