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La Bibliothèque nationale de Russie

Le nouveau bâtiment

Vladimir Nikolaevitch Zaïtsev

En mai 1995, en présence de nombreux bibliothécaires étrangers, furent célébrés les deux cents ans de la première bibliothèque publique de Russie, ouverte à tous, la Bibliothèque publique impériale, aujourd’hui Bibliothèque nationale de Russie. Ce grand événement de la vie culturelle du pays a été à l’origine d’un décret présidentiel, instituant une nouvelle fête : la journée des bibliothèques.

De nombreuses mesures liées à cette commémoration contribuèrent à créer une atmosphère solennelle inhérente à ce genre de manifestations et le personnel de la Bibliothèque nationale de Russie en vint à oublier ses difficiles conditions de travail. La fête finie, la situation ne s’améliora malheureusement pas. Le grand événement que tous attendaient – la mise en service de la première tranche du nouveau bâtiment – n’eut pas lieu. Onze ans s’étaient écoulés depuis le début de sa construction, en novembre 1985.

Il ne me semble pas inutile de résumer ici succinctement l’historique de la Bibliothèque nationale de Russie.

La Bibliothèque publique de Russie

Le projet du premier bâtiment fut ratifié par l’impératrice Catherine II en mai 1795, année où commença sa construction, qui s’acheva en 1801. L’auteur du projet, l’architecte E. T. Sokolov, construisit le bâtiment au carrefour de la rue centrale de Saint-Pétersbourg, la perspective Nevski, et de la rue Sadovaïa, dans le style du pur classicisme russe, avec des colonnes et des sculptures en façade. Ainsi furent établies les proportions sur lesquelles devraient s’aligner les générations futures d’architectes, amenés à participer aux projets d’extension de la bibliothèque.

Conformément à son statut, la bibliothèque nationale devait accueillir dans ses magasins tout ce qui était publié dans l’Empire russe. Cela aboutit rapidement à un important accroissement des fonds et nécessita une extension constante des magasins. C’est pourquoi, entre 1828 et 1832, fut édifié, d’après le projet de K. I. Rossi et A. F. Chtchédrine, le deuxième corps du bâtiment de la bibliothèque, contigu au bâtiment déjà existant, et dont la façade donnait sur la place du théâtre Alexandre, actuellement place Ostrovski.

L’architecture de ce nouveau bâtiment reprend des motifs de l’ancien : sa façade est décorée d’une magnifique colonnade et de bas-reliefs, représentant des savants, des philosophes et des poètes anciens, la statue de Minerve couronnant l’attique. Pour la décoration, on fit appel à de nombreux sculpteurs et artistes connus, ce qui eut pour résultat de faire de ce bâtiment l’une des pièces maîtresses du très bel ensemble architectural de la place.

De 1859 à 1862, dans la cour de la bibliothèque, fut construite, d’après le projet de l’architecte et du conservateur V. I. Sobolchtchikov, une nouvelle salle de lecture, où l’on retrouve le style sévère et majestueux caractéristique des bâtiments précédents.

Du fait de l’accroissement permanent des fonds et du nombre des lecteurs, on construisit encore, entre 1895 et 1901, un bâtiment, dans lequel on installa des magasins supplémentaires et la plus grande salle de lecture de la bibliothèque, contenant plus de 300 places. L’architecte E. S. Vorotilov le pensa en cohérence avec le bâtiment de K. I. Rossi et A. F. Chtchédrine, avec lequel il forme un ensemble architectural homogène. Ce fut la dernière construction de l’actuelle bibliothèque.

Un réseau d’annexes

Ainsi, l’expérience du siècle passé a montré que, pour qu’une bibliothèque nationale se développe normalement, il est indispensable, tous les trente à quarante ans, d’agrandir de façon significative sa superficie, afin d’augmenter le volume des magasins, ainsi que le nombre de places de lecture. Cela fut confirmé à la fin des années vingt et au début des années trente de ce siècle, quand se posa, de façon cruciale, la question de l’absence de possibilités d’extensions futures de la bibliothèque 1.

En 1926, il fut décidé d’ouvrir un concours international pour la reconstruction de la bibliothèque et la création d’un « palais du livre ». Cependant, les difficiles conditions économiques auxquelles le pays devait faire face à cette époque firent que ce projet ne fut pas réalisé. Et, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, on rechercha des solutions pour agrandir la bibliothèque. Il s’ensuivit toute une série de mesures ponctuelles, comme, par exemple, l’ouverture d’un réseau d’annexes, mais le problème n’en fut pas réglé pour autant.

A la fin de la guerre, l’ancien Institut Catherine, un assez grand bâtiment d’environ 18 000 m2, situé à peu de distance, sur les rives de la Fontanka, fut offert à la bibliothèque. On y ouvrit des salles de lecture accessibles à un large public : élèves, étudiants, jeunes travailleurs... Ce bel édifice avait été construit au début du XIXe siècle, en 1807, d’après le projet de l’architecte G. Quarenghi. Malheureusement, il n’avait pas été conçu pour servir de bibliothèque. C’est pourquoi, dès 1972, on s’aperçut que cette solution de dépannage ne suffisait plus et qu’il fallait entreprendre la reconstruction de la bibliothèque, si on voulait répondre à ses besoins.

La bibliothèque se trouvait donc dans une situation difficile, confrontée au manque de place pour les ouvrages et à l’impossibilité dans laquelle se trouvaient des milliers de lecteurs d’avoir accès aux livres et aux revues. La municipalité prit des mesures d’urgence pour redresser la situation : on attribua à la bibliothèque des locaux vides, dont beaucoup étaient inadaptés à ses besoins, mais qu’elle accepta faute d’une meilleure solution.

De ce fait, actuellement, la bibliothèque se trouve dispersée sur quatorze sites différents, dans plusieurs quartiers assez éloignés de la ville. Elle offre 1 400 places de lecture, accueille chaque année environ 1,4 million de lecteurs, communique 11,5 millions de documents.

L’éloignement d’une grande partie des ouvrages des principales salles de lecture, qui nécessite de les faire venir par des navettes spéciales, a considérablement détérioré les services rendus au public. Celui-ci ne peut souvent obtenir les documents avant trois à cinq jours.

Et, comme, de surcroît, la majorité des dépôts ne répond pas aux normes, les ouvrages ne sont pas conservés dans de bonnes conditions de température et d’hygrométrie et l’apparition de champignons et de moisissures conduit à leur dégradation. Le personnel de la bibliothèque doit, en outre, dépenser beaucoup d’énergie pour entretenir et conserver les collections.

Un projet de nouvelle construction

En 1973, le gouvernement prit donc la décision de construire un nouveau bâtiment pour héberger la Bibliothèque nationale de Russie. Commença alors une épopée sans fin, pleine de péripéties, tant techniques que bureaucratiques et économiques. De 1975 à 1977, un organisme spécialisé – le LenNIIproekt – établit les caractéristiques techniques et économiques du projet, définissant les capacités du futur bâtiment : la capacité des magasins – 20 millions de volumes –, le nombre de places de lecture, – 2 000 –, ainsi que sa localisation dans la ville.

Trois variantes furent examinées :

– l’extension de la bibliothèque à des bâtiments de la vieille ville, contigus à l’ensemble actuel ;

– la construction d’un nouveau bâtiment sur l’île Vassilievski, où devait se développer un nouveau complexe urbain ;

– ou, enfin, la construction d’un nouveau bâtiment dans le quartier de Moscou, sur l’une des artères centrales de la ville, l’avenue de Moscou, près de la station de métro « Parc de la victoire », où il restait du terrain libre.

La première variante sembla très compliquée du fait de la présence sur la zone concernée d’un grand nombre d’entreprises et d’établissements, qui devraient dès lors déménager dans d’autres locaux, ce qui entraînerait des dépenses énormes, auxquelles le gouvernement ne pouvait subvenir.

Des deux autres variantes, celle qui sembla la plus appropriée fut la troisième, qui répondait au mieux aux divers aspects de l’activité de la bibliothèque et convenait surtout sur le plan des transports. Les anciens bâtiments de la bibliothèque et l’emplacement de la nouvelle sont distants de dix kilomètres, et séparés par six stations de métro. Il faut vingt à vingt-cinq minutes pour aller de l’ancien au nouveau bâtiment, ce qui est commode aussi bien pour les lecteurs que pour le personnel de la bibliothèque.

Malheureusement, l’emplacement réservé à la nouvelle construction a une superficie relativement faible – 45 000 m2 –, limitée de tous les côtés : l’avenue de Moscou, la rue de Varsovie et deux passages de la rue de la Piscine. C’est pourquoi il fut décidé de construire un bâtiment compact, de 213 m sur 78, en un seul volume.

L’environnement

Le projet adopté tenait compte des caractéristiques architecturales du quartier, et surtout de celles des immeubles de l’avenue de Moscou, ainsi que de la présence tout autour de nouvelles bâtisses. C’est pourquoi on opta pour un bâtiment d’une hauteur de deux à quatre étages, pour la partie principale, avec un noyau central de huit étages pour les magasins. La superficie totale du bâtiment sera de 109 000 m2.

Du fait de l’importance des travaux, la construction se fera en deux tranches. La première tranche, de 63 000 m2, comprendra des salles de lecture d’un total de 2 000 places et des magasins pouvant contenir dix millions de livres et de périodiques. La seconde, de 45 000 m2, comprendra les bureaux et un second magasin de dix millions de volumes.

Les auteurs du projet sont partis du fait que la bibliothèque devait devenir l’un des centres les plus importants de la science et de la culture de Pétersbourg et que son aspect devait donc correspondre à cette mission.

La bibliothèque a aussi pour objectif de refléter les traditions qui ont présidé à l’édification des bâtiments déjà existants, et enfin, le bâtiment doit être perçu, à partir des rues avoisinantes, où la circulation est dense et au milieu de constructions originales, comme la dominante de cette partie de la ville. Telles sont les raisons pour lesquelles les architectes V. N. Chtcherbine (architecte en chef) et L. K. Varchavskaia ont donné aux façades du bâtiment un aspect solennel et monumental, notamment à la façade principale qui donne sur l’avenue de Moscou, où se fera l’entrée de la bibliothèque.

Sur la place, depuis la perspective, en se dirigeant vers la bibliothèque, on a commencé à aménager un square avec, en son milieu, un bassin aux motifs ornementaux et six jets d’eau. Une cour ronde, agrémentée de colonnes qui donnent à la façade principale une esthétique très forte, forme un sas original entre la ville et l’atmosphère spécifique de la bibliothèque. La cour coupe les effets sonores provenant de l’avenue et des rues avoisinantes et introduit harmonieu- sement le visiteur dans le calme de la bibliothèque.

Les façades nord et sud symbolisent le volume et l’espace : ici, le vaste bâtiment se divise en salles arrondies, regroupées autour de petites cours intérieures lumineuses. Ce procédé, outre qu’il procure une unité architecturale à tout le bâtiment, permet de résoudre les problèmes d’éclairage et d’isolation phonique des salles de lecture et de l’intérieur du bâtiment.

Les visiteurs devront traverser le square avant de pénétrer dans la cour d’honneur, où dix statues disposées en cercle les accueilleront. L’entrée du bâtiment sera ornée de sculptures symbolisant la science et l’art. Ces œuvres, réalisées par le célèbre sculpteur V. A. Svinine, mort en 1994, font écho à l’ensemble architectural de l’ancien bâtiment.

Les services offerts au public

Ensuite, les lecteurs pénétreront dans la zone réservée au service public : dans l’entrée il y aura le vestiaire – 2 300 places – la salle de projection et de conférence, des espaces pour des expositions thématiques et les services d’inscription des lecteurs.

Après avoir franchi le contrôle, les visiteurs arriveront dans le hall central, d’où part un escalier ouvert, éclairé verticalement. Le hall et les paliers de chaque étage ont été décorés de panneaux en mosaïque ou peints, de bas-reliefs représentant les portraits d’éminents écrivains et savants, thèmes qui correspondent à l’essence même du bâtiment et lui donnent toute sa signification.

Dans cette partie est du bâtiment, toutes les salles de lecture sont disposées autour de cet espace, où trois des galeries servent de halls d’attente et de lieux de repos pour les lecteurs. Là également se trouvent les banques de prêt, les catalogues et on pourra y voir des expositions temporaires itinérantes.

Dans cette zone de service public, il y aura en tout seize salles de lecture, toutes en libre accès, où seront mis à la disposition du public les documents à forte demande, édités dans les cinq à dix dernières années.

Pour optimiser le flot des lecteurs, il y aura, au rez-de-chaussée, les services les plus fréquentés de la bibliothèque : la salle des périodiques courants – 200 places –, la salle des nouvelles acquisitions – 3 000 documents et 35 places de lecture –, l’espace réservé à la photocopie.

Au premier étage, se trouveront des salles spécialisées dans les disciplines socio-économiques – 300 places –, littéraires et artistiques – 200 places. Cinquante places seront réservées aux chercheurs de haut niveau, aux académiciens et aux professeurs. Au deuxième étage, il y aura la plus grande salle de lecture, consacrée à la littérature technique – 400 places – et celle réservée aux sciences médicales et biologiques – 200 places –, il y aura aussi 38 cabines et carrels pour les traductions et pour le travail individuel. A chacun de ces étages, les lecteurs pourront obtenir leurs documents – livres et autres publications – aux banques de prêt. Ils pourront aussi consulter les fonds spécialisés en libre accès.

Il y aura également des salles spécialisées en documentation scientifique et technique, la salle de référence, l’espace de consultation des collections de plaquettes et dépliants – programmes de théâtre, d’expositions... –, le département des littératures nationales, la salle de consultation des microfilms et des supports autres que le livre. Il est prévu de transférer dans le nouveau bâtiment, en dépôt permanent, les principaux fonds encyclopédiques : les ouvrages à partir de 1931, tous les périodiques, sauf les journaux, et les catalogues généraux.

A la fin de la seconde tranche des travaux, y trouveront place les départements scientifico-industriels, le service des acquisitions, du traitement des documents, des catalogues, de l’information bibliographique, de la diffusion, etc. 2 Ils seront situés sur le périmètre englobant les magasins au sud, à l’ouest et au nord.

Le stockage de la plus grande partie des collections sera concentré dans la partie intérieure centrale de huit étages, où est prévu un système automatisé de classement des ouvrages sur les différents rayonnages.

Tous les services seront reliés par des ascenseurs et des escaliers de secours permettront l’évacuation rapide du bâtiment.

Lors de l’élaboration du projet, on a tenu compte des nouvelles technologies, tant pour le traitement des documents que pour leurs principales rotations dans la bibliothèque. Le problème complexe de la circulation des ouvrages à l’intérieur du bâtiment sera réglé par des systèmes pneumatiques à adressage automatique, qui garantissent la fiabilité et la rapidité de la distribution depuis les rayonnages jusqu’aux banques de communication aux lecteurs. Dans les départements, on a prévu d’utiliser des systèmes automatisés légers, des tapis roulants, des chariots, des monte-charge. Les demandes des lecteurs seront traitées et transmises via un réseau d’ordinateurs.

Avancement des travaux

Depuis novembre 1985, date du début de la construction, les travaux se sont poursuivis régulièrement et sans interruption : le gros œuvre est déjà terminé, les travaux d’aménagement sont en cours, les réseaux de communication se mettent en place, ainsi que l’ingénierie.

Selon le plan validé par le Conseil des ministres de l’URSS en 1986, il était prévu de terminer la construction de la première tranche du bâtiment en 1990 et la seconde en 1993. D’importants changements survenus dans notre pays au niveau du gouvernement et sur les plans politiques et économiques ont empêché de réaliser les plans fixés.

De nouvelles dates butoir ont été arrêtées par décision du gouvernement de la Fédération de Russie : la fin de la première tranche devait avoir lieu en 1995, la seconde en 1999. Mais, là encore, une grave crise économique a apparemment pour longtemps repoussé la réalisation des plans de la bibliothèque.

L’accroissement des délais de construction nous contraint de revoir en permanence l’analyse des projets, dont les décisions datent de plus de dix ans. Cela concerne les matériaux de construction, l’ingénierie, les systèmes de communication et les nouvelles technologies.

A la bibliothèque, on espère que, à l’achèvement des travaux du nouveau bâtiment, celui-ci pourra répondre aux exigences du moment et offrir des services rapides et efficaces aux lecteurs. Le personnel et les lecteurs de la bibliothèque conservent toujours l’espoir d’un déménagement proche dans le nouveau bâtiment.

Juin 1996

  1.  (retour)↑  Il convient de noter que, après le départ du Gouvernement de Pétrograd à Moscou, la bibliothèque a continué à assurer des fonctions de Bibliothèque nationale de Russie. En 1925, elle s’est appelée Bibliothèque publique d’État et en 1932, elle prit le nom de M. E. Saltykov-Chtchédrine.
  2.  (retour)↑  Il convient de noter que, après le départ du Gouvernement de Pétrograd à Moscou, la bibliothèque a continué à assurer des fonctions de Bibliothèque nationale de Russie. En 1925, elle s’est appelée Bibliothèque publique d’État et en 1932, elle prit le nom de M. E. Saltykov-Chtchédrine.
  3.  (retour)↑  Il convient de noter que, après le départ du Gouvernement de Pétrograd à Moscou, la bibliothèque a continué à assurer des fonctions de Bibliothèque nationale de Russie. En 1925, elle s’est appelée Bibliothèque publique d’État et en 1932, elle prit le nom de M. E. Saltykov-Chtchédrine.
  4.  (retour)↑  Dans l’ancien bâtiment, resteront les principales collections de livres rares et précieux – jusqu’en 1931 –, les estampes, cartes et plans, manuscrits et les ouvrages de bibliothéconomie. Des salles de lecture spécialisées avec des collections auxiliaires, ainsi que les départements scientifiques y resteront également.