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Quels publics pour le patrimoine écrit ?

Anne-Marie Bertrand

C’est devant une assistance nombreuse et attentive que s’est déroulé le colloque « Quels publics pour le patrimoine écrit ? Réflexions sur la valorisation et la vulgarisation des fonds patrimoniaux », organisé à Orléans les 23 et 24 juin derniers par la Fédération française de coopération entre bibliothèques, le Centre régional des lettres (crl) de la région Centre et la bibliothèque municipale d’Orléans. Ces deux journées ont eu le grand mérite de mêler, tout du long, la réflexion et la pratique, l’analyse globale et l’étude de cas.

Approches historiques

Quatre interventions ont servi de fil rouge à la réflexion théorique, et se sont prolongées à travers les débats avec la salle. L’exposé préliminaire de Bernard Huchet, de la Bibliothèque publique d’information, proposait une réflexion sémantique sur le terme « patrimoine écrit » et sa définition de plus en plus extensive. En effet, de la définition des bibliographes (tout document imprimé antérieur à 1811) à celle de la Charte des bibliothèques (tout document qui a plus de cent ans d’âge), en passant par celle du décret sur le contrôle technique (document ancien, rare ou précieux), aucune acception n’est vraiment satisfaisante. Bernard Huchet a alors présenté, comme levant certains blocages, la proposition d’Agnès Marcetteau-Paul, de la bibliothèque municipale de Nantes : que chaque établissement détermine ce qu’il considère relever de son patrimoine, c’est-à-dire définisse dans ses fonds ce qu’il choisit de développer, enrichir et promouvoir. Dans cette optique, le patrimoine ne reçoit plus une définition passive, subie et totalisante, mais une définition dynamique, en ce qu’elle relève d’une politique ou d’un projet d’établissement.

L’intervention de Marie-Pierre Dion, de la bibliothèque municipale de Valenciennes, traitait de l’évolution historique des relations entre les fonds patrimoniaux et les publics des bibliothèques. La conception pas si ancienne, où le lecteur était considéré comme le plus redoutable des ennemis du livre, s’est transformée sous le poids du nombre grandissant des étudiants et des chercheurs, d’une part, et sous la diversification et la « patrimonialisation » des fonds, d’autre part.

Une clientèle érudite, homogène et autonome s’est diluée dans un lectorat élargi, beaucoup moins initié et plus pressé. Cet élargissement du public s’appuie, dit à juste titre Marie-Pierre Dion, sur un malentendu et « l’effervescence dans les discours contraste avec les hésitations sur le terrain ». Non seulement la sévérité des règlements de communication pallie et masque le manque de places et l’insuffisance des moyens, mais encore les nouvelles médiathèques ont marginalisé le public du patrimoine – le rapport du Conseil supérieur des bibliothèques souligne, en 1994, la permanence de la concurrence entre lecture publique et secteur patrimonial dans l’affectation des moyens. Finalement, le patrimoine écrit « reste l’apanage du spécialiste » et continue à souffrir de son côté peu spectaculaire : « Le musée imaginaire du patrimoine des bibliothèques est bien lacunaire ». D’où la nécessité de médiation, terme qui sera préféré à celui de « vulgarisation » tout au long du colloque.

S’appuyant lui aussi sur une approche historique, Roland Schaer, de la Bibliothèque nationale de France, a construit son exposé en un habile balancement. D’une part, dit-il, le musée et la bibliothèque ont connu (connaissent encore, comme à Beaubourg) « des voisinages, des appariements, des entrelacements », selon deux principaux modèles : le modèle humaniste du studiolo, où l’on collectionne les « traces », quels que soient leur support et leur forme, qui permettent le détour par l’œuvre ancienne, autre, lointaine ; et le modèle rationaliste, où l’appropriation du savoir passe aussi par l’appropriation des choses, où l’on lit « le grand livre de la nature », où l’on rapproche le monde visible (figuré) du monde lisible (discursif).

Mais, d’autre part, le patrimoine écrit, comme matériau d’exposition, présente deux caractéristiques (« paradoxales », dit Roland Schaer) : il relève d’un univers privé, solitaire, intérieur (la lecture), alors que l’exposition risque d’exalter l’aspect visuel, sensible, au détriment du caractère intelligible du document ; ce qui est exposé est éminemment fragmentaire, « prélevé dans des ensembles qui valent, eux, comme des constructions signifiantes ». Comment, alors, exposer le patrimoine écrit ? En renversant cette double contrainte en avantage : reconstituer un univers de signification, à la croisée du sensible et de l’intelligible. Sur l’axe qui va du sensible à l’intelligible, de l’œuvre au discours, l’exposition de bibliothèque occupe une position médiane.

Donner du sens

Enfin, quatrième intervention théorique, la synthèse de Dominique Arot, du Conseil supérieur des bibliothèques, a utilement soulevé quelques autres paradoxes et enjeux. D’une part, que ce colloque, malgré l’ouverture sémantique du départ, n’a guère traité que du patrimoine antérieur à 1550. D’autre part, que la valorisation ne peut être un impératif (« Valorisez votre patrimoine ! »), au risque d’instrumentaliser le patrimoine à des fins de communication (sans s) : la mise en scène de l’œuvre ne doit pas, comme au théâtre, devenir plus importante que l’œuvre. Et enfin, qu’apprendre et découvrir ne sont pas forcément des activités faciles et ludiques. Au bout du compte, s’interroge Dominique Arot, y a-t-il un moyen terme entre l’exposition traditionnelle et l’exposition sophistiquée et coûteuse ? Face au constat que le livre est un objet impossible à exposer, il reste dubitatif devant les grandes machines hypermédias que constituent certaines expositions. Ces paradoxes, Dominique Arot, comme Roland Schaer, les résout par une injonction à donner du sens.

Réalisations et expériences de médiation

Ces réflexions ont été nourries et enrichies par la présentation de réalisations et d’expériences de médiation, à travers expositions et éditions (imprimées ou numérisées). La mémorable exposition « Tous les savoirs du monde » fut présentée (ainsi que son cédérom) par ses concepteurs. Viviane Cabannes souligna que, même si la Bibliothèque nationale de France est atypique de par son échelle et la diversité des documents conservés, elle affronte la même problématique que les autres bibliothèques : comment donner du sens à un objet replié sur son propre secret ?

A Madrid, le musée du Livre, installé à la Bibliothèque nationale, est à la fois une exposition permanente d’ouvrages originaux et une présentation multimédia des techniques d’écriture et des produits éditoriaux. Le double objectif, exposé par Isidro Moreno, est de respecter le contenu culturel des œuvres tout en étant accessible à un public varié : d’où l’organisation des supports multimédias en niveaux d’approfondissement (général, curieux, spécialiste).

A la bibliothèque municipale de Grenoble, c’est tout un éventail d’activités, présentées par Marie-Françoise Bois-Delatte, qui rend plus facile l’accès au patrimoine : expositions patrimoniales à la bibliothèque d’étude mais aussi dans les bibliothèques de quartier, expositions du musée Stendhal, opérations portes ouvertes lors des journées du patrimoine, et encore essaimage « hors les murs » (des manuscrits musicaux montrés au Conservatoire, des ouvrages de bibliophilie contemporaine au musée, des caricatures au festival Berlioz) ou classes patrimoine... ce panorama très complet culminant dans la réalisation d’un cédérom Les Trésors de la bibliothèque municipale de Grenoble. La cohérence d’une politique est ici manifeste. Plus ponctuellement, les expériences de classes patrimoine, à Blois ou à Roanne, participent à améliorer sinon l’accessibilité, du moins la sensibilisation aux collections patrimoniales.

Philippe Hoch, de la bibliothèque municipale de Metz, proposa une typologie des éditions de valorisation du patrimoine (catalogues, livres-catalogues, dossiers documentaires), puis des réalisations ou projets particuliers firent l’objet de présentations, comme l’édition de « Dedens mon livre de pensee... », en partenariat entre structures publiques (l’Institut de recherche et d’histoire des textes, le Centre régional des lettres de la région Centre) et privée (l’éditeur Somogy) 1, solution mixte également à l’œuvre pour la publication de L’Enluminure romane au Mont-Saint-Michel 2, par les Amis de la bibliothèque municipale d’Avranches et les éditions Ouest-France, ou le futur cédérom de la région Champagne-Ardenne – cette « économie mixte » appellerait sans doute une réflexion approfondie. Enfin, l’assistance du colloque put se régaler à la présentation du cédérom interactif réalisé par la bibliothèque municipale et l’université de Besançon, Le Psautier de Bonmont, petite merveille esthétique et pédagogique.

Plaisir des yeux et plaisir de l’esprit, telle fut la double exigence assignée à la valorisation du patrimoine, à maintes reprises soulignée, Nicolas Neumann, des éditions Somogy, évoquant « pertinence des textes et agrément de l’image », Monique Dosdat, pour les manuscrits du Mont-Saint-Michel, un « ouvrage didactique et récréatif », et Delphine Quereux, pour le cédérom champenois, « un produit grand public à haute teneur scientifique ». Pour finir en cohérence avec cette dualité, encore deux citations : « Les visiteurs sont formidablement intelligents ! », dit Roland Schaer ; « C’était génial, j’ai tout aimé », lui rétorque un écolier blésois, à l’issue de sa classe patrimoine.

  1.  (retour)↑  « Dedens mon livre de pensee... » : de Grégoire de Tours à Charlesd’Orléans. Une histoire du livre médiéval en région Centre / textes et iconographie réunis par Élisabeth LALOU et Claudia RABEL, sous la direction de Louis HOLTZ, Paris, CNRS ; Somogy ; Vendôme, AGIR, 1997, 168 p.
  2.  (retour)↑  Monique DOSDAT, L’Enluminure romane au Mont-Saint-Michel : X e –XII e siècles, Avranches, Amis de la bibliothèque municipale ; Rennes, Ouest-France, 1991.