entête
entête

La Politique documentaire des établissements d'enseignement supérieur

Martine Poulain

La CPU (Conférence des présidents d’université) et l’ADBU (Association des directeurs de bibliothèques universitaires) organisaient les 23 et 24 mai derniers une rencontre entre présidents, enseignants-chercheurs et directeurs de bibliothèques universitaires *. L’heure était en effet aux États généraux de l’Enseignement supérieur et François Bayrou cherchait à faire se tenir partout des rencontres censées lui permettre de peaufiner ses propositions.

La bibliothèque au cœur de l’université

Il revenait donc à Jean-Marc Monteil, premier vice-président de la CPU et à Marie-Dominique Heusse, présidente de l’ADBU, d’introduire ces journées. Le premier insistait sur l’importance capitale de la documentation pour l’enseignement et la recherche universitaires. La question n’a pas encore été prise en compte comme elle devrait l’être. Le développement des nouvelles technologies offre un espace de liberté et va sans doute multiplier encore les recours aux ressources documentaires, mais l’appropriation de l’outil documentaire par les universités reste encore à réaliser.

Marie-Dominique Heusse soulignait à quel point une rencontre entre directeurs de bibliothèques et présidents d’université était riche de sens et devait être le prélude à un renforcement de l’action commune et à une affirmation plus grande de l’importance de la situation documentaire dans la vie de l’université. Le développement de la documentation n’a en effet « pas suivi, quantitativement et qualitativement, le rythme de développement de l’université ». Or, les bibliothèques universitaires ne sont-elles pas un élément essentiel de la lutte contre l’échec en premier cycle ? La bibliothèque universitaire est le lieu où l’étudiant peut se familiariser avec les techniques d’apprentissage du savoir, où il peut acquérir l’esprit de comparaison, de critique, de synthèse. Il faut offrir aux étudiants d’aujourd’hui « de vastes salles de lecture présentant les livres et les revues en libre accès et leur épargner l’archaïsme des magasins de stockage ». La recherche, quant à elle, ne pourra se contenter indéfiniment de traverser l’Atlantique pour assouvir ses besoins documentaires : « L’artisanat documentaire a-t-il encore de longs jours devant lui ? », s’est inquiétée Marie-Dominique Heusse.

Or la situation, en termes de locaux et de personnel, est « globalement très mauvaise ». L’inégalité est aussi la règle : « On peut rencontrer, parfois dans la même université, des avancées considérables en matière de modernisation ou de formation documentaire des étudiants, allant de pair avec une grande précarité et un fonctionnement au quotidien plus que tendu ». La compétence et le rôle des bu se sont élargis. En ce qui concerne l’offre des bibliothèques, il faut mettre au point des modèles nouveaux, le modèle cumulatif n’étant plus aujourd’hui la seule solution possible.

Mais la bibliothèque devrait être, plus qu’elle ne l’est aujourd’hui, un des symboles forts de l’université, de son identité et de ses choix.

Fonctions et services

Bernard Dizambourg, directeur de l’information scientifique, des technologies nouvelles et des bibliothèques au ministère de l’Enseignement supérieur, résuma très clairement l’un des paradoxes actuels de l’université française : le besoin d’autonomie y est aussi fort et aussi légitime que l’est l’impérieuse nécessité de se penser et de se construire dans un réseau et dans un ensemble.

A Claude Jolly, sous-directeur des bibliothèques, revint bien sûr de présenter un état des lieux de la documentation dans ce secteur, et d’esquisser une problématique de développement. Il s’interrogea successivement sur les fonctions documentaires, les besoins, les modèles disponibles et les stratégies des acteurs.

Deux fonctions de base de la documentation ne posent pas de question : celle qui consiste à fournir aux étudiants et aux enseignants-chercheurs la documentation dont ils ont le plus besoin ; celle qui consiste à les former à la recherche de l’information. Les enseignants-chercheurs ont un rôle déterminant dans cette formation ; les bibliothécaires y ont aujourd’hui une place beaucoup trop modeste.

Au-delà, les services documentaires n’ont-ils pas à contribuer à la constitution des savoirs, à constituer eux-mêmes leur corpus de référence ? Quel est véritablement le rôle du service documentaire dans la construction de l’identité étudiante ? La bibliothèque universitaire est un des rares espaces communs dans lequel cette identité peut se forger, au contact du brassage avec autrui. Qu’en est-il aujourd’hui de la culture générale des étudiants et des rapports entre la discipline spécifique qu’ils étudient et les autres savoirs ? Selon la place accordée à ces différentes fonctions, le primat sera donné à l’encadrement pédagogique ou à la documentation.

Les besoins documentaires à l’université sont à la fois des besoins de masse, liés aux premiers cycles notamment, et des besoins plus spécialisés (recherche bibliographique, accès distant, etc.).

Offre et besoins

Les bibliothèques universitaires proposent en moyenne 400 places assises pour 8 000 étudiants. Elles offrent 25 millions de volumes, en acquièrent 750 000 par an. Leur budget global est de 600 millions de francs (hors les charges de personnel). A côté, 2 500 bibliothèques de laboratoires ou instituts offrent onze millions de volumes, acquièrent 250 000 ouvrages par an et disposent d’un budget de 175 millions de francs (hors les charges de personnel).

Le décret de 1985 mettant en place les services communs de documentation voulait fédérer ces deux grands types d’offre. Dix ans plus tard, la réalité est autre : d’une part, un très grand nombre de bibliothèques de proximité, aux moyens plus que modestes, au niveau de service rudimentaire ; de l’autre, des bu perçues comme destinées à satisfaire les besoins de masse. D’où une absence d’identité claire de celles-ci, et un partenariat difficile à mettre en œuvre. D’où, aussi, une autre série de questions : faut-il privilégier les besoins de masse ou les besoins spécialisés ? Faut-il penser les deux dans la continuité ou instaurer des césures, voire des ruptures ? Faut-il davantage de salles de travail aux côtés des bibliothèques ? Celles-ci doivent-elles faire une place plus grande aux manuels ?

Finances

LÉtat finance les deux tiers des budgets des services communs de la documentation, et la plupart des emplois. Les universités contribuent au financement, mais le plus souvent, sous la forme d’un simple reversement des droits de bibliothèques. Les missions de l’État consistent à protéger le secteur documentaire, privilégier les secteurs les plus fragiles, promouvoir le fonctionnement en réseaux. Mais la situation de la documentation dans les universités s’aggrave : 0,73 m2 par étudiant en 1973, 0,65m2 en 1989, 0,48 m2 en 1996. Les étudiants, qui sont 1,6 million aujourd’hui, seront 1,8 million en 2003. Les dépenses documentaires ne peuvent qu’augmenter, la documentation électronique étant fort chère. On dépense aujourd’hui 400 F en documentation par étudiant et par an. Pour retrouver le ratio de 0,75 m2 par étudiant, il faudrait programmer 550 000 m2 de bibliothèque pour le XIIe Plan (1999-2003). Si l’on veut atteindre le seuil minimal de 3,5 agents pour 1 000 étudiants, il faudrait créer 2 500 emplois, soit 350 par an. Il faudrait donc dépenser 800 F par étudiant et par an.

Les dépenses de l’État ne pouvant augmenter, il faudrait que les crédits nécessaires soient issus de redéploiements internes, d’arbitrages à l’intérieur du ministère. De tels arbitrages peuvent aussi se faire à l’intérieur des différentes universités. On peut aussi penser à l’augmentation des ressources propres des services communs de la documentation, ou à l’accroissement des droits de bibliothèques.

Tels furent les premiers propos de ces journées de réflexion, ensuite approfondis et débattus lors de commissions restreintes. Il faut souhaiter que ces rencontres soient effectivement le prélude à un rapprochement plus fort encore des bibliothèques et de leurs universités. On a parfois l’impression que, comme dans toute bonne vieille querelle d’amoureux, chacun reproche à l’autre de ne pas l’aimer assez et ne fait pas nécessairement tout ce qu’il faut pour l’être.

  1.  (retour)↑  Avec le concours de la sous-direction des bibliothèques de la DISTNB (Direction de l’information scientifique, des technologies nouvelles et des bibliothèques).