entête
entête

Missions multiples et nécessaires convictions

Dominique Baillon-Lalande

Administrativement, il n’existe pas de définition d’une bibliothèque municipale. A fortiori, ses missions ne sont pas définies. C’est donc par commodité que l’on parle des « missions » des BM, qui ne connaissent aucune prescription réglementaire, alors que l’on devrait plutôt évoquer leur « rôle ».

Mais, au moment où les BM pensent remplir ce rôle, grâce à la conjonction entre l’émergence d’un nouveau type de bibliothèque adopté par le public et l’attribution de moyens considérablement accrus, la problématique se déplace et la bibliothèque municipale se trouve confrontée à de nouveaux défis : la fracture sociale et les « nouveaux publics », les « nouveaux médias » et les « nouvelles techniques de l’information », sans oublier la redécouverte du patrimoine.

Les bibliothécaires, dans ce flottement, ont donc tendance à se fixer eux-mêmes leurs propres objectifs, en correspondance avec leur imaginaire personnel de la bibliothèque idéale, ou à se sentir investis de toutes les missions qui concernent le livre et la lecture. Historiquement, celles-ci sont : la conservation du patrimoine, la constitution et l’enrichissement des collections et leur mise à disposition des lecteurs. Il s’agit donc de diffuser, auprès d’un large public, la mémoire et l’actualité de la pensée, la création littéraire et artistique, et l’innovation scientifique et technique.

Un rôle culturel et social

Les bibliothèques se trouvent être les seuls lieux de mémoire de la production éditoriale d’hier et d’aujourd’hui, à l’heure où les librairies, faute de disponibilités financières et de place, n’ont ordinairement plus de politique de stock, et où les éditeurs pilonnent de plus en plus rapidement les ouvrages. La constitution des fonds représente donc une responsabilité culturelle réelle, indispensable à la vie du livre et à la documentation du lecteur.

Cela concerne aussi les autres supports dits « multimédias ». Ainsi, quelle possibilité resterait-il aujourd’hui à la diffusion du patrimoine cinématographique, dans une société où les ciné-clubs disparaissent, où les cinémas indépendants sont économiquement en grand péril, où les vidéoclubs vont au plus lucratif et où la télévision ne semble plus se poser la question de sa vocation d’éducation culturelle, si les bibliothécaires ne s’en étaient saisis ?

Cela dit, si l’introduction des nouveaux supports dans les bibliothèques relève de la responsabilité culturelle des bibliothécaires, ce n’est pas leur seule motivation à l’ouverture de ces nouveaux services. En diversifiant ainsi les propositions, les bibliothécaires espèrent également toucher un public plus jeune et plus populaire, qui paraît malheureusement quelque peu absent des statistiques de fréquentation. Cette démarche correspond donc aussi à une logique de conquête de nouveaux publics.

Il apparaît clairement que, par ses ressources multiples et ses supports variés, par l’accès libre et gratuit et la consultation sur place, par les conseils qui peuvent accompagner l’offre de lecture, la bibliothèque joue, de fait, un rôle culturel et social important. Le glissement de la bibliothèque, lieu de documentation, de démocratisation du savoir et de formation, à la bibliothèque, lieu de socialisation centré sur les médias, est alors naturel. Nous savons tous que l’aménagement de nos établissements, la diversité de leur offre, la qualité de l’accueil, concourent tout autant à leur fréquentation que l’excellence de leur fonds.

Nos espaces sont aussi perçus par le public comme des lieux de loisirs, où chacun vient pour se détendre, visionner un film, feuilleter une revue, lire une bande dessinée, ou retrouver des amis. Pour certains publics, la bibliothèque se trouve être parfois le seul lieu de rencontre avec les autres. De ce fait, si elle n’aide pas vraiment l’individu à s’inscrire dans la société, elle lui évite au moins de s’en marginaliser complètement. Finie donc la bibliothèque lieu de consommation, où le public viendrait faire son marché, et où un personnel compétent le guiderait dans ses choix et l’assisterait dans ses recherches.

Une fois les bibliothèques ouvertes, le fonds constitué et le public fidélisé, tout reste à faire pour mener une politique de développement de la lecture. La bibliothèque se doit de favoriser la découverte et l’appropriation des biens culturels, en créant un rapport vivant à la connaissance, à l’information. Elle se doit aussi de développer une relation entre un lieu de vie collectif axé sur la lecture et les chemins solitaires de la lecture.

Une démarche collective

L’action culturelle en bibliothèque, qui n’est qu’une manière approfondie de mettre en valeur les fonds et d’en assurer la diffusion, de façon durable et profonde, auprès des publics, ne peut être un dispositif isolé. Elle doit signifier une participation active de l’institution à un projet communautaire de développement culturel et de socialisation, en vue de diminuer les obstacles psychologiques, culturels et sociaux à la lecture. Plus la collectivité rassemble de populations frappées par la crise économique, plus l’action culturelle menée par la bibliothèque doit proposer des « réponses multiples ».

La conquête de nouveaux lecteurs suppose une démarche en direction des autres lieux publics qui les accueillent. C’est pourquoi un grand nombre de bibliothèques a tissé un important réseau avec les crèches, écoles, collèges, comités d’entreprises, hôpitaux, prisons, maisons de retraite, centres de loisirs. L’action culturelle en faveur de la lecture doit se concevoir comme une politique d’ensemble, qui utilise par priorité les bibliothèques, mais ne se limite pas à elles, et passe par un réseau beaucoup plus large, beaucoup plus diffus d’institutions, dont la plupart relèvent du secteur associatif.

Les bibliothécaires se doivent d’aller à la rencontre des populations les plus éloignées de la culture, pour des raisons géographiques ou socio-économiques. Ils doivent s’attacher à leur faciliter l’accès à l’écrit en utilisant des techniques éprouvées : mettre le livre partout où il peut être lu, emprunté, feuilleté, en choisissant soigneusement des dépôts ou en aidant à la constitution de fonds dans d’autres institutions, afin de familiariser le public avec les livres. Ensuite, les bibliothèques, par des actions de sensibilisation, doivent chercher à créer des liens entre ce public et la lecture : atelier de lecture, d’écriture, exposition, rencontre avec des créateurs, sur les lieux de vie du public ciblé (centres sociaux, maisons de quartier, locaux associatifs...).

S’il est intéressant de se déplacer pour aller sur le terrain et offrir des animations hors les murs, et d’investir d’autres lieux pour conquérir des lecteurs potentiels, il est également important d’accueillir, en alternance et selon un horaire préétabli, ces mêmes associations et leurs adhérents au sein de la bibliothèque, selon des modalités décidées en commun par les partenaires (présentation de documentation, familiarisation avec les nouvelles technologies considérées comme qualifiantes, visites d’expositions, etc.). Cela permet d’une part d’éviter de transformer les bibliothèques en ghettos, et d’autre part de les faire découvrir dans l’espoir d’une appropriation future.

Accueil d’écrivains

J’aimerais m’attacher particulièrement à trois actions menées depuis quelques années à Nanterre : la collaboration avec un auteur, sous forme de travail suivi (un ou deux mois) ou en résidence, les lectures publiques ou les textes sous forme orale, les partenariats littéraires (revues littéraires, éditeurs). Ces exemples ne sont pas anodins, ils relèvent de façon exemplaire de notre responsabilité culturelle envers la défense de la production éditoriale à risque, en rupture avec les logiques commerciales. Ils constituent également les actions en direction d’un public captif, mais aussi d’un public « non acquis ».

Accueillir un auteur à la bibliothèque, c’est tout d’abord le choisir avec soin. Entreront en ligne de compte ses qualités littéraires, l’intérêt des sujets qu’il aborde par rapport aux « populations concernées ». Sa personnalité est également importante. Il s’agit à chaque fois de trouver des écrivains soucieux du monde et ayant le goût du partage. Aussi, chaque résidence ou accueil est de fait différent.

A Nanterre, Azouz Bégag a captivé le public par son parcours, par le fait que certains ont pu s’identifier à lui et par un fort pouvoir de séduction et d’humour. La force de Jean-Noël Blanc a résidé non seulement dans la valeur de ses textes, mais dans la qualité de son écoute, dans sa modestie et dans la façon dont il a su valoriser ses interlocuteurs à chacune des rencontres. Maïté Pinero, quant à elle, a séduit par sa passion, sa conviction et ses aventures de journaliste en Amérique latine ; elle a su provoquer et faire rêver.

Accueillir un écrivain à la bibliothèque c’est, de façon modeste et réaliste, créer des voies d’accès au livre, à l’amour de la lecture, à la découverte de la littérature contemporaine. Quand, par la présentation de livres ou par une exposition, nous faisons découvrir un auteur au public, nous lui faisons aussi connaître certains éditeurs, nous provoquons des choix de lectures et pouvons amener, par certains extraits, à des questionnements plus fondamentaux sur les thèmes sociaux et psychologiques abordés.

Ensuite, la rencontre avec l’auteur offre à chacun la possibilité d’être en rapport direct avec un créateur, vivant, proche, complexe. Une relation de connivence et de compréhension se substitue à l’admiration ou à l’indifférence envers un être sacralisé.

Rencontrer un auteur, c’est un événement particulier, car parler, aujourd’hui, de livre et de littérature est exceptionnel. Pour ceux qui aiment lire et discuter de leurs goûts littéraires, les occasions sont plutôt rares. Et cela fait partie de notre rôle de favoriser ces rencontres entre créateur et « public cultivé », afin de permettre l’échange et l’enrichissement de chacun. L’auteur peut, lui aussi, trouver intérêt à se rapprocher du public, à écouter ses accords, ses frustrations, ses incompréhensions.

Ces contacts sont valorisants pour l’auteur, le lecteur et le personnel de la bibliothèque ; ils contribuent à rendre les bibliothèques vivantes, en créant un échange qui se distingue de celui des débats télévisés par la qualité de l’émotion qui en émane.

Rencontres dans les écoles

Mais n’assiste souvent à ces rencontres que le public fidèle de la bibliothèque ; il est donc judicieux de profiter de la présence de l’auteur sur la ville pour organiser des interventions extérieures, en collaboration avec d’autres partenaires institutionnels ou associatifs. Celles-ci peuvent prendre des formes diverses : lectures publiques, présentation de l’auteur, débat, exposition, dépôt de livres, préparation d’interview, atelier d’écriture, réalisation vidéo autour d’un livre...

Les premiers que l’on cherche à atteindre sont les collégiens et lycéens qui restent un public facile, car captif. Mais, on le sait maintenant, s’ils hantent tous nos bibliothèques pour leur travail scolaire, ils n’en lisent pas plus pour autant. Comme nous le faisons donc en primaire, il s’agit de les conquérir au plaisir de lire, ou de les réconcilier avec la lecture. Or, un auteur dans une classe, c’est toujours un plaisir.

Beaucoup d’écrivains se souviennent de l’impact, toujours très fort, de cette première rencontre. Ils sont surpris par l’étonnement des jeunes qui découvrent qu’un écrivain ne ressemble pas forcément à Victor Hugo, qu’il parle comme eux, qu’il peut même être une femme... Ensuite, des questions fusent, toutes sortes de questions, que l’écrivain saisit au vol sans en écarter aucune. Toutes, y compris celles qui n’ont strictement rien à voir avec la littérature, peuvent être, pour des personnes qui ont envie de parler, d’être entendues et d’écouter, une façon de s’exprimer. Et, en même temps, toutes ces interrogations ramènent tôt ou tard à l’écriture et à la lecture, puisqu’il s’agit toujours de la pensée, de la vie, de la façon de penser la vie...

Il est toujours intéressant de parler du métier lui-même, du fait qu’écrire est aussi un métier, etc. L’auteur répondra aux questions sur sa table de travail, ses horaires, ses manies, sur l’argent, les contrats, mais aussi, sur ses rapports avec les médias, avec la société dans son ensemble ; cela peut être une façon d’engager des discussions sur la place qu’on peut, qu’on veut occuper dans la société, sur l’avenir, sur la façon de se situer... Mais cela peut être aussi tout simplement une occasion de parler du travail à des jeunes, pour lesquels cette notion est actuellement difficile à saisir, étant donné la réalité du chômage et de la situation de leurs parents.

Comme le note François Salvaing, une définition possible de la banlieue est « un lieu où l’image du travail n’existe plus ». C’est important, parce que inattendu pour eux, surprenant, de parler à ces jeunes du rapport entre travail et passion. Cette première rencontre peut être extrêmement riche. L’écrivain qui parle du fait d’écrire est amené à montrer, d’une façon ou d’une autre, que l’écriture est le lieu des différences, où tout est permis, où chacun peut faire l’expérience de sa pensée propre, alors même que les vies peuvent sembler identiques ou les chemins suivis, semblables.

Il est intéressant de profiter de l’impact de cette rencontre pour prolonger le travail avec l’auteur sur deux ou trois séances (écriture, travail critique sur un livre particulier, découverte d’auteurs amis présentés par l’auteur, etc.).

Dans les quartiers, des rencontres, uniques, peuvent suffire, en collaboration avec toutes les associations « partantes » pour l’aventure, après avoir pris soin de bien diffuser les livres en un grand nombre d’exemplaires.

Un autre terrain riche à explorer est la maison d’arrêt. Le public y est fragilisé à l’extrême, mais si avide, qu’il s’y passe des rencontres extraordinaires ; les attentes, la tension y sont autres et les questions directes. Il y règne comme un état d’urgence. Il s’agit surtout de ne pas se lancer à l’aveuglette, mais de s’appuyer sur les forces éducatrices et culturelles existant au sein de l’établissement pénitentiaire, afin de ne pas mettre l’auteur en difficulté et de ne pas décevoir l’« appétit » des détenus. Les enjeux sont extrêmes et la marge réduite. Mais, bien préparées, ces rencontres sont inoubliables.

Lectures orales

L’autre axe, qui me paraît une base des actions culturelles à mener, c’est l’oralité. La lecture, sous forme de conte, de théâtralisation ou de simples lectures à haute voix, facilite l’accès aux textes, le partage et la sociabilité. La séduction du texte à haute voix, plus accessible, plus directement vivant, car chargé d’une émotion personnelle, provoque le goût du texte, l’envie d’en savoir plus, de prolonger le plaisir.

Il existe une complémentarité entre la lecture orale et la lecture silencieuse, comme si le passage par la voix d’un autre ouvrait de nouveaux chemins à la compréhension. Ce jeu entre langue orale (perçue comme proche de la langue parlée, même quand elle en est éloignée) et langue écrite permet d’atteindre des personnes en état d’échec avec la lecture individuelle. Daniel Pennac a bien analysé ce phénomène dans Comme un roman 1. Les élèves, bloqués par l’effort du déchiffrage dans la lecture, se trouvent ainsi à égalité d’intelligence avec les autres pour découvrir un texte et échanger à son propos. Et quelle merveilleuse façon de faire découvrir et de partager les textes que nous aimons.

Dans un registre similaire, on pourrait évoquer les ateliers d’écriture, sur lesquels j’ai été, et suis encore parfois, très partagée. Je dois cependant reconnaître, après une expérimentation de plusieurs années, que ceux-ci constituent un moyen non négligeable de réconciliation avec les mots et le plaisir du langage. Chez les jeunes en échec scolaire ou chez des éléments marginalisés, se refamiliariser avec les mots, c’est permettre un processus de revalorisation personnelle par le langage écrit, et parfois réapprendre à communiquer.

A Nanterre, nous avons la chance d’avoir un contrat de partenariat avec une compagnie locale, le Théâtre du Fauteuil, qui donne ainsi des textes littéraires à « entendre », dans les classes, à la maison d’arrêt et à la bibliothèque. Le fait d’avoir une compagnie en résidence, créant une complicité et une compréhension tout à fait bénéfique au travail de fond et en continuité, permet aussi une cohérence et une création de liens plus profonds avec les publics. C’est une sorte d’accompagnement réciproque.

Mais, de la diversité naît la richesse et, dans nos cabarets littéraires (cinq fois par an, le mardi soir), nous aimons accueillir d’autres compagnies qui, avant le débat avec des auteurs, éditeurs... sur un thème particulier (« Polar », Oulipo, Japon, libération des camps, nouvelles, etc.) plongent le public dans la littérature, et nourrissent ainsi la rencontre. Les cabarets sont animés par la revue Encres Vagabondes, soutenue financièrement par la bibliothèque, coorganisatrice de ces soirées.

Une telle collaboration présente de multiples avantages : circulation de l’information, enrichissement des propositions, fidélisation d’un public, soutien à une revue qui, tous les trimestres, présente et défend des auteurs, des collections, des petits éditeurs, des expériences que nous souhaitons également soutenir, parce qu’elles font la richesse du monde éditorial et littéraire d’aujourd’hui. Nous y trouvons une continuité à notre travail de mise en valeur des fonds. L’association Encres Vagabondes organise aussi des ateliers d’écriture et intervient à la maison d’arrêt avec le Théâtre du Fauteuil (atelier lecture, atelier d’écriture).

Des lieux de vie culturelle

Le dispositif de développement de la lecture en direction du public adolescent et adulte à Nanterre repose donc sur quatre assises : les bibliothèques, le Théâtre du Fauteuil, Encres Vagabondes, et des auteurs. J’ai centré mon propos sur les publics adultes, parce que la plupart des bibliothèques travaillent aujourd’hui avec le secteur scolaire (de la maternelle au collège), le milieu institutionnel de l’enfance (centre de loisirs, crèches) et ce avec une légitimité parfaitement consensuelle dans la profession et dans la cité et avec beaucoup d’avance dans le temps et d’expérience par rapport aux sections adultes.

L’étrangeté est que la mission pédagogique (donc culturelle et sociale) des sections enfantines paraît évidente et qu’en revanche ces mêmes missions socioculturelles en sections adultes ressemblent souvent à un militantisme déplacé, un luxe, qui mettraient notre vocation de centre de documentation en péril. Serait-ce que l’adulte n’aurait pas besoin d’accompagnement à la lecture ? Ou serait-ce que ces missions culturelles et sociales, qui nous obligent à nous remettre en cause, nous bousculent ?

Ces missions sont lourdes, certes, mais nous les partageons avec d’autres. Tenter d’y répondre c’est prendre sa place dans des dispositifs globaux (dispositif social local et politique de développement culturel) pour être plus efficace et offrir des actions plus cohérentes. C’est accepter de travailler en complémentarité avec d’autres partenaires, rompre un splendide isolement et intégrer l’idée que nous ne sommes qu’un élément du développement culturel et de l’intégration sociale de l’individu, mais qu’il y aurait faillite à nous soustraire à nos responsabilités.

Il nous faut apprendre à mieux travailler avec d’autres, pour remplir au mieux nos missions en direction de la population, des publics, qui, seuls, justifient notre existence. Si nous ne défendons pas les auteurs et l’édition, qui se trouve, nous le savons tous, en situation difficile, que sera le paysage éditorial de demain ? Qui donc peut mieux que nous les défendre ? Si nous nous contentons d’acquérir, de classer des documents et de les distribuer aux publics, n’est-ce pas à terme pouvoir être remplacé (tout aussi efficacement et à coût moindre) par un service de distribution par correspondance ? Ne devons-nous pas faire de nos établissements de vrais lieux de vie culturelle nécessaires à la cité ? N’avons-nous pas à porter le livre partout pour le faire exister d’avantage et mieux ?

Ainsi il n’est pas juste de s’abriter derrière la question financière qui serait supposée faire obstacle à l’action culturelle en bibliothèque. Chaque bibliothécaire devrait défendre la nécessité absolue d’avoir une somme au moins égale à 10 % du budget d’acquisition pour la mise en valeur des fonds et le développement de la lecture, même quand cela nécessite des choix difficiles. Il y a là, pour nos services, une nécessité, une responsabilité inhérente à notre travail, voire une priorité puisqu’il s’agit d’une responsabilité publique, sociale et culturelle.

Pour ma part, je suis convaincue que le livre est et restera la meilleure façon de découvrir le monde, les autres et soi-même, qu’il constitue un tel plaisir et un tel enrichissement que notre rôle est de le partager avec le plus grand nombre possible.

Naïvement sans doute, je crois qu’une humanité qui lit ne peut être que moins barbare, que tous ont les capacités d’accéder à la lecture. Il nous appartient d’aménager les rencontres qui peuvent être déterminantes, de défricher des chemins pour mettre la lecture à la portée de chacun dans sa différence. Tout bibliothécaire se devrait d’être un militant au service de la rencontre, de la culture, de la lecture, une sorte d’entremetteur vers le plaisir et la découverte du monde et c’est, ma foi, plutôt un privilège d’exercer une profession qui a pour but le partage de ce que l’on aime.

Novembre 1996

  1.  (retour)↑  Gallimard, 1992.