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Les Affaires culturelles au temps d'André Malraux, 1959-1969

Actes des journées d'étude des 30 novembre et 1er décembre 1989

Ed. par Augustin Girard et Geneviève Gentil. Paris : Comité d'histoire du ministère de la Culture ; La Documentation française, 1996. - xix-508 p. ; 24 cm. isbn 2-11-003674-5. 140 F

par Anne-Marie Bertrand

Cet ouvrage ne comporte pas seulement les actes des journées d'étude organisées en 1989, à l'occasion du trentième anniversaire du ministère de la Culture, mais aussi un nombre important de documents (environ 200 pages) peu accessibles, et dont la publication est donc précieuse - comme les exposés de Pierre Moinot devant les groupes de travail du Plan (1961), ou la première note de Marcel Landowski « pour l'organisation des structures musicales françaises » (1969). Il est également enrichi des organigrammes successifs du ministère et d'une chronologie très développée de son organisation et de son activité.

Les quelques discours d'André Malraux, repris également en annexe, complètent le recueil de textes édité à l'occasion du transfert des cendres au Panthéon, en novembre 1996 1. C'est donc d'un ensemble très utile qu'il s'agit là, enrichissant le travail fructueux du Comité d'histoire du ministère de la Culture.

Les historiens et les acteurs

L'essentiel de l'ouvrage est cependant composé des interventions prononcées lors des journées d'étude de 1989, et des débats qui les ont suivies. Ces journées avaient été organisées par le Département des études et de la prospective du ministère de la Culture, et leur édition est due au Comité d'histoire du ministère de la Culture, placé sous la direction d'Augustin Girard. La spécificité, et la force, de ce Comité sont de mêler étroitement les travaux des historiens et les témoignages des acteurs, entreprise particulièrement opportune pour le sujet ici traité, la naissance et le développement du ministère de la Culture, ou pour reprendre la formule d'Augustin Girard « comment, par quelles voies, par quels moyens, cette conception métaphysique de la culture [« cela seul qui survit à la mort »] a pu donner naissance à une administration qui, trente ans après, est reconnue par tous, gère dix milliards de crédits d'État et emploie directement quinze mille hommes ».

De nombreux responsables du ministère Malraux ont pu s'exprimer lors de ces journées d'étude, comme Pierre Moinot (conseiller technique du cabinet, 1959-1961), Bernard Anthonioz (membre du cabinet, 1959-1962), Guy Brajot (directeur des Théâtres et des maisons de la culture, 1961-1969), André Holleaux (directeur de cabinet, 1962-1965), mais aussi des responsables des ministères ultérieurs, comme Jacques Rigaud (directeur de cabinet de Jacques Duhamel et, depuis ces journées, chargé par Philippe Douste-Blazy d'une étude sur la refondation de la politique culturelle 2) et Jacques Sallois (premier directeur de cabinet de Jack Lang).

Des chercheurs, comme Janine Mossuz-Lavau, Pascal Ory, Jean-Pierre Rioux, André-Hubert Mesnard, complètent ce plateau. La confrontation entre ces deux approches, le témoignage et la recherche (« entre histoire et mémoire », dit Pierre Moinot), est particulièrement éclairante, dans un domaine où les archives sont souvent insuffisantes à rendre compte et expliquer - mais les témoignages le sont aussi -, comme le souligne drôlement l'échange entre Jacques Rigaud et Marcel Landowski, au cours duquel le premier cherche vainement à faire parler le second de ses relations avec Pierre Boulez (sujet, on l'imagine, où les archives, elles aussi, restent muettes).

Histoire d'une institution publique

On aura remarqué, à la lecture de ce rapide générique, que ce sont des administrateurs qui sont appelés à la barre des témoins, et non des hommes politiques. C'est que l'approche privilégiée ici est celle de l'histoire d'une institution publique (le ministère chargé de la Culture) : c'est à travers ce prisme qu'est traitée l'histoire des politiques publiques dans le domaine de la culture. Un exemple frappant est celui du rattachement de la tutelle de certaines associations d'éducation populaire au nouveau ministère des Affaires culturelles.

Rattachement incomplet, puisqu'il ne concerne que 16 associations sur 37, et 15 % du budget à répartir entre elles ; rattachement ambigu, puisque certaines associations demeurent sous la tutelle du haut-commissariat à la Jeunesse et aux Sports, tandis que d'autres sont sous une tutelle mixte ; rattachement provisoire, puisque dès 1962 la tutelle est restituée intégralement au haut-commissariat.

L'histoire administrative est le reflet de l'histoire politique : à travers ce rattachement manqué, on peut lire l'opposition du ministère Malraux (même si tous ses responsables n'étaient pas unanimes sur ce point) au secteur que l'on n'appelle pas encore « socioculturel », considéré comme un repoussoir, un ramassis d'amateurs contre qui (au même titre que contre les « Beaux-Arts » académiques ou la médiation scolaire) il faut construire l'action du ministère.

Ce choix du culturel contre le socioculturel fait encore débat aujourd'hui, où les acteurs culturels sont massivement invités à agir dans les quartiers dits « sensibles », souvent désertés par les associations et les structures intermédiaires. C'est finalement cette actualité des partis pris et des débats de 1959 qui frappe dans cet ouvrage : car quoi de plus actuel, aujourd'hui, que la question toujours à reprendre de la démocratisation de la culture ?

  1.  (retour)↑  André Malraux, La Politique, la culture : discours, articles, entretiens : 1925-1975, Paris, Gallimard, 1996, 410 p. (Folio : Essais ; 298).
  2.  (retour)↑  Jacques Rigaud, Pour une refondation de la politique culturelle : rapport au ministre de la Culture, Paris, La Documentation française, 1996, 201 p. (Collection des rapports officiels), cf. le compte rendu dans cette livraison p. 114.