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De la bibliothèque au droit de cité

Parcours de jeunes usagers des quartiers sensibles

Michèle Petit

En ces temps de désarroi, on demande beaucoup à la culture, que l’on voudrait réparatrice, réconciliatrice : pas moins que de pallier les défaillances de l’économie, quand elle n’est plus à même d’assurer « l’intégration sociale ».

Et aux bibliothécaires, on ne demande pas moins que de corriger, localement, dans des quartiers dits « sensibles », un ensemble de processus lourds se situant à de tout autres échelles : protéger les jeunes de la rue, et les introduire à une sorte de rite de passage, de devoir d’appartenance à une société à laquelle ils seraient tenus de s’agréger, alors même que l’accès leur en est chaque jour plus barré. Mission hautement improbable, dont les apories se liraient dans ces violences dont les bibliothèques sont quelquefois l’objet.

Lutter contre l’exclusion et la relégation

Pourtant les bibliothèques publiques contribuent, de façon indubitable, à une lutte contre ces processus d’exclusion et de relégation. Mais ce n’est pas parce qu’elles donneraient lieu à des formes de patronage ou de gardiennage, où les bibliothécaires feraient figure de nouveaux travailleurs sociaux.

Ce n’est pas non plus parce que les jeunes y assimileraient, au fil d’œuvres édifiantes, un « patrimoine commun » érigé en totem rassembleur, autour duquel ils serreraient les rangs. C’est parce que, dans les bibliothèques, les jeunes peuvent majorer un « capital » scolaire et culturel qu’ils tenteront ensuite de négocier sur le marché de l’emploi. Et c’est peut-être avant tout parce qu’en faisant leurs des textes, des images qu’ils y trouvent, certains élaborent une intelligence de soi, de l’autre, du monde, une distance critique, qui leur permettent de sortir des places assignées. De devenir un peu plus sujets de leurs destins, et pas seulement objets du discours des autres.

C’est ce qui apparaît à l’issue d’une analyse des parcours, des expériences, des façons de faire, des représentations de jeunes issus de milieux socialement défavorisés, dont le cours de la vie a été infléchi, peu ou prou, dans un domaine ou dans un autre, par la fréquentation d’une bibliothèque 1. Par l’approche privilégiée de ces parcours singuliers, on repère les domaines où les bibliothèques jouent déjà un rôle tangible dans cette lutte contre l’exclusion, mais aussi ceux où des utilisations plus discrètes, plus « sauvages », laissent penser que ces équipements publics pourraient développer leur action.

De l’accompagnement scolaire à la construction de soi

Le mode le plus courant, et le plus visible, de l’appropriation de la bibliothèque par ces jeunes, c’est l’accompagnement scolaire. Plus encore s’ils sont enfants d’immigrés, la bibliothèque constitue pour eux un point d’appui crucial dans des stratégies de poursuite ou de reprise des études. Et cela autant par les documents ou les usuels dont ils peuvent disposer, par les conseils et l’encouragement des bibliothécaires, que par l’ambiance propice à l’étude, par ce cadre structurant où ils se soutiennent les uns les autres, parfois par le simple fait de se voir travailler.

Dans le même temps où elle se prête à ces formes d’utilisation parascolaires, la bibliothèque constitue un véritable espace d’appartenance. Là, les jeunes sentent qu’ils participent d’un ensemble, où chacun trouve place en étant respecté. Là, « on a un lieu où on peut se réunir, comme les autres » – en toute dignité. Et s’il est un aspect auquel beaucoup se disent sensibles, c’est à ce rôle de la bibliothèque comme « club », lieu où se rencontrer, où se retrouver, hors du regard familial ou du contrôle communautaire, loin de la rue et de ses galères.

L’intégration professionnelle

En contribuant à la poursuite du cursus scolaire et à l’apprentissage de formes d’autodiscipline, quelquefois aussi à la maîtrise de la langue, les bibliothèques concourent donc à la première intégration : l’intégration professionnelle.

« Première », dès lors que le travail professionnel reste le vecteur le plus important pour acquérir une légitimité sociale. Mais, si le diplôme reste un atout pour obtenir un emploi, il n’est pas suffisant : les réseaux de relations sont souvent déterminants, et le seront toujours plus, à l’heure où l’on sait que l’éventuel retour de la croissance ne ramènera pas le plein emploi.

Et c’est là où les appartenances sociales rattrapent au collet même les plus pugnaces. Là où la xénophobie se fait sentir avec violence. Là encore où la « tradition » vous enjoint parfois de rentrer à la maison, si vous êtes une fille d’origine musulmane. Les efforts de ces jeunes peuvent ainsi tourner court, et la bibliothèque trouve ses limites : quand on en sort, et que l’on désire s’intégrer, encore faut-il que l’on vous fasse de la place...

Pour un certain nombre d’entre eux, qui viennent plutôt en groupe, la bibliothèque est perçue avant tout comme ce complément essentiel de l’école, où ils se réchauffent le cœur auprès de ceux qui leur ressemblent. S’ils s’aventurent dans les rayons, c’est essentiellement pour chercher des documents en rapport avec le devoir ou l’exposé à préparer. Ou, à l’occasion, pour y glaner des connaissances sur des thèmes dont on ne peut pas parler en famille, comme, par excellence, la sexualité.

Mais pour eux, l’utilisation de la bibliothèque en restera là. Ils auront passé des journées entières, depuis le primaire, en bibliothèque, entourés de livres, mais ils n’y auront pas pris goût à lire. Ou ils auront accédé à ce plaisir dans l’enfance, puis ils l’auront perdu. Et ils arrêteront de venir quand leur parcours scolaire s’achèvera. Quant aux bribes de savoir, de capital culturel qu’ils auront acquis, elles pourront former une sorte de costume d’emprunt, sans avoir forcément donné lieu à une véritable appropriation.

D’autres, en revanche, trouvent en bibliothèque les moyens de passer à un autre mode d’apprentissage, plus autonome, plus affranchi de la parole d’un maître, à un autre rapport à la culture livresque où la curiosité personnelle a sa part. Ou ils y découvrent des textes qui leur permettent tout un travail d’élaboration de leur subjectivité. C’est le cas de garçons qui se sont différenciés de ceux de leur âge, du fait de leur sensibilité, de leur tempérament solitaire, ou quelquefois d’une altération consécutive à une rencontre, et qui confortent cette différence grâce à la lecture. C’est plus fréquemment le cas des jeunes filles, et notamment de celles qui sont issues de l’immigration : elles se saisissent d’armes qui les aident à une émancipation active.

Symboliser son expérience

De façon souvent discrète, pour nombre de ces jeunes, la bibliothèque contribue aussi, en effet, à la construction de soi, à l’élaboration d’un monde à soi, d’un univers symbolique où trouver place, et ce quelquefois dès l’enfance. Elle est le lieu de l’ouverture à l’imaginaire, qui peut être si étroit quand on n’a pour tout horizon que les quelques rues d’un quartier où rien ne vous surprend jamais. C’est en bibliothèque, par exemple, qu’en écoutant le Livre de la jungle, on comprend qu’il existe autre chose que ce qui vous entoure, que l’on peut devenir autre chose, construire sa cabane dans la jungle.

La bibliothèque, c’est également le lieu de l’élargissement du répertoire des identifications possibles. Et de la symbolisation, de ces mots qu’on découvre dans des livres, qui permettent de donner sens à ce que l’on vit, de tenir dans l’adversité, d’affronter l’âpreté des relations et ce mal de vivre si fréquemment évoqués dans les entretiens. Car la difficulté à trouver une appartenance, une place dans un monde déjà là, n’est pas seulement économique, elle est aussi affective, sexuelle, existentielle.

En rencontrant des mots où est transcrite l’expérience d’hommes et de femmes, d’ici ou d’ailleurs, d’hier ou d’aujourd’hui, ces jeunes découvrent, pour parler comme Norge, qu’« heureusement qu’on est nombreux à être seuls au monde ». Et ils en apprennent long sur eux-mêmes, sur des régions d’eux-mêmes qu’ils n’avaient pas su dire, et sur le monde qui les entoure.

Pour ceux-là, c’est une expérience cruciale, et elle rappelle, si besoin était, que le langage n’est pas réductible à un instrument. Le langage touche à la construction du sujet parlant, et la symbolisation a, au plan psychologique, un rôle intégrateur essentiel : plus on est capable de nommer ce que l’on vit, plus on est à même de le vivre, et apte à le changer. Tandis que si l’on ne dispose pas de mots pour dire son désarroi ou sa colère, pour penser les impasses dans lesquelles on sent sa vie engagée, il ne reste que le corps pour parler, par ses symptômes ou ses passages à l’acte.

A cet égard, il ne serait pire cadeau empoisonné, sous prétexte d’un utilitarisme à courte vue, que de priver ces jeunes de l’accès à des connaissances formalisées et à des œuvres – qu’il s’agisse de romans, de poésies, de films, de chansons... – qui leur permettent de donner libre cours à leur capacité de symbolisation, de sublimation, de rêverie.

Penser sa situation en y étant aidé par des textes, des images, qui touchent au plus profond de l’expérience humaine, n’est pas un luxe superflu, un artifice de nanti. C’est un droit élémentaire, une question de dignité. Et cela, pas seulement pour être plus agile pour manier la langue, et maximiser ses chances, toujours plus ténues, d’accéder à un « vrai » emploi. Mais parce qu’il n’est peut-être de pire souffrance que d’être privé de moyens pour donner sens à ce que l’on vit.

De la construction de soi au droit de cité

De surcroît, quand on écoute ces jeunes, on voit qu’en acquérant un peu de « jeu » dans la langue, ils peuvent quelquefois s’ouvrir à d’autres mouvements. Et qu’à trouver des mots qui les révèlent, au sens où l’on dit « révéler » une photo, ils sont plus aptes à se déprendre des assignations, des images stigmatisantes qu’on leur renvoie, des attentes des proches, ou de ce qu’ils croyaient, jusque-là, le plus apte à les définir – des leurres du « faux self ». De tout ce qui, autrement dit, les somme de rester à une place, et de n’en pas bouger.

Pour nombre de ceux que l’on a rencontrés, la bibliothèque est ainsi le lieu d’un temps pour soi, d’une prise de distance, d’où ils ont pu mettre en perspective leur histoire, s’ouvrir à d’autres points de vue. C’est un lieu où ils confortent leur esprit critique et leur art d’argumenter, notamment pour se différencier des proches sans trop le vivre comme une trahison. Ce qui est encore plus difficile pour celles et ceux dont les parents ont immigré.

A ceux-là, la bibliothèque permet de faire jouer des appartenances plurielles, de se rendre maître de quelques éléments de leur culture d’origine, plutôt que d’en être les otages culpabilisés, et de les conjuguer à des textes d’ici. De lire tout à la fois Matoub Lounès et Arthur Rimbaud. Ou Yachar Kemal et René Descartes. D’apprendre l’histoire de la décolonisation et celle des résistants. Les univers culturels dont ils participent s’agencent, s’imbriquent, plutôt que de se faire la guerre au cœur de chacun.

La bibliothèque contribue alors à un travail d’« intégration » de leur histoire – au sens psychanalytique du terme. Et peut-être « l’intégration sociale » n’est-elle pas possible sans cette intégration-là... D’autant qu’à procéder de façon singulière à de tels assemblages, de tels bricolages, ces jeunes sont moins vulnérables devant ceux qui apportent des réponses toutes faites à leurs inquiétudes identitaires, et leur promettent d’être « intégralement » membre de quelque chose.

Élaborer une identité singulière

Plus largement, pouvoir se penser dans sa subjectivité, son individualité, prend une importance accrue, pour être moins exposé à ce qu’un lien totalisant à une bande, une secte, une ethnie, une chapelle, une mosquée, ne vienne parer à la mise en crise des identifications et des appartenances, à la marginalisation économique et politique.

La galère, la montée des fondamentalismes et de l’extrême-droite ne tiennent pas seulement à l’exclusion économique, elles sont aussi imputables à la fragilité du sentiment de son identité. Toujours présente au cœur de ces dérives, la haine de l’autre a maille à partir avec la haine de soi. Et les plus démunis de références culturelles sont les plus enclins à être séduits par ces prothèses identitaires, ces mythes qui vous assurent d’une identité collective, à fondement clanique, ethnique ou religieux.

C’est dire que les formes d’utilisation de la bibliothèque relatives à la construction de soi, si elles sont moins visibles que les usages parascolaires, ne sont pas moins importantes. En fait, cette élaboration d’une identité propre, singulière, est sans doute seule à même d’ouvrir à d’autres formes de sociabilité que celles que l’on redoute dans les quartiers « difficiles », à d’autres façons de vivre ensemble que celles où l’on se tient serrés, comme un seul homme, autour d’un chef de bande, d’un clocher, d’un Livre unique. Et elle peut constituer le fondement même d’une citoyenneté active, qui donne un contenu vivant à la démocratie.

Car, si presque tous ceux que l’on a écoutés se disent très désenchantés de « la politique » identifiée aux jeux de la classe politique, ce désenchantement ne signifie pas du tout qu’ils se désintéressent de la chose publique : alors que l’air du temps prétend les jeunes dépolitisés ou individualistes, ceux-là ont beaucoup de curiosité pour les « sujets de société », l’actualité. Ils sont passionnés par les discussions, ils rêvent d’occasions de s’exprimer. Ils s’impliquent dans des associations, et développent des réseaux de solidarité, qui ne se limitent pas à leurs proches.

Mais, là où le concours de la bibliothèque semble le plus incertain, c’est pour tout ce qui a trait à la formation d’une intelligence historique, politique, susceptible de soutenir ce fort désir d’inscription citoyenne. Parmi ces jeunes, seuls les plus avancés dans leurs études semblent y trouver accès à des sources d’information diversifiées, tandis que les autres, pour la plupart, ne s’en remettent qu’au média télévisuel – quand bien même ils se plaignent de n’y entendre qu’une seule voix. Beaucoup disent souhaiter des formes d’animation, de conversation, de débat, qui permettent l’exercice d’une liberté de parole, et, au-delà, la mise en œuvre de ce désir d’expression civique, politique. Comme si, pour eux, il était dans la vocation même de la bibliothèque, qui recueille des voix plurielles, d’hier ou d’aujourd’hui, d’appeler aussi des échanges langagiers inédits.

Ils aspirent ainsi à ce qu’elle devienne une sorte de forum, qui permettrait une plus grande interactivité avec l’espace extérieur, et ils redoutent que ce lieu privilégié d’échanges humains ne se transforme en un « supermarché », froid, anonyme, où les bibliothécaires ne seraient plus préposés qu’à lire du code-barre.

Le rôle de passeur des bibliothécaires

Pourquoi certains réussissent-ils à diversifier leurs modes d’utilisation de la bibliothèque, tandis que les autres se cantonnent à l’accompagnement scolaire ?

Tout se passe, en fait, comme si on présupposait à l’usager une autonomie dont on attend, en même temps, que la bibliothèque l’aide à la construire. A celui qui a « envie de changer », qui a « envie de devenir autre chose », la bibliothèque permet beaucoup. Mais c’est bien plus incertain pour celui qui est peu assuré d’un tel désir.

Pour l’un comme pour l’autre, pourtant, la rencontre, même fugace, avec un professionnel peut être décisive. Car, pour s’approprier les contenus d’une bibliothèque, il ne suffit pas d’en franchir les portes. Encore faut-il, au fil des années, accomplir une sorte de course de haies, où, à chaque passage – de la section jeunesse à la section adultes, d’une annexe de quartier à un équipement central, d’un type d’utilisation à un autre, d’un registre de lecture à un autre... –, la confrontation ambivalente à la nouveauté est réactivée.

Or, si le jeune usager est accompagné, soutenu, lors des premiers pas qu’il effectue dans ce monde qui diffère des lieux habituels, pour passer les autres seuils il se retrouve abandonné à lui-même. Et la question n’est pas tant d’apprendre à manier ces outils permettant de repérer où se situe ce que l’on cherche, que d’être, à chaque nouvelle étape, autorisé par des passeurs à « aller plus loin », au-delà des marques familières, à élargir le champ de ce qu’on pourrait choisir. Autrement, l’usager risque de se rabattre sur ce qu’il connaît déjà, d’en revenir toujours à sa bibliothèque de quartier, à un même rayon, ou à un même type d’ouvrages : Stephen King ou Jamais sans ma fille de Betty Mahmoody, par exemple, si fréquemment cités au fil des entretiens – la pauvreté des univers livresques de ces jeunes contrastant, sauf exception, avec leur intelligence, leur sensibilité, leur quête poétique.

Cela ne veut pas dire qu’il faille glisser vers une médiation de type pédagogique, loin de là : ils sont très attachés à ce qui distingue la bibliothèque, terre de liberté, de l’école. Mais, à les entendre, on mesure l’importance que peut prendre un rapport personnalisé avec un professionnel. On voit que ce n’est pas la bibliothèque, ou l’école, qui leur ont donné le goût de lire, d’apprendre, et, pour certains, de découvrir autre chose. C’est un enseignant, un bibliothécaire qui, fort de sa passion, l’a transmise, dans un rapport singulier : on en a eu des exemples, à tous les âges, dans différents domaines, lors de cette enquête. Une simple fréquentation matérielle des livres ne suffit pas à susciter le goût de lire, a fortiori quand on est peu autorisé à s’aventurer dans la culture lettrée du fait de son origine sociale : la dimension de la rencontre, de l’attention discrète, des paroles « vraies » s’avère ici essentielle.

Le professionnel, c’est celui ou celle qui légitime un désir de lire mal assuré. Celui ou celle qui peut faire passer à autre chose, qui peut permettre à un jeune non pas de rester coincé entre quelques lectures programmées, quelques titres passe-partout, mais d’avoir une chance de faire des rencontres différentes, grâce à des fonds vivants. Et celui ou celle qui, ce faisant, déplace cette vieille ligne de partage qui a longtemps réservé aux seuls nantis le droit à l’intériorité, à la singularité, à la différenciation, tandis que les loisirs des pauvres étaient traités « à la grosse », sur un mode collectif, homogénéisant, à des fins d’édification.

Du « social » à la cité

De ce paternalisme, de cet hygiénisme social, on entend peut-être l’écho, aujourd’hui, quand on ne cesse de parler du « rôle social » des bibliothèques, de leurs « usages sociaux », de leurs « missions d’éveil culturel » – comme si ceux qui vivent sur les bords de nos villes étaient endormis...

La « mission » d’une bibliothèque, culturelle et politique, n’est-elle pas avant tout d’être le lieu où peuvent s’exercer les droits culturels de chacun, de permettre l’accès, le plus démocratique possible, au savoir, et à des œuvres qui aident à penser sa vérité subjective et son humanité partagée ? Et c’est sans doute encore d’offrir des passerelles vers des univers culturels élargis, vers des lectures plurielles. Car on ne saurait trop insister sur cette caractéristique du livre, la pluralité, et sur l’importance de cette pluralité, pour que chacun puisse élaborer sa propre histoire, et se porter là où on ne l’attend pas, plutôt que de s’engouffrer dans des identités plaquées. Comme le dit une jeune fille turque : « La bibliothèque idéale ? On vient y chercher quelque chose, on en repart avec autre chose ».

Se porter là où on ne vous attend pas, sortir des places assignées, c’est encore, très concrètement, pouvoir sortir un peu de son milieu habituel, et de son quartier. Si les jeunes que l’on a rencontrés sont curieux du monde, c’est aussi pour ouvrir l’espace où ils se sentent confinés : même parmi ces bons élèves, très désireux de faire leur chemin, peu d’entre eux se hasardent au centre des villes, où tant de choses leur signifient qu’ils n’en sont pas.

Or, être cantonné dans un quartier, c’est déjà être stigmatisé, identifié par son image négative. C’est également devoir vivre entre soi, en ajustant ses façons de faire par l’imitation, la surveillance mutuelle, qui peut s’exercer notamment de façon très lourde à l’encontre des jeunes filles d’origine musulmane.

A cet égard, il peut être urgent d’imaginer des passages, pour que celles et ceux qui habitent dans des espaces relégués soient mieux reliés au reste de la ville, du pays, du monde. Cela pose la question du type d’échanges que les bibliothèques rendent possibles : échanges localisés, cloisonnés, limités aux proches, dans des lieux refuges qui protègent de la rue et de ses pièges, mais qui deviennent des territoires de l’entre-soi ; ou échanges plus larges, qui permettent la rencontre avec d’autres publics, l’ouverture sur d’autres espaces... et sur la cité.

Car il peut sembler tout aussi urgent d’inventer des façons de tirer le « social » ou le socioculturel vers la cité, la polis. C’est dans le cadre d’un traitement social et territorial de l’exclusion que les bibliothèques municipales ont dû définir leur action auprès des populations défavorisées. Mais peut-être faudrait-il interroger, aujourd’hui, les limites d’un tel traitement, et prendre la mesure des risques qu’il y aurait à couper l’« intégration sociale » de la citoyenneté. Aux États-Unis, c’est parce que les Noirs ont été exclus de l’exercice concret de la citoyenneté que les mouvements religieux ont pu se substituer au champ politique. En France, d’une façon proche, le développement des associations de réislamisation est à mettre en rapport avec le fait que la participation politique et civile n’a cessé de diminuer dans les quartiers défavorisés.

Cela excède, bien sûr, la question des bibliothèques. Mais on peut justement s’inquiéter de la faible marge de manœuvre dont disposent les bibliothécaires, alors que les processus ségrégatifs s’accentuent. Le plus imaginatif des professionnels de la lecture publique verra ses tentatives mises en impasse dans certains contextes. Seul, la plupart du temps, il ne peut d’ailleurs rien : c’est toujours dans une configuration que la bibliothèque trouve sa place, et son efficace.

Mais au-delà du travail en partenariat – qui n’est d’ailleurs engagé que timidement, le plus souvent –, c’est toute la question d’un projet de ville, et de société, qui est très vite posée, à partir de ces entretiens. A ne lutter contre l’exclusion que par l’assistance et le contrôle social, on jouerait sans doute un jeu dangereux. Et les bibliothécaires risqueraient d’en être réduits à animer des ghettos, ou à voir, de plus en plus, des bibliothèques flamber...

Novembre 1996

  1.  (retour)↑  Cette recherche a été commandée par le Service études et Recherche de la bpi et financée par la DLL. Elle s’appuie sur des enquêtes effectuées à Bobigny, Bron, Mulhouse, Hérouville-Saint-Clair, Auxerre et Nyons. 90 entretiens approfondis y ont été effectués avec des jeunes. Les résultats vont être publiés dans l’ouvrage de Michèle Petit, Chantal Balley, Raymonde Ladefroux et Isabelle Rossignol, De la bibliothèque au droit de cité, BPI, 1996.