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Philippe Poirrier

Histoire des politiques culturelles de la France contemporaine

Dijon : Bibliest, 1996. - 129 p. ; 22 cm. isbn : 2-9509795-1-3. 90 F

par Martine Poulain

Philippe Poirrier, maître de conférences à l'université de Bourgogne, et Bibliest ont fait oeuvre utile : il n'existait pas d'ouvrage de vulgarisation sur l'histoire des politiques culturelles. Cette synthèse, complète, bien pensée et bien conçue, couvre donc une lacune.

La longue durée

Philippe Poirrier n'entend pas une telle histoire comme relevant du seul XXe siècle, voire ne remontant qu'à la création du ministère des Affaires cultuelles par André Malraux. Il situe cette histoire dans la longue durée, héritière, à de multiples titres et quand bien même pour s'en distinguer, de l'Ancien Régime. L'auteur signale donc les dates et faits importants d'une telle histoire : la création des Académies, marquant une première institutionnalisation de l'exercice artistique ; le mécénat royal, aux multiples objectifs - soutien à une forme de création et encadrement des artistes. Il rappelle le mode de fonctionnement de la librairie sous l'Ancien Régime, le rôle de la Direction de la librairie, la place de la censure d'État.

La Révolution introduit une première rupture dans cette histoire, accompagnée par cette forme de remise en cause radicale qu'est le vandalisme. La période révolutionnaire voit émerger la naissance d'une politique du patrimoine - parfois dénommé patrimoine de la liberté -, qui se caractérise, entre autres, par la confirmation dans un rôle national de trois institutions majeures : la Bibliothèque nationale, les Archives nationales, le Muséum central des Arts.

La création d'une administration des monuments historiques est le fait du XIXe siècle, qui la rattache, signe des temps, au ministère de l'Intérieur. C'est la troisième République qui met en place, au sein du ministère de l'Instruction publique, une Direction des Beaux-Arts. L'État se concentre essentiellement sur des mesures en faveur de la protection du patrimoine et de son enseignement : « La fin de l'État mécène dans le champ de la production artistique laisse désormais au marché les modalités de la notoriété et de la reconnaissance artistique ». Un volontarisme municipal, que l'histoire culturelle a longtemps dénié, voire raillé, se fait jour, comme en témoignent la création de bibliothèques et surtout de musées : « près de 550 créations dans le siècle ».

Le Front populaire et la Libération

Autre rupture, courte mais signifiante dans l'histoire des politiques culturelles, celle qu'inaugure le Front populaire. Il affirme et revendique la légitimité de l'intervention de l'État en ce domaine, et initie une politique volontariste de vulgarisation de la culture savante, par exemple auprès des jeunes. La volonté de proposer à la population un usage culturel de loisirs alors naissants est aussi portée par nombre d'associations, souvent sous influence communiste : « Seul le Parti communiste français », estime l'auteur « propose [alors] une vision cohérente de la politique culturelle ».

A la Libération, démocratisation et première forme de décentralisation sont à l'ordre du jour. Cette dernière commence par le théâtre : en 1951, Jeanne Laurent confie à Jean Vilar le Théâtre national populaire. Mais l'État reste maître des financements et de la nomination des directeurs.

Malraux

La création du ministère des Affaires culturelles en 1959 marque une double rupture. Elle distingue - définitivement ? - la politique culturelle d'une politique éducative ; elle met en oeuvre une politique de planification en matière d'équipements culturels. En témoignent évidemment les maisons de la culture, fleuron de la politique malracienne, sur lesquelles plusieurs travaux évoqués dans cette rubrique reviennent. Les bibliothèques publiques, sans doute en grande partie par la seule volonté de la forte personnalité qu'était Julien Cain, ne bénéficient pas d'un rattachement à la Culture. Les villes ne sont pas en reste dans cette émergence de véritable politique culturelle. Bien que l'État leur en dénie la volonté et la compétence, certaines d'entre elles - Rennes, Grenoble, Bordeaux, Aubervilliers - affirment, chacune à sa manière, leurs tentatives en ce domaine. Mai 68, contestant des valeurs culturelles auparavant fédératrices même si portées différemment par les acteurs en jeu, introduit une nouvelle rupture.

Philippe Poirrier résume les conceptions des successeurs de Malraux, et par exemple celle de Jacques Duhamel qui crée, entre autres, le Fonds d'intervention culturelle destiné à soutenir les actions innovantes. Dans la décennie qui suit Malraux, le ministère de la Culture est à la recherche de nouveaux modes d'intervention, fragilisé par des politiques publiques qui ne font toujours pas de la culture une priorité et isolé face aux contestations idéologiques multiples qui marquent la période.

L'émergence des villes

C'est sans doute ailleurs que se nouent les éléments d'une nouvelle politique culturelle. Les villes, dont l'intérêt pour le secteur culturel prend racine dans la période antérieure, s'investissent fortement, à partir des élections municipales de 1977, dans ce domaine.

Pendant le long exercice de Jack Lang, de nombreuses initiatives témoignent d'un investissement redoublé et renouvelé de l'État dans le domaine culturel. Les grands travaux en sont un signe. L'entendement du mot culture est lui-même élargi, ce qui ne va pas sans susciter dans la deuxième partie de la décennie 80 dénonciations et protestations face à ce que certains considèrent comme une perte de sens. La politique langienne se déploie sur de multiples registres, la revendication d'une forme de modernité n'empêchant pas une politique redoublée en matière de patrimoine, avant que la formation artistique ne redevienne, pour Jack Lang comme pour ses successeurs, une priorité. Les politiques locales, déconcentration et décentralisation aidant, connaissent alors leur période d'embellie. Les années 90 marquent un retour de la rigueur financière et obligent à la définition plus ferme d'un réseau de compétences entre les collectivités territoriales.

Philippe Poirrier s'est confronté à un défi difficile : restituer un maximum de faits et de données, proposer une analyse politique de l'histoire culturelle qui intègre les travaux les plus récents, qui ont en commun de remettre en cause une histoire par trop marquée par la seule attention à l'action de l'État. Le pari est réussi.