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Jacques Rigaud

Pour une refondation de la politique culturelle

Rapport au ministre de la Culture

Paris : La Documentation française, 1996. - 201 p. ; 24 cm. - (Collection des rapports officiels). isbn 2-11-003675-3. issn 0981-3764. 80 F

par Martine Poulain

Fraîchement arrivé au ministère de la Culture, Philippe Douste-Blazy a demandé à Jacques Rigaud, si l'on en croit certains lui-même candidat au poste de ministre, une étude visant à redéfinir les bases et les priorités de la politique culturelle et le mode de fonctionnement du ministère lui-même. Après huit mois d'un important travail, la commission constituée pour ce faire a rendu son rapport.

Évolutions

Dans son introduction, la commission fait quatre constats : une partie des activités culturelles initiées par l'État échappe au ministère de la Culture ; la culture scientifique et technique est largement sous-représentée dans le champ culturel ; les rapports des jeunes à la culture sont paradoxaux et insaisissables ; le champ de l'action culturelle n'est plus semblable à ce qu'il était dans les années 50. La montée en force des collectivités territoriales et le développement du marché et du tissu associatif ont changé la donne.

Si les conceptions des politiques culturelles ont évolué depuis Malraux - sans dater d'ailleurs exclusivement de cette période, puisque l'ancrage français en la matière est fort ancien -, les auteurs réaffirment que le fondement d'une politique culturelle ne peut être que politique : « Le but de l'action culturelle est d'accomplir la République » écrivent-ils en une jolie formule et en réfutant à diverses reprises le procès actuellement fait à la dépense culturelle - au sein même de l'État, c'est-à-dire des Finances.

Défendant la nécessité d'une action de l'État en la matière, ils la justifient par le fait qu'il représente seul la permanence et la durée ; que son rôle normatif est indispensable et qu'il joue un rôle de régulateur ; que les fonctionnaires et corps savants qu'il emploie ont donné au pays une expertise incessamment renouvelée ; que sa responsabilité en matière de formation artistique est grande ; qu'il doit encourager l'évaluation, la recherche et l'innovation ; et qu'enfin, il est le garant du pluralisme et de la justice sociale.

Une refondation nécessaire

Pour autant, ces responsabilités de l'État sont inégalement remplies et plusieurs points nécessitent réforme, estiment les auteurs, qui préconisent une « refondation » du ministère : « Il s'agit de bâtir le socle d'un projet nouveau qui, prenant en compte l'existant, l'étende, le hausse et le renouvelle ».

Les propositions de la commission concernent plusieurs aspects du domaine culturel. La culture ne doit pas être seulement l'attribution d'un ministère, mais doit irriguer toute la politique de l'État, car il y a des dimensions culturelles dans tous les domaines de l'exercice politique. La commission propose donc en ce sens la création d'un comité interministériel des affaires culturelles de l'État, présidé par le Premier ministre, et celle d'un Fonds d'intervention culturelle, destiné à encourager des initiatives prises par d'autres administrations. Elle préconise aussi un rapprochement entre ministère de la Culture et secteur culturel du ministère des Affaires étrangères.

La dénomination du ministère devrait redevenir ministère des Affaires culturelles, et celui-ci devrait être réorganisé. La Commission suggère certains rapprochements entre les directions existantes et propose, par exemple, une Direction du livre et de l'écrit, aux fonctions légèrement différentes de celles de la Direction du livre actuelle. Mais surtout, trop appelé aujourd'hui, par son développement même, à des tâches de gestion, le ministère devrait retrouver l'esprit qui fut le sien à l'origine, et qui consiste surtout à inventer, susciter, promouvoir.

La commission invite aussi à une révision des relations entre État et collectivités territoriales, appelant à davantage de cohérence et de permanence dans des critères qui régissent le soutien du premier aux secondes, à l'établissement de règles précises sous forme de cahiers des charges signés par les différents partenaires, à la création d'établissements publics culturels locaux, mais aussi à un renforcement de la présence territoriale de l'État, tant la faiblesse des Directions régionales des affaires culturelles est grande.

Formation et industries

Deux autres lignes de force émergent du rapport : l'insistance sur l'importance et les lacunes de l'éducation artistique, la nécessité d'une prise en compte plus grande des industries culturelles dans la réflexion. Les limites de la démocratisation conduisent en effet à réaffirmer plus que jamais l'importance de la formation artistique dès l'école, qui, on le sait, est particulièrement insuffisante en France. Les auteurs n'en limitent pas pour autant le rayonnement aux seuls enfants, estimant que « l'éducation artistique et culturelle est un droit permanent du citoyen ». Par éducation, il faut donc bien entendre aussi l'éducation permanente, conçue dans l'idée qu'il « n'existe pas d'art majeur ni d'art mineur ».

Enfin, la commission recommande la création, au sein du ministère, d'une délégation aux industries culturelles, apte à maîtriser les questions que posent à la création et à la diffusion les évolutions actuelles des industries culturelles : inventaire des grands chapitres qui fondent l'« exception culturelle » ; établissement de règles concernant la propriété intellectuelle ; mise en oeuvre d'une politique du patrimoine des industries culturelles.

Un ensemble de propositions intéressantes, aptes effectivement à ancrer davantage le ministère dans les mutations contemporaines. Le ministre indique dans sa préface vouloir retenir certaines de ces propositions. L'avenir dira de quelle manière elles ont influencé les politiques culturelles mises en oeuvre.