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Catalogues du futur, futur des catalogues

Chantal Sibille

Les bibliothécaires savent que les traditions historiques pèsent lourd sur le catalogage et ses produits ; mais ils étaient venus nombreux à cette journée de réflexion sur le devenir des catalogues, qui posait la question des liens entre l’information primaire et l’information secondaire 1. Antoine Provansal, co-organisateur de la journée, inscrivait l’interrogation sur l’évolution des catalogues dans la problématique générale de l’accès à l’information – et, partant, des fonctionnalités et des usages nouveaux demandés aujourd’hui aux catalogues, en lien étroit avec l’utilisation des nouvelles technologies et la prise en compte grandissante des utilisateurs.

Le mythe de la bibliothèque universelle

François Dupuigrenet Desroussilles proposait une brève histoire des catalogues de bibliothèques, en soulignant que les problèmes d’aujourd’hui trouvent leurs échos dans le passé, depuis la période médiévale, où le catalogue n’est pas régi par un modèle unique, jusqu’à la fin du XIXe siècle où se répand l’idée d’un contrôle bibliographique universel.

Il concluait que « le mythe de la bibliothèque universelle a été largement réalisé au niveau de l’information secondaire [...] ; mais reste entière la question de l’accès à l’information primaire, qui était déjà le souci des catalogueurs anciens ». L’on est ainsi passé du mythe du livre universel (la Bible, contenant tout) au mythe de la bibliothèque universelle (le réseau, potentiellement infini), sachant qu’il faut les rattacher tous deux au mythe de la Nature, dont la complexité attend d’être déchiffrée.

Qu’attendent les utilisateurs d’aujourd’hui des catalogues de ressources documentaires ? Des renseignements et des informations, qui proviennent autant des catalogues de bibliothèques que des bases de données ou du texte intégral lui-même.

Le catalogue, pour quoi faire ?

Hervé Le Crosnier distinguait trois attitudes face à cette hétérogénéité des ressources : son refus, son apprentissage ou une fuite en avant technologique. Les bibliothèques se situent à la croisée de ces chemins, et cherchent en hésitant quelle attitude adopter face aux outils. La mise en place de catalogues collectifs s’avère contraignante et coûteuse. On en revient de plus en plus à la connexion de catalogues locaux, qui pose par ailleurs d’autres problèmes d’efficacité. N’est-il pas possible de trouver une autre voie, qui réponde avec autant de souplesse que de rigueur aux exigences de tous les types de lecteurs ?

Cela nécessite de se pencher plus précisément sur la description du document et sur les points d’accès qui permettront de le découvrir et de l’exploiter. Le travail sur le langage apparaît ici primordial, et permet de faire émerger les notions d’hypertexte et d’hypercatalogues ; celles-ci proposent à l’utilisateur d’accéder à d’autres informations que celles de la notice propre, et procèdent par démarches d’approfondissement, d’association ou de navigation. A partir d’un même outil, un lecteur peut par exemple avoir accès à la description d’un document, visualiser sa table des matières, prendre connaissance des autres titres de la collection concernée et lire une courte biographie de l’auteur.

Plusieurs bibliothèques se sont lancées, à des degrés divers d’intégration, dans cette démarche d’information globale.

Marie-Pierre Dion présentait le catalogue multimédia de la bibliothèque municipale classée de Valenciennes 2. Les Valenciennois peuvent feuilleter électroniquement un manuscrit ou des cartes postales anciennes de leur cité ; ils peuvent voir un extrait de film, écouter des morceaux sonores, prendre connaissance d’une table des matières ou d’une quatrième de couverture et accéder au réseau des CD-Rom.

Ce catalogue allie l’avantage d’unifier les modes d’accès, donc de simplifier la vie du lecteur, tout en contribuant à protéger le fonds ancien et à promouvoir l’ensemble des collections de la bibliothèque. Toutes les acquisitions ne sont pas scannées systématiquement, mais ce traitement résulte d’un choix du bibliothécaire, qui doit décider s’il enrichit l’exploitation du document.

Tordre le bâton des accès

Dans la même optique, Hervé Le Crosnier décrivait les nécessaires améliorations à apporter à la notice catalographique : ajouter des descripteurs et simplifier leur structure ; ajouter des résumés dont les termes soient interrogeables ; utiliser des classifications ainsi que des informations annexes.

Francis Agostini prenait comme exemple la question de la notice enrichie. La bibliothèque de La Villette a évalué ses outils catalographiques pour vérifier s’ils étaient de véritables outils de sélection. Les questions posées par les utilisateurs ont été récupérées, testées sur l’OPAC, puis le résultat a été analysé. Il est apparu que l’ergonomie de consultation n’était pas satisfaisante.

C’est pourquoi la bibliothèque a opté pour une séparation des outils, et propose au public un OPAC et un serveur documentaire, où le tri s’effectue sur les mots des résumés 3. L’esprit est de « tordre le bâton des accès », en sur-indexant les documents, en attribuant une qualification aux différents supports ayant le même concept, et en rédigeant des résumés.

Francis Agostini concluait que ce travail n’avait pas à être nécessairement systématique, mais plutôt à opérer en fonction de l’offre documentaire, pour « créer des reliefs dans nos catalogues, comme nous cherchons à créer des reliefs dans la mise en espace de nos collections, pour éviter le piège du labyrinthe ».

Une économie politique de la connaissance

Les exemples de Valenciennes ou de La Villette montrent que les catalogues doivent prendre leur place dans le monde actuel de l’information, en s’y intégrant à part entière ; ceci passe par la reconnaissance de tous les types d’utilisateurs, qu’ils soient présents dans la bibliothèque ou distants, et par la mesure de leur satisfaction. L’enjeu est d’importance pour qui veut éviter une information à deux vitesses et garantir un accès démocratique. Hervé Le Crosnier rappelait avec raison que « la connaissance est un bien public » et que les bibliothécaires constituent « la seule force organisée capable de mettre un bémol à cette marchandisation de l’information » ; les catalogues sont un des outils pour ce faire.

Avec quels outils d’aujourd’hui peut-on construire l’outil de demain que sera le catalogue ? Plusieurs outils, techniques, normes et formats sont disponibles ; la question est donc celle du choix le plus pertinent à faire dans un contexte donné.

Spécifier ou intégrer les catalogues ?

Yves Moret débutait sa présentation de la norme Z 39-50 par un rapide historique destiné à lever toute ambiguïté sur sa définition même 4. Norme nationale américaine créée pour aider à interroger des catalogues distants, Z 39-50 demande des développements lourds et est destinée à des applications bibliodocumentaires.

On distingue trois versions de la Z 39-50, dont seules les deux dernières sont dotées d’une syntaxe d’interrogation abstraite, qui forge l’identité même de la norme. Techniquement, le poste-client Z 39-50 envoie une requête à une ou plusieurs bases, qu’il traduit dans le langage des serveurs via son serveur Z 39-50 ; celui-ci récupère les réponses et les traduit au client qui les présente alors à l’utilisateur.

Cette norme n’est pas la condition sine qua non de l’interrogation à distance des catalogues, puisque plusieurs types d’implémentation l’autorisent, présentant chacun des avantages et des inconvénients plus ou moins forts, parmi lesquels l’absence de langage universel d’interrogation. Outre le type du client passif (Minitel) ou l’accès par le Web, un système à plusieurs étages consiste à ce qu’un client Web interroge un serveur Web qui offre à son tour un accès à un client/serveur Z 39-50 ; celui-ci traduit alors la requête, puis réexpédie les réponses par le Web. Ce système permet, entre autres, de s’affranchir d’un problème matériel, puisque la partie la plus lourde n’est pas supportée par l’usager.

La démonstration en ligne de Dominique Lahary soulignait une particularité intéressante de Z 39-50, qui est de pouvoir interroger plusieurs bases hétérogènes en même temps, avec le même outil et avec des commandes uniques.

Cette norme est un outil relativement professionnel, tandis que le protocole HTTP correspond à un fonctionnement grand public ; mais – comme le rappelait Yves Moret –, ils ne s’excluent pas, et le choix de l’un ou de l’autre dépend des utilisations que l’on veut en faire.

La différence fondamentale entre Z 39-50 et HTTP réside dans le mécanisme des sessions. Avec Z 39-50, l’utilisateur ouvre une session, dialogue sans contrainte de temps et peut envoyer x requêtes avant de fermer la session ; tandis qu’avec HTTP, l’utilisateur doit ouvrir une session à chaque requête envoyée. Ce cas de figure pose le problème des connexions et de la sauvegarde de l’historique des requêtes, et met ainsi en valeur les atouts de Z 39-50.

Ces questions techniques suscitent inquiétudes et interrogations quant aux choix auxquels sont confrontés les bibliothécaires pour donner accès à leurs catalogues : est-il plus pertinent d’utiliser l’outil professionnel à spécificité bibliographique qu’est la Z 39-50, ou vaut-il mieux donner à nos catalogues les mêmes accès qu’aux autres sources d’information en les intégrant dans le système porteur actuel du Web (via HTTP), comme le préconise Hervé Le Crosnier ?

Le débat est ouvert, mais plusieurs intervenants ont d’ores et déjà souligné que la vraie question ne portait pas sur un choix « grand public ou professionnel » (puisqu’il existe des systèmes combinatoires Web/Z 39-50 totalement transparents pour l’utilisateur), mais tournait plutôt autour de la capacité-machine : le Web sera-t-il assez puissant pour supporter plusieurs Z 39-50 ?

Les catalogues du futur, liés aux technologies modernes, dépendent aussi pour une part des documents de demain. Les documents primaires sont souvent numérisés pour être stockés, ou sont directement diffusés sous forme électronique. Ceci n’est pas sans influence sur l’information secondaire contenue dans les catalogues.

Catherine Lupovici évoquait ce phénomène en présentant le format SGML (Standard Generalized Markup Language), qui est une technique de production du document papier utilisée dans le monde de l’édition. L’information secondaire d’un document comprend plusieurs éléments, pris dans le document lui-même pour sa partie descriptive, ou hors du document en ce qui concerne les informations à valeur ajoutée telles que l’indexation ou la localisation. Or, en présence de documents primaires électroniques, les bibliothécaires sont amenés à se demander s’il ne serait pas pertinent de stocker les informations à valeur ajoutée avec le document lui-même pour constituer le catalogue, puisque le format SGML permet déjà de traiter directement la partie descriptive, en l’extrayant de la structure codée du document.

Les utilisations bibliographiques de SGML commencent à générer réflexions et produits, que Catherine Lupovici passa en revue. Notons que la bibliothèque du Congrès prépare des traductions MARC/SGML, considérant qu’elle sera amenée à utiliser autant l’un que l’autre.

Quelles données pour quel catalogage ?

Ces travaux de transcription et de convergence de formats constituent une lourde charge, mais Catherine Lupovici faisait remarquer qu’il ne s’agit pas là d’une révolution conceptuelle ; en revanche il est important de recentrer le débat sur la question du type de données que veulent les bibliothécaires pour demain, leur fonction et leur destination. S’« il faut des emplois de catalogueurs pour faire des catalogues », comme le rappelait à juste titre Hervé Le Crosnier, il faut aussi définir des objectifs et des contenus, qui conditionneront en fin de compte le choix des outils techniques.

La discussion qui clôturait cette journée a permis d’évoquer un certain nombre de thèmes corrélatifs, qui prennent toute leur place dans cette réflexion : le coût des notices enrichies, l’utilité et la place des catalogues collectifs dans ce contexte, le problème des droits liés à l’utilisation de documents audiovisuels, le devenir de leur catalogage, la formation des professionnels des bibliothèques. Beaucoup de questions ont été posées, qui mériteraient que d’autres journées d’étude y soient spécifiquement consacrées.

  1.  (retour)↑  Journée d’étude organisée par l’ABF et l’ACB le 21 juin 1996 à l’auditorium de la BNF.
  2.  (retour)↑  Ce catalogue « étendu » et convivial est interrogé 20 à 30 fois plus que l’ancien catalogue, et les réservations de nouveautés se sont multipliées, peut-être grâce à la présentation intégrée des quatrièmes de couverture, mais aussi à cause du contexte général de transformation de la BM et d’une mise en réseau des établissements culturels de la ville.
  3.  (retour)↑  Afin d’interroger le résumé dans de bonnes conditions, sa structure de base a été normalisée et découpée en trois séquences, assurant chacune une fonction dans un nombre maximal de lignes : la partie synthétique fournit le contexte et le propos ; la partie analytique donne des accès supplémentaires spécifiques ; et la partie critique aide le public à faire son choix.
  4.  (retour)↑  On trouvera un article consacré à la question dans : François ROLE, « Deux outils pour les bibliothèques distribuées : la norme Z 39-50 et le protocole HTTP », Bulletin des bibliothèques de France, 1995, n° 5, p. 50-53.