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Écrivains dans la cité

Jean-Claude Utard

Les écrivains ont toujours été dans la cité, ne serait-ce que par leurs œuvres. Mais depuis quelques années, leur présence devient plus manifeste : animations et rencontres, ateliers d’écriture et de résidence les font intervenir en de nombreux lieux, devant des publics spécifiques, leur conférant ainsi des responsabilités et des missions nouvelles. Y réfléchir, faire un bilan d’étape de toutes ces actions, révéler des problématiques communes malgré leur diversité, tels étaient les buts de la journée d’étude organisée en commun par la Maison des écrivains, la Direction régionale des affaires culturelles (drac) d’Ile-de-France et Médiadix, le 3 mars 1997, à la bibliothèque Buffon.

Inaugurant la première des quatre tables rondes structurant cette journée, Jacqueline Ayrault, de la drac Ile-de-France, rappela brièvement les objectifs d’un partenariat nouveau, celui des institutions culturelles avec les écrivains et plus généralement avec les créateurs : l’élargissement de l’accès pour tous à la culture, le souhait de favoriser la rencontre entre public et artistes ou auteurs, la sensibilisation à la création artistique et l’encouragement au développement des pratiques amateurs, la volonté enfin de faire pénétrer l’artiste ou l’écrivain dans tous les milieux (écoles, entreprises, maisons de quartier, prisons, etc.).

Richesse et diversité des interventions

Les premiers exposés, tout en nous promenant de la Picardie à la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, démontrèrent par l’exemple la richesse et la variété des interventions possibles. Les ateliers d’écriture, même dans les milieux les plus défavorisés culturellement, suscitent un désir de faire et de créer, redonnent force à un goût de l’effort et de la discipline.

Certes, ces derniers n’abolissent pas tous les obstacles scolaires ou intellectuels, mais ils aboutissent à une amélioration notoire de la confiance en soi, à une redéfinition de l’identité et à un considérable changement dans la façon d’être des participants. En classe, l’accueil des écrivains est le meilleur chemin pour développer le goût de l’écriture, puis de la lecture. Certaines résidences prolongées dans les quartiers des villes font resurgir la trame de leur histoire, de leur mémoire, et contribuent à retisser des liens entre les habitants. N’allons cependant pas croire que l’intervention d’un écrivain règle d’un trait de plume tout problème, de la « fracture sociale » à l’identité disparue d’une cité dont l’urbanisme est anarchique.

François Salvaing, tout en prenant l’ardente défense de la richesse potentielle de la réalité multiculturelle des banlieues, note qu’il n’est pas là « pour poser des rustines sur un tissu social déchiré ». Pour lui, toute richesse peut être détruite, ne serait-ce que par le discours répété sur les handicaps présupposés de leurs habitants. Et Alain Bellet de refuser de jouer le rôle de « Zorro des banlieues » sur fond de pénurie. Tous deux firent preuve d’une juste modestie : l’écrivain peut aider dans un travail de reconstruction individuelle ou collective de l’identité, de mise à plat de soi ou d’un petit groupe, mais ce sont des « révolutions minuscules ».

La réussite de l’opération tient alors beaucoup à la nature du projet : il doit être bien défini et se donner des objectifs. Un atelier d’écriture doit, par exemple, assurer une diffusion aux textes produits. Qu’ils soient lus, mis en musique, joués sur une scène, mis en affiche ou exceptionnellement publiés, une restitution doit être organisée, afin que le travail et l’investissement des acteurs soient valorisés et récompensés. Mais sans pour autant verser dans la démagogie : il ne s’agit pas de se transformer en écrivain en participant à un atelier d’écriture, ni de faire croire que toute expression est publiable.

Par ailleurs, cela n’est pas sans poser quelques problèmes à l’écrivain lui-même. Toutes ces activités demandent un temps et une énergie considérables, qui sont autant de perdu pour la propre œuvre de l’auteur. Une résidence idéale, si elle est à plein temps, doit ménager du temps pour le travail personnel de l’écrivain et donc concilier activité publique et espace de création individuelle. Enfin, toute création est liberté... et il arrive parfois que les textes produits et diffusés heurtent tel pouvoir local ou tel intérêt établi. Aux initiateurs de projets de le rappeler et de le faire admettre.

Les écrivains dans l’école

La troisième table ronde fut plus spécialement consacrée aux invitations d’écrivains dans les établissements d’enseignement.

Tandis que plusieurs universitaires disaient l’utilité de telles rencontres dans une université où les étudiants d’aujourd’hui sont bien loin d’être des « héritiers » au sens que lui donnait Pierre Bourdieu, Véronique Breyer, enseignante au Val-Fouré, à Mantes-la-Jolie, sut faire partager son enthousiasme.

Elle rappela en effet que la présence d’un écrivain dans une classe peut aller bien au-delà des buts proposés : réconcilier les élèves avec la langue, donner le goût de l’écrit, développer l’imagination et ressusciter la littérature, cette grande refoulée des classes de français. Elle raconta alors le choc qu’avait été pour elle la découverte qu’elle ne devait plus raisonner en termes d’élèves, mais en terme de personnes, et le bouleversement heureux que la démarche créatrice, qui part de l’inconnu pour aller vers l’inconnu, avait apporté dans ses repérages traditionnels d’enseignant où l’on veut toujours circuler du connu vers le connu. Cette intervention, au risque du « je », ne fut pas sans écho.

La dernière table ronde, animée par Leslie Kaplan, sur les motivations des écrivains, vit plusieurs de ceux-ci affirmer leur volonté d’être des « écrivains-citoyens », ou, pour reprendre les mots de Gérard Noiret ou Alain Bellet dans la matinée, leur souci du politique dans la mesure où ils acceptaient d’aller dans la cité et d’y être des passeurs se confrontant au réel, aux lecteurs et à tous les participants, le plus souvent anonymes, de leurs ateliers. Participants dont Véronique Pittolo loua le courage de se lancer, en direct et sous le regard d’autrui, dans cette aventure si intime, livrant tant d’eux-mêmes : l’écriture.

Cette élégance n’était pas gratuite. Elle démontrait la générosité des écrivains présents. Pas de passeur sans empathie vers celui à qui on transmet, pas de passeur sans générosité. On ne peut que souhaiter qu’il en soit de même pour tout médiateur 1.

  1.  (retour)↑  Deux brochures sont à signaler pour tout renseignement complémentaire : Écrivains dans la cité, Paris, Maison des écrivains, Drac Ile-de-France, 1996, et L’Ami littéraire : un programme d’intervention d’écrivains dans les écoles, Paris, Maison des écrivains, 1996. Ces deux publications sont notamment disponibles auprès des deux éditeurs cités.