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Contre la bibliothèque idéale

Pierre Franqueville

Y a t-il une règle pour inventer la bibliothèque de demain ? La règle serait-elle de ne pas avoir de règle, de laisser libre cours à l’imagination des bibliothécaires, des lecteurs, ou plus largement des usagers, des politiques, des architectes ? On se permettra d’en douter.

Or voilà, la règle, qui a pris ces dernières années le nom de normes, et sur la pertinence desquelles nous sommes d’ailleurs en train de revenir, a été préférée à l’absence de règle. La décentralisation faisant, l’État, grand pourvoyeur de subventions, a jugé souhaitable de guider, mais le mot est faible, disons plutôt d’obliger les maîtres d’ouvrage publics à respecter certaines exigences et contraintes de bibliothéconomie.

Conscient désormais que la notion de normes risque de figer un modèle répété à satiété, on assouplira dorénavant ces règles. Une fois la surface minimum respectée, une fois les grandes sections présentes, on donnera des « recommandations » touchant les aspects fonctionnels, techniques, architecturaux. Comme médiateur et garant de la démarche, on exigera qu’un programmateur intervienne.

Une autre conception

L’objet de ce présent article n’est pas de remettre en cause la notion de règle, mais de se demander s’il n’existe pas une autre façon de la concevoir, de la générer.

Pour cela, n’allons pas bien loin, observons seulement comment se construit la réflexion quand se programme un équipement du livre destiné aux collectivités territoriales. Nous interrogerons à ce titre les démarches pragmatiques élaborées par les différents intervenants, en marge de l’application des aspects normatifs.

Pour avoir programmé plus de trente équipements de lecture publique de tailles différentes, je sais les facteurs positifs de la démarche du concours particulier. Ils sont nombreux, car nombreux encore sont les maîtres d’ouvrage pour qui la stricte lecture publique est un élément accessoire de la politique de la ville.

Je sai les pièges rencontrés, les bras de fer, les échauffourées, les négociations tatillonnes, les ruses professionnelles ou politiques, mais aussi les vrais arguments et l’écoute attentive de certains responsables des collectivités, toute la dramaturgie liée à la création d’un équipement du livre. Enfin l’équilibre fragile du processus qui va de la décision de l’élu de lancer une étude de programmation à la pose de la première pierre où, pour le moins, le projet semble définitivement acquis, et encore...

La bibliothèque qui s’invente

Second point qui nous intéressera, la bibliothèque reste incertaine jusqu’aux derniers moments du travail de programmation, mais également après son inauguration, dans son existence, dans son contenu, ses missions, dans sa forme aussi. Toujours en marge de l’aspect normatif, de nouvelles bibliothèques semblent ainsi se définir, incidemment, et presque malgré nous. Chaque jour faisant, la bibliothèque s’invente à nouveau.

D’ailleurs, quelques responsables de collectivités, plus éclairés, plus vigilants ou plus intuitifs que d’autres, sentent bien qu’un enjeu certain se joue derrière les murs de ces équipements, il y a encore quelques années image de poussière, d’ennui, de vague souvenir d’étudiant, surtout de dépenses somptuaires et de professionnels jamais satisfaits. Ils se piquent aujourd’hui au jeu de la définition, un peu surpris que de ces lieux de poussière jaillissent des formes naissantes de la modernité, des pratiques nouvelles de partage et de sociabilité.

C’est en tant que programmateur, et donc spectateur de ces équipements qui se font et s’inventent, que j’aimerais en quelques lignes attirer l’attention des lecteurs sur ces mutations auxquelles on assiste, par un regard porté de l’intérieur sur les carences, les manques, les hiatus, les hésitations, les recherches de nouvelles méthodes en matière de programmation. Je reste ici persuadé que le cadre heuristique, qui permettra d’inventer, ou plus modestement, d’approcher lentement la bibliothèque de demain, se dévoile en partie dans les problèmes de méthode rencontrés aujourd’hui par les équipes de programmation.

Ces quelques lignes ne se veulent qu’indicatives, elles sont exemptes de toute volonté de théorisation, de rationalisation. Elles sont des fragments de réflexions construites au gré du travail quotidien.

Programmateurs, qui êtes-vous ?

Avez-vous remarqué que ce ne sont jamais les lecteurs qui programment leur équipement ? Mais est-ce véritablement une erreur que d’adopter une logique de l’offre ?

En fait, le travail est fait par un autre, soit un professionnel du livre, soit un technicien de la programmation ou de l’architecture, plus souvent un groupe de personnes. Parfois se risque-t-on à mener une enquête sur les besoins des lecteurs. On interroge, on questionne, on statistique, on quémande une vision novatrice de la bibliothèque de demain. On retient tout au plus des souhaits de confort accru, des moyens supplémentaires en nombre de places, en acquisition et en personnel. Bref, pas de quoi bousculer les modèles en cours.

En revanche, une fois l’équipement construit et inauguré, le lecteur vient se glisser dans les espaces inventés, construits pour lui. Il les occupe et les invente à nouveau, souvent les détourne des intentions initiales. Ces détournements, ou hiatus entre le projet initial et le résultat, qui est la façon du lecteur d’habiter ce qui lui est offert, ne sont pris en compte que plus tard, parfois plusieurs années plus tard. C’est là souvent une leçon : le programmateur programme, le lecteur détourne, quand ce n’est pas le bibliothécaire lui-même.

D’autres fois, on organise des commissions avec les personnels, tous les personnels quand on est sérieux. On est très souvent fortement récompensé de son effort. J’ai toujours pensé pour ma part que la réalisation d’un équipement ne pouvait se faire sans la complicité du personnel, cadres comme employés. La programmation se construit alors comme une véritable mission de formation permanente, sinon de communication. L’élan est partagé, c’est un gage de bon, sinon de meilleur fonctionnement pour le futur équipement.

Qu’en tire-t-on cependant sur le plan de la programmation ? En fait, pour être honnête, les résultats sont très variables – mais est-ce là l’essentiel ? – quand ils ne sont pas décevants. Une chose est sûre, on recueille certainement l’expérience recommencée chaque jour du contact avec le public des lecteurs. Il filtre de ces relations constantes du personnel avec le public une complicité qui apparaît cependant plus corrective qu’inventive pour le programmateur.

Autre cas de figure, c’est le programmateur seul qui programme, dans la solitude de son agence. Cela est rare, mais mérite cependant d’être souligné. Le professionnel n’est pas présent, pas recruté, pas encore du moins... Le cas s’est également vu, où les élus interdisent au programmateur, pour des raisons censément justifiées, de rencontrer le conservateur.

Bien entendu, cette solution n’est pas souhaitable, même si elle semble faire gagner du temps au programmateur. Pour lui, le confort est grand, car il n’a pas de contradicteur. Il n’a pas de dialogue non plus. L’invention n’est pas le caractère prédominant d’une démarche de ce type.

Seul ou pas, il faudrait ici distinguer les personnalités et les origines propres des programmateurs. Il y a ceux qui viennent de l’architecture, de l’ingénierie du bâtiment, ceux plus rares qui ont un cursus universitaire de type littéraire, scientifique, qui viennent des sciences humaines ou encore de la philosophie. A chaque fois la démarche et les résultats seront différents.

Un répertoire des innovations

L’idéal est d’avoir affaire, dans le cadre précis d’une bibliothèque, à un programmateur qui a mémorisé nombre d’équipements, exemples ou contre-exemples. Il dispose ainsi, en bon herborisateur des bibliothèques petites, moyennes ou grandes, d’une capacité à apporter des solutions multiples, par sa disposition à aller rechercher ici et là le meilleur des cas observés ailleurs. Il disposera de la qualité corollaire de maintenir à jour son fichier. On pourrait à ce titre lancer l’idée d’un répertoire national ou international des innovations, une sorte de concours Lépine ou mémorandum appliqué à la bibliothèque.

Ce fichier existe bien dans la mémoire de certains professionnels du livre, de ceux qui voyagent en tout cas (ils sont plus nombreux qu’on ne le pense), et j’ai pris l’habitude d’aller herboriser à ma façon en leur rendant régulièrement une visite de courtoisie.

Il n’existe cependant que d’une manière parcellaire, forcément incomplète, à la mesure des individus qui le construisent, et nécessiterait d’être bâti et structuré pour s’auto-alimenter en temps réel et sur une large échelle. Il serait fondé sur l’échange et le partage des questions et de leurs solutions, sur les réactions du public enregistrées par les professionnels, sur des analyses critiques...

Internet fournit à ce titre un outil exceptionnel pour construire une telle base de données. L’intérêt est de permettre aux professionnels eux-mêmes de construire leur règle et de la partager. Celle-ci n’est plus construite et imposée de l’extérieur. Elle est générée et composée par les efforts de chacun. Le programmateur devient ainsi riche de l’ensemble des savoirs et expériences accumulés par chacun. En un mot, le programmateur est l’ensemble des bibliothécaires, des professionnels qui ont eu en charge la mise en œuvre d’un équipement.

Limites et débordements de la programmation

Les délais laissés au programmateur pour réaliser son travail peuvent être très variables. En général cependant, une fois prise la décision de lancer les études, la programmation, pour des raisons d’échéances politiques ou d’inscription sur les lignes budgétaires annuelles, doit aller vite.

L’essentiel du problème n’est pourtant pas là, mais bien plutôt dans le fait de circonvenir et de limiter le travail de programmation à la rédaction du cahier des charges remis à l’architecte. Quelquefois, ce travail se prolonge par une mission d’assistance à la maîtrise d’ouvrage (appelée aussi adéquation programme/ projet) pour le choix du projet et sa finalisation lors des phases de conception architecturale. Le programmateur travaille ainsi avec le représentant du maître d’ouvrage, le conservateur, l’architecte et ses bureaux d’étude. Ensuite, il abandonne le projet à l’équipe de conception pour ne plus réapparaître.

Or, si la bibliothèque est au départ un projet intellectuel, politique, enjeu de savoir et de pouvoir qui se traduit dans le programme sous la forme de tableaux, de surfaces, de schémas fonctionnels, de recommandations techniques, architecturales, ergonomiques..., elle n’en demeure pas moins au final un bâtiment, un ensemble articulé d’espaces destinés à évoluer au gré des usages, des détournements par le personnel ou le public.

Dans cette naissance, qui va de la déclaration des intentions initiales, politiques, scientifiques, sociales à la prise de possession du bâtiment par ses utilisateurs et ses usagers, le programmateur jouit d’une liberté d’expression importante qui dépasse souvent le cadre de ses prérogatives. Il remplit souvent malgré lui l’espace laissé vacant par certains professionnels et surtout par les élus.

Une dialectique subtile se met parfois en place et certains professionnels l’utilisent à propos : le programmateur devient ambassadeur, traducteur, négociateur, médiateur, commando de front... entre professionnels et politiques. Les métaphores diplomatiques, commerciales, linguistiques, voire tactiques, sont de mise.

Son action est cependant limitée, puisqu’il cesse d’intervenir rapidement dans le processus pour céder la place à l’architecte, et surtout parce qu’il n’est pas présent, au contraire du second, lors de la réception de l’équipement, encore moins lors de la mise en fonctionnement et après la période de test nécessaire (un à deux ans).

Idéalement, le programmateur ne devrait intervenir que lorsque les objectifs initiaux du projet sont déclarés et hiérarchisés par les responsables scientifiques et politiques. Ce qui n’est jamais ou très rarement le cas, sinon de façon elliptique ou implicite.

Il devrait enfin poursuivre son action par un diagnostic après ouverture de l’équipement de façon à permettre amendements et modifications nécessaires.

Car « l’invention » de l’équipement se produit aussi dans l’appropriation lente ou rapide du bâtiment par ses multiples lecteurs. Il est curieux d’observer à cet égard que certains programmes et certains bâtiments s’accommodent mieux que d’autres de cette liberté donnée aux lecteurs d’improviser des scénarios d’appropriation, qu’il s’agisse de scénarios de recherche documentaire, de lecture, d’écriture, de rencontre et donc de sociabilité nouvelle...

A quand une étude rigoureuse des détournements (micro ou macro) des équipements et de leur environnement urbain, des scénarios d’appropriation par un lectorat nécessairement pluriel, des « adaptations » provoquées ou demandées par le personnel.

Toutes choses qui restent en général implicites et officieuses, de l’ordre de l’accident ou de l’insignifiant, mais qui seraient grandement informatives si elles étaient ordonnées et questionnées de façon rigoureuse. Sans doute faudrait-il savoir mieux lire et interpréter ces petites cicatrices, ces marques camouflées sous le fard de l’usage. Elles nous aideraient à percevoir, mieux que ne le font les enquêtes, la qualité des réactions d’un public que l’on croit trop souvent silencieux.

De fait, d’un côté, on attend trop du programmateur en lui confiant la production d’un discours qui ne relève pas de ses compétences ; de l’autre, on ne le responsabilise pas suffisamment sur le devenir des équipements. Son regard permettrait de détecter ces « petites choses » subversives qui traduisent en fait plus une modification conceptuelle que simplement fonctionnelle de la bibliothèque, et que l’utilisateur de tous les jours ne perçoit plus, de les organiser en un appareil critique, et de suggérer les modifications qui s’imposent.

Intégrer la nouvelle donne technologique

Il apparaît clairement à l’ensemble des observateurs avertis que, désormais, le devenir des bibliothèques est ou sera intimement lié à la place de plus en plus importante que prendront dans nos systèmes de communication les nouveaux médias et les nouvelles technologies numériques.

Or le caractère éminemment évolutif de la situation présente induit d’importantes modifications en ce qui concerne la méthodologie de programmation des bibliothèques 1. Déjà, des maîtres d’ouvrage, attentifs à ces profonds bouleversements qui s’annoncent, prennent les devants et intègrent aux études de programmation des études prospectives. Celles-ci doivent permettre de mesurer les incidences de l’arrivée de ces technologies sur les usages des lecteurs, sur les modes de gestion des équipements, sur les techniques constructives et les équipements mobiliers à mettre en œuvre.

C’est la méthode qui a été choisie par la ville de Montpellier pour programmer sa future bibliothèque (bibliothèque municipale à vocation régionale, ou BMVR). Trois lots distincts ont ainsi été distingués : analyse prospective sociologique des usages dans les équipements du livre (lot 1), analyse prospective sur les technologies de l’information et de la communication (lot 2), programmation détaillée des espaces et des équipements et assistance au maître de l’ouvrage pour la sélection du projet architectural (lot 3) 2. Quelles en sont les incidences sur la méthode de programmation ? 3

Partant du fait que la bibliothèque apparaît comme le lieu public d’une transformation qui s’opère dans l’industrie à un niveau européen et mondial, le programmateur est dans l’obligation de concevoir l’équipement par une analyse prospective des développements techniques et des comportements des usagers. Soulignons que ces analyses prospectives ont des implications sur le dimensionnement de l’équipement, sur son organisation fonctionnelle, sur les options techniques de mise en réseau externe et interne, sur les équipements en second œuvre, sur le nombre et le type des places de lecture et des stations de travail, sur l’ergonomie des espaces et des mobiliers...

Or, si certaines de ces options peuvent se gérer dans le court terme, comme l’achat de mobilier et de terminaux, d’autres impliquent des investissements en étude, en options techniques constructives et urbaines qui ne se déploient que sur le moyen et long terme. L’incertitude est alors réelle et le risque grand de se lancer dans des impasses technologiques, fonctionnelles.

Un processus ouvert

La méthode doit alors intégrer le fait qu’il n’est de réponses possibles que partielles, momentanées, en attente des développements industriels et éditoriaux à venir. La bibliothèque apparaît ainsi, plus que tout autre « équipement culturel », en quête d’un devenir dont les paramètres ne se dévoilent que très progressivement. Les modifications ne seront pas superficielles, mais atteindront vraisemblablement la définition de l’équipement et ses missions.

Face à ce caractère évolutif, il doit être proposé de bâtir un programme qui, au moment de l’inauguration, exprimera un point de vue sur le présent, mais qui apparaîtra également comme l’état initial d’un processus ouvert qui regarde prudemment vers l’avenir.

De façon à rendre ce processus perceptible, on distinguera trois niveaux de questions et de propositions : l’état initial se calera sur les missions traditionnelles de la bibliothèque, en se mettant au niveau de la meilleure qualité possible actuelle, et en ouvrant et sensibilisant le public à des possibilités nouvelles ; l’état à moyen terme se précisera avec le développement de la nouvelle donne technologique, qui est en cours de définition, et correspondra au déploiement des nouvelles missions de la bibliothèque en fonction de la réalité de l’évolution des technologies, des marchés et des pratiques des publics ; des tendances à long terme seront explorées par des initiatives expérimentales, ambitieuses par leurs contenus, modestes par les investissements qu’elles représenteront, et qui se garderont bien de sombrer dans le futurisme.

Le réalisme (à la fois ouverture sur l’avenir et prudence sur les décisions à prendre) ne devrait pas empêcher en effet que, sur certains points limités, bien circonscrits, et sur des objectifs clairs, la bibliothèque puisse adopter une attitude pionnière.

Cette logique de l’offre, qui soumet le développement de la bibliothèque à des paramètres extérieurs, notamment industriels, est révélateur de la nouvelle révolution que les bibliothèques sont actuellement en train de vivre.

Investir la ville

Investir la ville est un objectif développé dans le cadre de l’étude menée pour le compte de la ville de Lyon. Le but de l’étude était d’établir un état des lieux de la couverture de la ville par le réseau existant (on rappellera que Lyon, hors agglomération, est une ville de 415 000 habitants, qu’elle est constituée de neuf arrondissements de population et de culture multiples, que ces arrondissements sont souvent séparés entre eux par des frontières naturelles ou urbaines, fleuves, collines, zones industrielles, et qu’elle représente à ce titre un exemple type d’espace urbain hétérogène). Cette étude devait aussi permettre d’effectuer une analyse prospective pour le développement du réseau 4.

Que constate-t-on ? Globalement, Lyon dispose, avec ses 70 000 lecteurs, d’un lectorat supérieur de 6 % aux moyennes observées pour des villes similaires. L’impact de la centrale de La Part-Dieu (deuxième bibliothèque de France par son importance avec ses 27 000 m2) est prépondérant, car 30 % de ces lecteurs y sont inscrits.

La situation dans les arrondissements – ou quartiers – est différente : globalement, les inscriptions effectuées dans les annexes sont en pourcentage inférieures de 10 % en moyenne aux ratios observés sur des unités urbaines comparables. Ces résultats sont cohérents avec la faiblesse des équipements, tant par leur surface et le confort tout relatif qu’ils proposent aux lecteurs, que par leurs collections.

L’objectif des élus et du conservateur est alors bien de réduire cette fracture (le mot est à la mode, mais recouvre ici une réalité) entre une centrale prépondérante et des quartiers aux équipements atrophiés et désormais limités dans leur développement. Il s’inscrit dans un projet d’aménagement urbain global qui prend également en compte la revalorisation des centres vile des arrondissements, des espaces publics, des moyens de transport entre le centre et la périphérie...

Une fois effectué ce constat, qui pourrait être similaire à celui de bien des communes, quel est le projet imaginé par la direction du réseau ?

Il s’articule sur la mise en place de trois niveaux d’équipements :

– la centrale de La Part-Dieu (27 000 m2) qui poursuit sa réhabilitation sur la base d’une départementalisation des collections. Son rôle est clarifié et simplifié pour mieux se consacrer à ses missions essentielles : direction du réseau, bibliothèque patrimoniale et régionale, bibliothèque d’étude et de références ;

– la création de médiathèques 5 (d’une surface inférieure à 2 000 m2), dont l’autonomie est renforcée par rapport aux annexes actuelles.

Ces médiathèques sont dotées d’une personnalité forte par l’attribution à chacune de thèmes choisis en fonction du contexte urbain, social, pédagogique, culturel dans lequel elles se développent. Elles sont conçues comme des équipements structurants au plan urbain et sont destinées à s’inscrire dans le cadre d’opérations de requalification des espaces publics. Leur mission est de relayer l’action de la bibliothèque de La Part-Dieu dans son rôle de direction du réseau ;

– enfin, le troisième niveau consiste en la mise en place de bibliothèques d’hyperproximité (d’une surface inférieure à 400 m2) propres à assurer une présence du réseau auprès des résidents dont le rayon d’action ne dépasse que très rarement les limites du quartier. On songe notamment aux personnes âgées, aux enfants scolarisés, mais également à tous ceux dont le quartier représente le territoire de vie quotidien.

A un schéma bipolaire, on substitue un schéma tertiaire dont l’objectif principal est de rendre à la centrale son statut référentiel, mais surtout d’irriguer en profondeur le territoire de la commune.

Le réseau épouse ainsi au plus près la structure urbaine de la ville en affichant son identité de métropole structurante à travers la centrale, en dotant ses arrondissements d’équipements moteurs au plan urbain, réintégrant ainsi au cœur de la ville et plus précisément des arrondissements la notion culturelle de centralité et d’autonomie, affirmant enfin le besoin de proximité avec les habitants des quartiers, lieux de vie citadine 6.

Une telle proposition présente l’avantage de préciser les missions respectives de chacune des unités bibliothéconomiques, puisqu’elles s’offrent ici de façon disjointe, mais cependant coordonnée.

Lieu de savoir et espace de sociabilité

Sans entrer dans le détail, soulignons que cette nouvelle formulation du réseau aboutit d’une part à la revalorisation de la mission de la centrale comme lieu par excellence du savoir et d’autre part à la mise en exergue de la fonction urbaine de la bibliothèque comme « nouvel » espace de la sociabilité.

Deux fonctions qui se décomposent ici un peu artificiellement en différents types d’équipements pour se composer en une proposition urbaine cohérente, deux missions que la bibliothéconomie contemporaine doit désormais assumer conjointement. Il conviendrait d’en étudier les relations étroites (complémentaires de fait, contradictoires parfois dans les modalités de vie des équipements) d’un point de vue économique (implications bibliothéconomiques sur la gestion des équipements, sur la formation des personnels), théorique, au sens de l’épistémologie, de l’histoire des savoirs et des modes d’acquisition des connaissances (quels liens actuels entre les lieux de savoir et de culture et la cité, son organisation urbaine), mais également sociologique (implications sur le comportement et les attentes des lecteurs).

Retenons, pour notre propos, que la bibliothèque se fait ici multiple, qu’elle se scinde en unités disjointes, qu’elle décline ses missions de conservation et de communication du savoir avec celle de nouvel espace de la sociabilité pour mieux se rapprocher de ses lecteurs – mais peut-on encore les appeler tous lecteurs ? –, qu’elle se fond dans l’organisation de la cité pour mieux intégrer et desservir les nouveaux territoires urbains, concourir à les organiser, à les structurer.

Patience mesurée ou prudence active

Parmi les différents équipements publics dont se dotent les collectivités territoriales, la bibliothèque revêt un enjeu tout particulier. Plus qu’aucun autre, elle semble chargée d’une possibilité et d’une capacité de mutation qui renvoient en miroir à des transformations plus essentielles, sinon plus radicales, des pratiques intellectuelles et sociales de la cité.

Quelque peu oubliées par les élus dans le passé, elles semblent désormais, sous la forme nouvelle qu’on leur connaît, ou que l’on pressent, recouvrer un intérêt certain de leur part. Elles redeviennent enjeux de pouvoir. C’est un signe qu’il faut interpréter. Il ne faut pas à ce titre fonder uniquement ce regain d’intérêt sur la revalorisation des architectures, sur le caractère médiatique des médiathèques. Ce serait là une simplification, on passerait à côté de l’essentiel.

La nouvelle bibliothèque s’invente de façon parcellaire, au gré des projets et de la capacité des équipes de conception à générer de nouvelles missions, de nouvelles organisations fonctionnelles, de nouvelles formes architecturales, à provoquer de nouveaux scénarios de lecture et plus globalement d’appropriation des équipements de la part des lecteurs. Il faut aller glaner ici et là le meilleur de ces inventions, les recueillir, les structurer de façon à ce que la règle soit générée par l’ensemble des professionnels.

La bibliothèque est détournée par ses usagers et utilisateurs, comme un outil manufacturé qui serait bricolé pour être amélioré, adapté, ou tout simplement détourné. L’invention est ici de l’ordre de l’usage, de l’exploration permanente et toujours insatisfaite, hors du champ d’une quelconque finalité présupposée et organisée. Cette atteinte à l’équipement initial ne se satisfait pas de transformations mineures et superficielles (équipements, mobiliers, cloisonnements...), elle n’épargne ni l’idée fondatrice de l’équipement ni les missions traditionnelles qui lui sont assignées (équipement du savoir, lieux de conservation). Qui n’a pas d’exemples en tête de bibliothèques détournées de leur fonction classique au profit d’un usage strictement social ?

La bibliothèque et ses métamorphoses

La bibliothèque est en attente de vastes projets technologiques et éditoriaux qui mettent son développement actuel entre parenthèses et obligent les concepteurs à adopter une démarche par conjectures, où prime la logique de l’offre, en bref une démarche du petit pas qui est celle de la patience mesurée ou de la prudence active selon le point de vue.

La bibliothèque se déploie dans la cité au gré de nouveaux besoins, de nouvelles pratiques, de nouvelles habitudes pour affirmer sa mission d’espace de la sociabilité. Pour cela, elle se métamorphose, se scinde dans ses missions pour se rapprocher de ses « non-lecteurs », de ses « presque lecteurs ». Elle adopte des formes programmatiques et architecturales plus souples et plus modestes pour venir se loger sans esbroufe dans les replis de la ville, elle engage des médiateurs pour assister certains dans leur démarche d’apprentissage de l’équipement, aider d’autres à vaincre leurs craintes ou leur agressivité.

A travers ces quelques remarques, il apparaît que « l’invention » de la bibliothèque procède moins par référence à un modèle intellectuel organisé préalablement, que par remises en cause successives, par approximations, par hypothèses délaissées ou poursuivies, par repentirs et amendements, par bricolages et rapiéçages...

Il apparaît ensuite que l’origine très diverse de ces propositions, dans la mesure où elles proviennent un peu anarchiquement des élus, des responsables des équipements, des techniciens de la programmation, de l’architecture et de l’urbanisme, des lecteurs et des usagers non lecteurs (car il en existe également), des partenaires éditoriaux, des industriels..., montre l’intérêt d’engager et de structurer la collaboration avec les partenaires extérieurs à la bibliothéconomie.

Juin 1996

  1.  (retour)↑  On s’inspirera ici des résultats d’une étude prospective qu’ABCD a confiée à Bernard STIEGLER dans le cadre de la programmation par l’agence de la future bibliothèque de la ville de Montpellier. Bernard Stiegler est enseignant à l’université de technologie de Compiègne et directeur général adjoint de l’Institut national de l’audiovisuel.
  2.  (retour)↑  Les lots 1 et 3 ont été confiés à l’agence ABCD, le lot 2 a été confié à la société CAP SESA.
  3.  (retour)↑  On ne peut malheureusement développer, faute de place, ce qui constitue le contenu propre des propositions effectuées dans le cadre de la programmation de la BMVR. On se contentera d’aborder uniquement les aspects méthodologiques.
  4.  (retour)↑  L’étude s’appuyait d’une part sur un travail mené par Philippe CHARRIER sur le déploiement des annexes de quartier, d’autre part sur les réflexions et le travail de l’équipe dirigée par Patrick BAZIN concernant la restructuration de La Part-Dieu en départements thématiques.
  5.  (retour)↑  L’appellation de médiathèque a été préférée à celle de bibliothèque pour des raisons de simple présentation. Il s’agit moins de définir un équipement et de qualifier ses collections que de bénéficier auprès des non-professionnels d’une dénomination disposant d’une image novatrice.
  6.  (retour)↑  Nous empruntons cette appellation au service de l’urbanisme de la ville de Lyon qui a permis la réalisation de cette analyse, en mettant à disposition d’ABCD un travail cartographique ayant abouti à délimiter, par un patient travail de repérage urbain, ces lieux de vie citadine.