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Editorial

Martine Poulain

Au dernier Salon du livre, le Bulletin des bibliothèques de France organisait, avec la Bibliothèque publique d'information et la Fédération française de coopération entre bibliothèques, un débat consacré aux pressions et censures exercées par les élus du Front national sur les bibliothèques dont ils ont la charge. Cette tentative d'instrumentalisation, de perversion des valeurs fondatrices des bibliothèques, exige de notre part une réaction ferme de refus. La bibliothèque est lieu d'émancipation et non de servitude. Scripta manent> Nous avons voulu contribuer à la mémoire de ce qui ne sera, espérons-le, qu'un épisode de l'histoire des bibliothèques, en publiant ici le témoignage de notre collègue qui fut responsable de la bibliothèque d'Orange.

Voilà qui donne à réfléchir de manière renouvelée aux relations entre bibliothèque et politique. Le thème est vaste, et nous y reviendrons. Dans cette livraison, deux regards, aux antipodes l'un de l'autre quant à l'entendement du terme politique, sont proposés. L'un, se penchant sur l'histoire récente des bibliothèques d'un pays communiste d'Europe de l'Est, en l'occurrence l'ancienne République démocratique allemande, analyse la manière dont les bibliothécaires ont subi et/ou mis en uvre la censure d'État. Entre compromis et résistance Il y a, là aussi, une histoire qui ne doit pas être perdue, mais au contraire exhumée, si l'on veut en comprendre tous les rouages et l'implacable fonctionnement, contraire lui aussi au respect minimal de la liberté d'expression, de publication et de communication.

Le deuxième regard est une analyse, intéressante parce que légèrement iconoclaste, du succès de la politique de lecture publique menée au cours des quinze dernières années. Celle-ci pourrait bien cacher en fait une forme d'« échec ». Pendant que le thème de la lecture publique devenait un enjeu national, les bibliothécaires, qui en avaient été les fervents zélateurs, perdaient le contrôle de la mise en uvre de cette politique. Une proposition stimulante, en ce qu'elle offre de remises en cause, de questionnement des évidences, de déplacement du discours et des réflexions.

Enfin, une autre manière de penser la « politique » de lecture publique, est, bien sûr, de réfléchir aux modèles culturels qui lui sont sous-jacents. Une contribution s'interroge ici sur les contradictions du succès actuel des bibliothèques de lecture publique. La bibliothèque est, certes, aujourd'hui confrontée à des choix, qui ne sont pas simples à arbitrer, car tous légitimes. Mais le Bulletin des bibliothèques de France se promet de revenir aussi sur une autre évidence, qui veut voir dans les bibliothèques de lecture publique des lieux privilégiant l'absolue liberté du lecteur. Une telle conception sous-entend, ainsi que l'a proposé Daniel Pennac, que « le verbe lire ne supporte pas l'impératif ». Les atouts, mais aussi les limites d'une telle conception, qui a conduit les bibliothèques à se glorifier d'être un lieu de plaisir, pendant que l'école, décidément archaïque, était le lieu du devoir, doivent aujourd'hui être interrogés.