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La Bibliothèque publique d'information

Vingt ans après

Martine Blanc-Montmayeur

Le Centre Georges Pompidou s’apprête à fêter avec éclat ses vingt ans le 31 janvier 1997, avant d’entamer à l’aube du XXIe siècle une restructuration profonde de sa somptueuse carcasse architecturale. Animal protéiforme logé en profondeur au cœur de cet ensemble, la Bibliothèque publique d’information (BPI) se prépare à en faire autant.

Au-delà de l’usure reconnue des célèbres tuyauteries du Centre, « victime de son succès » et de la surfréquentation de la bibliothèque, il est extraordinaire de pouvoir tirer les leçons de vingt ans de développement spectaculaire de la lecture publique en France. Tout a changé : le paysage urbain parisien, francilien et national, le métier de bibliothécaire, le ou les public(s), l’offre et la demande. Tout a changé, sauf la venue quotidienne de milliers de lecteurs.

Fidèle aux objectifs d’origine – encyclopédisme, libre accès, suivi, voire expérimentation des nouvelles formes de diffusion de l’information –, le paysage bibliothéconomique des espaces de la bibliothèque est devenu petit à petit difficile à lire, mais aussi difficile à dire.

Rappelons brièvement quelques difficultés nées du libre accès et de l’expérimentation technologique.

Le libre accès

Le libre accès massif (plus de 10 000 personnes par jour) nécessite des procédures simples de consultation.

Il a dicté la classification adaptée de la CDU, le volume des étagères, les opérations quotidiennes de reclassement, la signalétique tertiaire en perpétuelle recomposition et les qualités de robustesse, de simplicité d’emploi, du matériel mis à la disposition des lecteurs. Tout cela a bien évidemment conduit à habiller les écrans, à verrouiller les claviers, en somme à limiter l’interactivité grandissante des nouvelles technologies.

L’écoute de la bande son durant le visionnement des films se fait avec un écouteur de type téléphone tenu manuellement près de l’oreille. Le confort d’écoute est minimal, mais toute tentation de vol est ainsi évitée. Cela ne nécessite aucune transaction humaine (échange d’un casque individuel contre une pièce d’identité par exemple), c’est solide, peu coûteux, mais... non hygiénique.

Quant aux logiciels de bureautique, s’il est possible de faire les exercices, on ne peut en aucun cas en avoir une copie, ni donc emporter le résultat de son travail.

À ce jour, aucun des catalogues de la bibliothèque n’est relié à une imprimante. La copie manuelle des références est donc de règle. Seuls quelques CD-Rom, dont le Kompass, économie oblige, sont, depuis l’été 1995, dotés d’une imprimante.

Le manque de convivialité des services offerts est donc patent. L’utilisation de masse serait-elle vouée à l’inconfort ? La question est posée, la réponse n’est pas évidente.

L’expérimentation technologique

Le flou du paysage est le résultat de l’opacité des écrans. Les premiers ont été ceux du catalogue de la bibliothèque ; ils se référaient aux richesses disponibles sur place, et avaient déjà deux noms de baptême : GEAC et LISE.

GEAC est le catalogue en ligne reflétant à l’instant « T » l’état du fonds. LISE est le premier catalogue d’une bibliothèque française sur support CD-Rom, il est doté d’un mode d’interrogation du fonds très amélioré et très convivial. Oui, mais ce fonds est arrêté à la date de pressage du disque, soit au bas mot un retard moyen de douze à dix-huit mois sur les dernières acquisitions. Qui le sait ? Comment le dire ?

Sont venues s’ajouter, à la fin des années 80, les grandes bases de données accessibles sur CD-Rom, Myriade (en plusieurs exemplaires), Medline, etc., soit l’arrivée, en apparence sur un même écran, de données bibliographiques extérieures à la bibliothèque, disséminées dans le respect des disciplines, sur les trois niveaux de la bibliothèque.

Enfin, les derniers écrans introduits scintillent de tous leurs pixels médiatiques puisque, vous l’avez deviné, il s’agit d’Internet.

Voici donc une prodigieuse bibliothèque de lecture publique offrant plus de 500 000 références encyclopédiques sous des formes extraordinairement multiples, qui mêlent la présence physique à la présence virtuelle, la référence localisée in situ à l’adresse plus lointaine, en exigeant de ses usagers un sens du concept que justifie bien évidemment le pourcentage très élevé de détenteurs du baccalauréat qui la fréquentent (95,5 % du public !).

La lecture publique est un royaume paradoxal dans lequel il faut combiner la liberté d’usage la plus large possible (gratuité, non-obligation d’inscription) à l’offre la plus complète possible des données de la culture et de l’information. Cette offre se complexifie chaque jour davantage, la mettre à la disposition du plus grand nombre sans formalités d’accès est un défi du service public, dans un contexte mondial où ces sources sont de plus en plus monnayées en espèces sonnantes et trébuchantes.

Le résultat est un champ incomparable où tout le monde peut circuler, trouver son butin et le consommer, mais aussi ne pas le repérer, ne pas le comprendre, croire être dans le catalogue de la BPI, alors qu’il s’agit du catalogue des bibliothèques universitaires du quartier Latin (Cujas, Sainte-Geneviève et la Sorbonne), vouloir décharger son exercice de bureautique, mais ne pouvoir le faire, alors que le voisin « bricoleur », qui s’est inventé un mot de passe, a bloqué l’écran toute la journée, dans une sorte de réservation sauvage.

Les nouveaux espaces

L’enjeu des nouveaux espaces est de tenter de sortir des contradictions du libre accès, de proposer des itinéraires clairs, de penser, classer et ordonner encore davantage.

Au cœur de toutes ces interrogations, s’inscrit le bibliothécaire, de plus en plus médiateur, de moins en moins virtuel. La complexification des différents supports, la transparence informatique rendent sa présence et sa compétence indispensables. Dans un univers de non-spécialistes, la présence d’un pilote cybernaute s’impose, car le zapping est un art.

Quels sont donc les objectifs et les projets de ces nouveaux services ? Il s’agit de redéfinir un paysage de propositions documentaires clairement identifiables, de proposer différentes méthodes de recherches, différents types d’information. Et de partir du postulat qu’à côté du public en situation d’étude et de recherche, il existe un autre public, sans temps disponible, sans formation particulière, mais qui a besoin d’avoir accès à différentes sources d’informations qu’il ignore. Ce public, mal traité actuellement, a déserté l’institution qui avait pourtant été faite pour lui.

Toutes les réflexions engagées au sein de la BPI depuis deux ans maintenant visent, autour de ces demandes et à partir de l’expérience du personnel, accumulée au cours des heures de service public, et à partir des collections, à proposer des réponses spécifiques au sein d’une architecture sensiblement différente.

À ce stade de la programmation que j’espère définitive, la BPI disposera, à la réouverture du Centre, de surfaces offertes au public réparties ainsi : 1 600 m2 au niveau de la mezzanine nord, 3 930 m2 au 1er étage, 4 170 m2 au 2e étage, soit un total de 9 700 m2. Elle sera donc resserrée sur trois niveaux (quatre actuellement avec la salle d’actualité), avec un accès autonome et une circulation montante interne.

L’idée est de dissocier les flux à rotation rapide des flux à rotation lente et de proposer à chacun des collections et des services en relation avec le temps dont il dispose. Cette idée repose sur un postulat : la consultation des collections encyclopédiques larges accompagne prioritairement un travail d’étude et de recherche. La consultation de services documentaires, dans lesquels l’information est pour une grande part re-traitée (au moins dans sa présentation), accompagne des recherches plus courtes, plus ponctuelles, plus orientées.

Il s’agit donc d’introduire à l’intérieur des collections flèches et balises, services à valeur ajoutée, rendez-vous formalisés, bien entendu sous forme de propositions non excluantes.

L’offre de collections

Toujours encyclopédiques, les collections se déploieront sur les deux niveaux supérieurs. On y retrouvera le fil directeur des disciplines, mais segmentées de manière très visible selon la forme de l’information distribuée :

– regroupement des collections de périodiques sur du mobilier spécifique et facilitant un parcours concernant ce seul usage ;

– regroupement des documents audiovisuels en un ou deux points, afin de redonner de la visibilité à cette source documentaire de moins en moins consultée (cf. l’expérience des vidéothèques de prêt et du faible usage des vidéothèques de consultation), avec, sans doute, un bureau d’information spécialisé ;

– regroupement des images fixes en un seul point, ainsi que des documents sonores parlés ;

– regroupement des sources bibliographiques spécialisées, de plus en plus sur support CD-Rom ;

– en revanche, une même dispersion des points d’accès au catalogue de la bibliothèque.

À ce stade, il subsiste encore beaucoup d’incertitudes, puisque la réflexion architecturale n’est pas encore commencée. Elle devra nous permettre, au travers de l’aménagement des espaces, avec l’aide de parcours et de mobiliers différents, de réintroduire une possibilité de lecture géographique de la carte documentaire. Sur ces deux niveaux, la collection reste la base de l’offre.

Trois services à part entière

Il n’en est pas de même à la mezzanine nord, entrée de la future BPI autour d’un très vaste bureau d’information et d’orientation générales. Il s’agit de regrouper là des collections d’essences différentes, plus réduites et fractionnées, dont la constitution crée des services à part entière, bien identifiés les uns par rapport aux autres, correspondant à des flux fragmentés, à des publics plus hétérogènes. Le projet actuel est d’en offrir trois :

– une vaste salle de presse, sans conservation des numéros anciens, avec un mobilier spécifique privilégiant la lecture. Le degré de concordance des titres entre la salle de presse et les collections regroupées par disciplines est à l’étude, de même que leurs supports respectifs ;

– un lieu de formation sur rendez-vous, regroupant l’actuel laboratoire de langues, des films de formation, des logiciels d’apprentissage et de remise à niveau en bureautique, en disciplines fondamentales (mathématiques, orthographe, français, lecture...), ou préparant à un entretien d’embauche ;

– un service de références rapides de premier niveau où des collections limitées permettront la recherche d’adresses, de bibliographies courantes, de statistiques générales, ainsi qu’une initiation aux instruments de recherche documentaire.

Des questions pour l’avenir

Si ces espaces fonctionnent, ils devraient permettre à un nouveau public de fréquenter la BPI, soit pour la première fois, soit à nouveau. Mais un certain nombre d’interrogations demeurent : comment arriver à rendre visibles ces différents espaces ? Quelles équipes de service public mettre sur pied ? Quels seront les changements d’organigrammes en relation avec la création de ces nouveaux pôles ?

Et toujours cette grande inconnue : quelles seront les réactions du public ? Légitimeront-elles la nouvelle offre ? Si oui, celle-ci fonctionnera. La contourneront-elles en l’utilisant toujours pour l’usage prédominant et quasi exclusif de places assises dédiées à l’étude ? Dans ce cas, nous n’aurons pas réussi à rendre visible « sous les pavés la plage ».

On l’aura compris également, ce nouvel aménagement des espaces est aussi la remise en cause d’un des principes d’organisation initiale : l’offre d’une documentation multiple dont le fil directeur était le contenu et non le support. Cette conception était guidée par l’idée que chaque type de documentation se répondait l’un l’autre, s’enrichissait mutuellement dans un butinage harmonieux où la notion de connaissance globale l’emportait largement sur les modes sensibles d’appréhension.

Les quatre enquêtes de publics * réalisées depuis la création de la BPI ont montré au contraire des usages de plus en plus spécifiques et séparés des imprimés, des films, des images fixes, des documents sonores, accompagnés d’une baisse significative de l’utilisation des documents autres que l’imprimé ou ses substituts (CD-Rom, bases de données, microfilms). Bien évidemment, ces constatations sont à rapprocher du renforcement constant d’un public étudiant.

Forme et contenu

Mais il est toutefois intéressant – et utile – de s’interroger plus avant sur l’incidence de la forme par rapport au contenu au sein d’une bibliothèque. A l’heure du vaste débat international sur le recul de l’imprimé devant la force des images, notre expérience a prouvé que le postulat multimédia et ses évolutions successives n’ont pas la force de l’évidence qu’on lui a attribuée.

Peut-on aller jusqu’à dire que le mélange des genres ajoute à la confusion de la connaissance et qu’un nouveau défi des bibliothécaires est celui de lutter contre l’opacité du virtuel sous toutes ses formes ?

Sans cesse, les bibliothécaires remettent en question classification, présentation, accès des différents supports, faisant preuve en cela de leurs capacités d’adaptation et de souplesse face à une demande de plus en plus confuse.

La BPI est confrontée non seulement à cette confusion de la demande, mais aussi à son caractère massif et pressant. Raison de plus pour clarifier au maximum nos offres, mettre en place un partage territorial simple des connaissances et des supports, proposer aux lecteurs des itinéraires différenciés, en privilégiant le confort de chacun, même au détriment de la contenance globale, tant il me semble important que, à une demande de masse, le service public cherche de plus en plus à offrir une réponse à l’individu.

Mai 1996

  1.  (retour)↑  Alain-Marie BASSY, L’entonnoir, l’épuisette et l’hameçon : parcours et stratégies de l’espace culturel d’une bibliothèque publique. L’expérience de la BPI, Doc. DACTYL., 1979, 19 p. ; Jean-François Barbier-Bouvet, Martine Poulain, Publics à l’œuvre : pratiques culturelles à la BPI du Centre Pompidou, Paris, La Documentation française, 1986 ; Martine Poulain, Constances et variances : les publics de la BPI 1982-1988, Paris, BPI, 1990 ; Rapports sur les publics de la BPI en 1995, en cours d’exploitation, à paraître.