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Serge Bouffange

Pro Deo et Patria

Casterman : librairie, imprimerie, édition (1776-1919). Genève : Droz, 1996. 350 p. ; 22 cm. (Histoire et civilisation du livre ; 22). isbn 2-600-00136-0. 308 FF

par Isabelle Kratz

Casterman, me direz-vous,... Tintin bien sûr ! Certes, mais avant la naissance en 1934 de notre héros à la houppette, qu'en était-il de cette maison d'édition belge maintenant si célèbre ?

C'est bien à cette question que Serge Bouffange se fait fort de répondre en retraçant l'histoire de l'entreprise depuis ses origines en 1776 jusqu'en 1919. Étude des personnalités qui se sont succédé à la tête de la maison, analyse quantitative et qualitative de la production, suivi de l'évolution technique des moyens de production et des changements de la structure administrative, tels sont les éléments que l'auteur a su placer dans son ouvrage.

Ce travail puise sa richesse dans les sources exceptionnelles auxquelles Serge Bouffange a eu accès. Il a pu en effet exploiter les archives de la maison tournaisienne et disposer de collections éditoriales très complètes. Qu'il nous soit permis d'aborder seulement quelques points forts de cet ouvrage d'une densité redoutable, à la fois instrument de travail sur l'histoire de l'édition belge et documentaire plein de vie sur une famille où les caractères forts ne manquent pas.

De fortes personnalités

Si Donat Casterman est, en cette fin du siècle des Lumières, le fondateur officiel de la maison Casterman (librairie, puis librairie-imprimerie), il revient à son fils, Josué, de donner à la maison tournaisienne son véritable essor, de 1829 à 1850, en commençant une activité éditoriale, notamment tournée vers les contrefaçons d'impressions françaises.

Maître du navire jusqu'en 1869, Henri Casterman, quant à lui, donne à l'ensemble une structure solide, une assise financière ancrée dans le patrimoine immobilier. Il étend les activités de la maison vers la France, en créant à Paris une filiale qui se maintiendra jusqu'à la Première Guerre mondiale, et finit d'industrialiser les techniques de production.

Depuis 1852, l'accord avec la France a enlevé aux éditeurs belges le fort lucratif marché des contrefaçons, mais Henri réagit en développant sa propre politique éditoriale, dans le cadre notamment de collections à contenu édifiant et en se fidélisant un « vivier » d'auteurs. Il devient ainsi le premier éditeur belge et le plus gros exportateur de livres vers la France.

Ses fils Henri et Louis ne peuvent maintenir l'essor de l'entreprise, et subissent quelque peu les conséquences de la guerre scolaire qui bat alors son plein en Belgique, et celles du débat sur la place à accorder à la religion. Du moins se préoccupent-ils de moderniser le matériel de l'imprimerie et de maintenir la production, ce qui permet, au début du XXe siècle, de transformer l'ancienne entreprise familiale en une société anonyme financièrement saine. Malheureusement, la Première Guerre mondiale va porter un coup sévère à l'activité de la maison et il faudra attendre l'arrivée du héros Tintin pour que Casterman retrouve sa place sur le marché de l'édition.

De la littérature édifiante...

Ce bref survol de l'histoire chronologique de la maison Casterman, qui respecte le plan adopté par Serge Bouffange, nous amène à parler de l'importance des convictions religieuses de la famille Casterman et de leurs conséquences manifestes dans la direction des affaires.

Tous les Casterman ont toujours exprimé leur volonté de mettre leur activité (de libraire, d'éditeur et d'imprimeur) au service de leur foi, sans pour autant négliger tout le potentiel financier que cet engagement religieux pouvait représenter. Cette imbrication des convictions personnelles dans leur politique professionnelle a été plus ou moins réussie selon la période : Josué et Henri (à qui on doit l'édition de la Nouvelle revue théologique) ont su jouer un rôle central dans le mouvement politico-religieux de l'époque et leurs relations avec le parti catholique ultramontain et la papauté ont plutôt servi leurs intérêts en alimentant leurs presses. Louis et Henri-Josué Casterman, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, ont en revanche moins bien géré la question en se liant de manière fort désavantageuse à des entreprises éditoriales exclusivement religieuses, oubliant que la bonne marche des affaires devait être leur souci principal.

Toujours est-il que la production globale de la maison Casterman reflète, tout au long de la période étudiée, l'importance de la religion dans l'orientation des éditions Casterman. La place sans cesse croissante accordée aux ouvrages scolaires et aux livres pour la jeunesse est un exemple caractéristique sur ce point.

Cette politique éditoriale n'est cependant pas sans contradiction avec la politique sociale très calculée menée par les différentes directions à l'égard de leur personnel. En effet, on n'oublie pas de nous parler des conditions de travail en vigueur dans cette maison Casterman qui, en l'espace de 150 ans, se voit obligée de subir deux révolutions industrielles et de passer du stade de la petite affaire artisanale à celle de l'entreprise éditoriale de plus de 200 salariés !

Serge Bouffange a ici le mérite d'apporter une contribution fort réussie à un domaine de recherches encore peu défriché : l'histoire de l'édition belge. Le public ne dispose en effet pour l'instant sur le sujet d'aucune étude globale comparable par exemple à l'Histoire de l'édition française ou même à la Geschichte des Deutschen Buchhandels. L'édition belge a souvent été vue à travers le prisme de la production éditoriale française, en raison de l'importance du problème des contrefaçons. Alors, en attendant la réalisation d'un travail général, les études consacrées à une maison ou à un éditeur posent des jalons fort appréciables.