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Françoise Benhamou

L'Économie de la culture

Paris : La Découverte, 1996. 119 p. ; 19 cm. (Repères ; 192). isbn 2-7071-2549-0. 49 F

par Jean-François Hersent

Pour ceux qui douteraient de l'imbrication étroite entre économie et culture, ce livre vient à point. Dans ce remarquable essai, Françoise Benhamou ausculte les rouages économiques de la culture dans une présentation suffisamment claire et synthétique pour que soient comblées aussi bien les attentes du lecteur averti que la soif de connaissance du néophyte.

Tous y découvriront un panorama qui couvre l'ensemble des secteurs qui ressortissent ordinairement au champ de la culture, à l'exception de l'économie des médias. C'est que l'auteur ne se contente pas d'analyser l'évolution des seules industries culturelles. Son propos est plus vaste. Il englobe aussi bien l'analyse comparée des politiques culturelles de plusieurs pays, le marché de l'art et le patrimoine que le spectacle vivant, l'emploi ou les transformations des pratiques culturelles.

La consommation culturelle

C'est par la « consommation » culturelle que s'ouvre le livre. Comment expliquer sa faible croissance attestée par de nombreuses enquêtes alors même que le revenu augmente ? Plusieurs hypothèses tentent de rendre compte de ce phénomène. La première n'est pas d'ordre sociologique : elle a trait à l'inégale répartition du capital culturel. Pour Pierre Bourdieu, en effet, le poids de l'apprentissage familial, prolongé et consolidé par l'école, détermine la reproduction des comportements culturels.

Comme l'ont montré les enquêtes du ministère de la Culture sur les pratiques culturelles des Français 1, l'amour de l'art 2 et l'inclination à fréquenter les lieux et les oeuvres de culture dépendent largement de l'héritage culturel transmis au sein de la famille : l'essor de la diffusion de l'offre culturelle n'a pas entraîné une profonde démocratisation de l'accès à la culture. Ce que nous apprend Françoise Benhamou, c'est que cette hypothèse dite de la reproduction, fortement critiquée en France depuis quelques années, est au coeur des théories économiques de la consommation culturelle élaborées aux États-Unis depuis l'étude de la Ford Foundation sur la fréquentation des spectacles de ballets (1974), démontrant que le niveau de diplôme, quelle que soit la position sur l'échelle des revenus, prévaut toujours sur celui du revenu.

D'autres hypothèses, émanant de chercheurs américains, sont également passées en revue. Leur dessein commun est d'appliquer au secteur culturel les postulats de l'analyse économique. On y retrouve les grands courants de cette discipline, depuis les néoclassiques et les marginalistes marqués par un déterminisme excessif jusqu'aux travaux les plus récents. Certains prennent en compte l'importance des phénomènes de substitution comme variable du niveau de consommation culturelle à partir du constat que le public des profanes, peu initié au théâtre, préfère les spectacles qu'il juge les moins risqués, tandis que d'autres appliquent au domaine des biens culturels la théorie de Kelvin Lancaster (1966), selon laquelle l'utilité d'un bien dérive de ses propriétés spécifiques. Ainsi, David Throsby (1990) s'attache à recenser les composantes esthétiques qui constituent le jugement sur la qualité d'une oeuvre et leur impact sur la demande de théâtre.

L'emploi culturel

L'attention est également attirée sur l'importance de l'emploi culturel, dont l'auteur ne néglige pas les difficultés d'évaluation, compte tenu de l'imprécision des sources. Depuis le dernier recensement (1990), l'effectif des professions artistiques (283 163 personnes en 1994 selon l'INSEE/DEP) s'est accru de 37 %, surtout dans le spectacle et l'audiovisuel, alors que le personnel de la conservation a connu une baisse de 17 % et que celui de l'édition de livres et de disques a stagné. D'autre part, l'évolution de l'emploi culturel n'échappe pas à la tendance dominante des autres branches : la main-d'oeuvre stable recule et l'intermittence tend à devenir la règle précisément dans l'audiovisuel et le spectacle.

Après avoir délimité le champ de l'économie culturelle, l'auteur s'attache à l'analyse du fonctionnement de ces piliers de la vie culturelle que sont le spectacle vivant, le marché de l'art, le patrimoine et les industries culturelles.

Partant du constat que « la fréquentation de la plupart des spectacles vivants est plus élitiste encore que celle d'autres institutions culturelles », Françoise Benhamou s'interroge sur l'offre et sur les politiques de subvention des institutions. La grande fragilité économique de ce secteur soumis à l'accroissement des coûts « et à la quasi-absence de réserves de productivité » conduit à un recours constant à l'aide publique (État et collectivités locales) ou au mécénat. La France privilégie la première, les pays anglo-saxons le second.

Pourtant, l'équilibre financier, malgré cette intervention massive et très inégalement répartie, fait toujours défaut. Il en est ainsi parce que, selon le modèle de Baumol et Bowen, deux économistes chargés d'établir un diagnostic sur la situation des théâtres de Broadway en 1965, seule une hausse des prix des billets pourrait compenser la croissance permanente des coûts du spectacle, au risque de réduire la demande... et les recettes. Or, si des économies sont possibles, elles restent insuffisantes et, en France, le théâtre vit essentiellement de subventions publiques 3, tout comme la musique, l'art lyrique et chorégraphique. Le dilemme qualité/nombre de spectateurs semble donc insoluble. En témoigne, aux yeux de l'auteur, l'effet pervers du mécanisme de la subvention qui, loin de faire baisser les prix du spectacle, contribue au contraire à les augmenter et ainsi exclure une stratégie de l'audience au profit d'une stratégie de la qualité, nettement plus élitiste. Quant au marché de l'art, il présente, de par son fonctionnement et l'importance des mouvements spéculatifs dont il est l'objet, de grandes analogies avec les marchés financiers 4.

On est ainsi conduit à nouveau à s'interroger sur les mécanismes qui concourent à l'établissement de la valeur marchande de l'oeuvre d'art, dans la mesure où « son prix, si elle a quelque valeur esthétique reconnue, augmente au cours du temps. La possibilité de la revendre lui confère, aux yeux de l'économiste, le statut d'actif financier, autorisant la comparaison entre le taux de rendement des oeuvres et celui d'autres actifs ».

Analysant d'autre part « la fièvre muséale » des années 80, l'auteur met en lumière les contradictions que soulève la gestion de plus en plus commerciale des musées (recettes propres, tarification, commercialisation de produits dérivés, etc.). Contradictions que l'on retrouve pour la gestion des monuments historiques, preuve que « préoccupations patrimoniales et préoccupations économiques ne font pas toujours bon ménage » et, conclut avec raison l'économiste Françoise Benhamou, « peut-être est-ce heureux ».

Industries et politiques culturelles

En dernier lieu, sont abordées les industries culturelles (livre, disque, cinéma). Cela fait à présent soixante ans que ces dernières suscitent des analyses aussi pertinentes que polémiques. L'investigation systématique dont elles ont fait l'objet depuis et le nombre impressionnant de publications qui leur est consacré font qu'il s'agit d'un secteur désormais bien connu dont l'importance économique, tant en termes financiers qu'en termes d'emploi, n'échappe plus à personne. On en trouvera dans ce livre une bonne présentation synthétique, quoiqu'un peu rapide sur l'essor du multimédia.

Le dernier chapitre est consacré aux politiques culturelles. C'est l'occasion d'une réflexion féconde sur leurs fondements économiques et leur importance respective aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en France, ainsi que sur les philosophies qui les sous-tendent. Au total, quelles que soient les critiques à l'encontre des politiques publiques et des institutions culturelles rentes de situation et excès de protection, bureaucratisation et dérive des budgets, inefficacité redistributive, voire assèchement de la création, etc., il n'en demeure pas moins selon l'auteur, qu'on ne saurait s'entêter « à ne compter que les retombées marchandes des investissements culturels ». Autrement dit, il vaut mieux mesurer l'efficacité des politiques publiques à l'aune de la qualité plutôt qu'à celle de la fréquentation et de l'audimat. Bel hommage de l'économie à la Culture, en vérité !

  1.  (retour)↑  Cf. Olivier Donnat, Les Français face à la culture, Paris, La Découverte, 1994. Curieusement, cet ouvrage ne figure pas dans l'abondante bibliographie proposée par l'auteur. On pourra également se reporter à Olivier Donnat et Denis Cogneau, Les Pratiques culturelles des Français. Évolution 1973-1989, Paris, dep-mcc, La Découverte/La Documentation française, 1990.
  2.  (retour)↑  Pierre Bourdieu et Pierre Dardel, L'Amour de l'Art, Paris, Éd. de Minuit, 1969.
  3.  (retour)↑  % des budgets des cinq théâtres nationaux Odéon, Comédie française, Chaillot, La Colline, Théâtre national de Strasbourg proviennent de subventions de l'État.
  4.  (retour)↑  Cf. Raymonde Moulin, L'Artiste, l'institution et le marché, Paris, Flammarion, 1992.