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Livre et lecture en Russie

Sous la direction d'Alexandre Stroev. Paris : IMEC éd. ; Éd. de la Maison des sciences de l'homme, 1996. - 312 p. ; 22 cm. - (Collection « In Octavo »). isbn 2-908295-29-6 (IMEC) isbn 2-7351-0712-4 (MSH). 230 F

par Anne-Marie Thiesse

Rares furent les enquêtes sociologiques sur les pratiques de lecture à l'époque soviétique. De fait, le principe explicite était qu'il fallait non pas suivre les goûts du public, mais l'éduquer et planifier pour lui de bonnes et utiles lectures. Un slogan affiché dans une des grandes bibliothèques de Moscou proclamait d'ailleurs : « Il faut donner au lecteur non pas le livre qu'il demande mais le livre dont il a besoin ».

L'anthologie d'articles présentée par Alexandre Stroev, dont la brillante introduction porte sur la perception de l'écrivain et de l'écriture dans la société russe, permet de mieux saisir les fondements et les conséquences de cette fonction (ré)éducatrice dévolue à la pratique de lecture.

La succession chronologique des textes, publiés pour l'essentiel au cours des deux dernières décennies (hormis deux articles de Boris Tomachevski et Alexandre Beletski datés de 1922), montre également une rapide évolution dans la liberté de ton des critiques au cours des années 1980, puisque le recours initial à l'allusion et au détour savant fait place à un discours explicite et ouvertement polémique.

Attendrissement et passivité

Dans un article publié en 1982, et qui porte sur les Vies de Saints médiévales et leur réception, Baruch Behrman insiste sur l'attendrissement engendré par le texte hagiographique chez le lecteur, qui le conduit non pas à la compassion pour les souffrances d'autrui, mais à une rêverie tranquille, à la fusion passive « dans une unité salvatrice qui constitue son soutien » et au sein de laquelle il éprouve la jouissance de la résignation. Insistant longuement sur l'atmosphère de soumission béate créée par la lecture hagiographique, cet article à l'érudition affichée vise indirectement une autre forme, beaucoup plus contemporaine, de littérature, qui ne pouvait au moment de la publication faire l'objet d'une critique explicite.

En revanche, un article de Sergueï Chvedov, publié en 1991, fustige avec une verve mordante la « prose des fonctionnaires de la littérature », « le réalisme socialiste de boulevard » et leur finalité idéologique qui serait de « modeler un regard commun apaisé ». L'un et l'autre articles, au demeurant, postulent un type de réception et ne mettent pas en question l'efficience des valeurs véhiculées par le texte sur les lecteurs. Persistance durable chez les critiques d'une conception du public comme masse malléable, qui reprend inconsciemment des stéréotypes bien connus sur l'âme russe ?

Formation d'un espace littéraire russe

Plusieurs articles du recueil portent sur la formation de la littérature nationale au XIXe siècle, notamment à travers la professionnalisation du métier d'écrivain, le système de rémunération des auteurs et le développement du lectorat. La construction d'une figure littéraire éminemment russe, celle de la pécheresse sublime, est examinée à partir de la réception de la Pauvre Lise de Karamzine et de la transformation en lieu de culte du paysage dans lequel l'auteur avait situé le récit.

Les tentatives de reformulation du statut de l'écrivain au lendemain de la Révolution sont abordées dans une étude qui met l'accent sur l'importance, dans la littérature de cette époque, de la figure de l'étranger, éventuellement diabolique, auquel est dévolue la fonction de faire voir, de révéler la réalité nouvelle qui l'enserre.

Pénurie dans l'abondance

La dernière partie du recueil est consacrée à la politique mise en uvre pendant la période soviétique pour la production et la diffusion de livres, sous les auspices du monopole d'État et de la planification. Le résultat s'énonce comme un paradoxe : l'URSS est le plus gros producteur mondial de livres, cependant que le public éprouve chroniquement son rapport au livre sur le mode de la pénurie. Le prix de vente des ouvrages est très faible et il existe de nombreuses bibliothèques d'accès gratuit, mais le problème réside dans l'accès aux livres.

Bibliothèques et librairies sont encombrées de volumes qui ne sont jamais demandés, car le mépris pour les goûts du public, qui se conjugue avec la censure idéologique, conduit à la publication massive de certaines catégories de livres tandis que d'autres ne sont pas agréées ou font l'objet de tirages fort insuffisants. Le marché noir fleurit, et les bibliothèques proposent d'inscrire leurs lecteurs sur des listes d'attente pour des durées qui peuvent s'étendre à plusieurs années.

Les bibliothécaires, parfois, ne mettent pas certains ouvrages très demandés à disposition du public et en réservent l'accès à leurs proches, tandis que des employés de librairie font profiter avant tout leurs « relations » des nouveautés appelées à disparaître rapidement des magasins. Les autorités imputent l'insatisfaction du public à son caractère moutonnier, gâté, trop préoccupé de la mode et affirme que se trouve ainsi confirmée la nécessité d'orienter les lecteurs, de former leurs besoins et d'éduquer leur sens esthétique.

L'analyse par Alekseï Levinson d'un compromis bureaucratique passé entre Comités d'État et lectorat illustre à merveille le (dys)fonctionnement soviétique. En 1974 est lancée, sous prétexte écologique, une vaste collecte de papier recyclé qui récompense tout citoyen apportant vingt kilos de vieux papiers par un bon pour achat de livres. Afin de susciter les énergies, les autorités promettent l'accès à des livres rares et donc précieux (parmi lesquels Alexandre Dumas, Conan Doyle ou Maurice Druon), édités pour le coup à des millions d'exemplaires ! On ne saurait trop recommander la lecture de cet article, savoureuse investigation anthropologique et excellente présentation des avatars pratiques du soviétisme.

Ces articles rédigés sous la perestroïka se terminent par une note d'espoir en la réforme du système d'édition et de diffusion du livre. La période récente l'a cruellement démenti. La censure idéologique, le monopole d'État et la planification ont disparu avec l'effondrement du système communiste, mais les nouvelles maisons d'édition sont aux prises avec de graves difficultés financières, le livre devient une marchandise trop onéreuse pour beaucoup, la distribution est proprement anarchique et les bibliothèques ont le plus grand mal à acquérir des ouvrages.

Quelque peu hétérogène, mais riche en informations et servi par une élégante traduction, ce recueil fournit une intéressante approche de l'histoire sociale de la littérature et de la lecture en Russie. Les études sur la politique culturelle soviétique en matière de livres sont des plus utiles, et l'on souhaite que ce sujet puisse être présenté de manière plus approfondie.