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Lectures de filles, lectures de garçons

en classe de troisième

Mohamed Dendani

Christine Détrez

Aux espoirs liés à la démocratisation scolaire ont succédé les discours alarmistes. Les enfants, à l’entrée en sixième, ne sauraient plus lire, et, plus grave, n’auraient plus l’envie de lire. La lecture serait ainsi victime dans le cœur des adolescents de la concurrence de médias plus séduisants et des défaillances du système scolaire.

La lecture est certes une notion bien ambiguë. Si lire dans la solitude de sa chambre semble constituer un acte personnel par excellence, la lecture est avant tout une pratique culturelle et, comme telle, implique une combinaison d’intérêts et de compétences divers. S’y conjuguent en effet les déterminants sociaux de chacun, les horizons de références culturelles et les attentes investies dans la lecture.

Cet écheveau de fils inextricables se complexifie encore lorsqu’il s’agit de la lecture adolescente, avec le surplus de poids de l’institution scolaire et de ses intentions déclarées d’initiation et d’incitation au corpus littéraire. Au-delà de la maîtrise des compétences techniques mises en œuvre et supposées acquises dès la fin de l’école primaire, l’adolescent doit construire son identité de lecteur par la difficile conciliation des lectures imposées dans le cadre scolaire et des éventuelles lectures libres et spontanées.

Les comportements de lecture des adolescents font l’objet de fréquentes enquêtes. Commencée dans les années 50, puis accentuée dans les années 70, la recherche sur la lecture en France s’est particulièrement développée dans les années 80. Si elle focalisait initialement ses intérêts sur des populations culturellement peu favorisées, comme le notaient Nicole Robine, Joëlle Bahloul ou Michel Peroni (1-7-8) dans leurs études, la découverte de l’échec scolaire et la persistance de l’illettrisme ont conduit à élargir le champ d’investigation de la recherche, et à s’intéresser tout spécialement aux adolescents.

La dernière enquête en date, menée par François de Singly auprès d’un échantillon de 1 066 collégiens et étudiants de 15 à 28 ans (11), analyse les conditions sociales et familiales qui fabriquent les gros lecteurs, précise le rôle de l’école, le genre de lecture pratiqué par les élèves et la manière dont la lecture est vécue. Cette enquête montre ainsi que la théorie de la reproduction est loin d’être périmée : sur une liste de titres donnés, 22,5 % des élèves issus d’un milieu aisé peuvent citer au moins quatre auteurs, contre 11,1 % d’élèves issus de milieu moyen et 5,2 % d’élèves issus de milieu populaire : le capital objectivé (exemple parental, ambiance livresque...) est encore bien actif et les prescriptions scolaires n’interviennent jamais sur des terrains vierges.

Une enquête élargie

Sur les traces de François de Singly et à la suite de plusieurs études, seront abordées dans cet article les pratiques de lecture des collégiens du département des Bouches-du-Rhône. En plus de l’enquête quantitative, mettant en exergue le poids des déterminants sociaux sur l’existence, la fréquence et la nature des pratiques lectorales, il a paru intéressant de rompre avec l’assimilation de la lecture au seul support du livre : les différences socioculturelles influent-elles également sur la lecture de revues et de magazines, ou celle-ci est-elle plus représentative d’une hypothétique culture adolescente ?

Par ailleurs, le lien étroit entre institution scolaire et goût de lire a souvent donné lieu à une dichotomie entre lecture vécue comme plaisir et lecture ressentie comme obligation, devoir, au même titre qu’un exercice de mathématiques. Car, comme l’écrivaient Claude Grignon et Jean-Claude Passeron, « n’est-ce pas se laisser piéger par l’application mécanique d’une métaphore mécanique que de penser que le “jeu” diminue quand l’“étau” des contraintes se resserre ? » (4).

L’enseignement du français s’est lui-même profondément transformé. Alors que, dans les années 70, il restait encore marqué par l’influence quasi exclusive de la culture littéraire des siècles passés, il s’est ouvert depuis à la littérature actuelle et même à l’édition pour la jeunesse. Cette hypothèse ne se limite pas seulement aux genres lus par les élèves, elle inclut les titres des revues et des œuvres en fonction de plusieurs critères permettant d’analyser les variations existantes.

Cette enquête a été réalisée auprès d’un échantillon de 1 560 élèves (805 garçons et 755 filles) de troisième, dans le département des Bouches-du-Rhône 1, afin de cerner leurs stratégies lectorales.

L’orientation quantitative cherchait à confirmer l’influence des déterminants sociaux : les adolescents ne consacrent pas la même part de leur emploi du temps à la lecture selon leur sexe, leur origine sociale et leur situation scolaire.

Au-delà de cette problématique classique, le questionnaire présentait de nombreuses questions ouvertes. Quand ils décident de lire, les adolescents choisissent-ils les mêmes supports de lecture, et lisent-ils les mêmes titres de revues ? Comment se négocie le plaisir de lire les livres d’un programme de français dans un contexte d’obligation scolaire ?

A la recherche du temps de lire

Si les loisirs quotidiennement plébiscités par les adolescents sont la télévision et la musique, la lecture ne disparaît pas pour autant. Rares sont ceux qui y consacrent plus d’une heure par jour – 7,5 % des garçons et 11 % des filles –, mais encore plus rares ceux qui la négligent totalement, puisque seuls 6 % des garçons et 3 % des filles déclarent ne pas avoir ouvert un livre durant toute la semaine (livres scolaires exclus).

Un livre par mois au rythme d’une demi-heure de lecture hebdomadaire est ainsi la moyenne observée des pratiques de lecture. Encore faut-il préciser que l’adolescence est un moment de lecture privilégié, pression scolaire oblige.

Ainsi, malgré sa présence incontestable, la lecture n’est que très rarement élue dans le système des préférences : elle n’est le loisir favori que de 5 % des collégiens et 12 % des collégiennes. Elle se conjugue au féminin : 43 % des adolescentes déclarent consacrer à la lecture plus de cinq heures hebdomadaires, contre 32 % des garçons (cf. graphique ci-dessous).

Mais, si la lecture appartient plutôt à la sphère féminine, elle reproduit, comme toutes activités culturelles, les frontières entre origines sociales : les filles issues des milieux intellectuels supérieurs sont ainsi les plus nombreuses à déclarer lire tous les soirs 2. Le nombre de livres lus par trimestre témoigne du même goût de ces adolescentes pour la lecture, puisqu’elles sont 20,2 % à déclarer lire plus de cinq livres dans ce laps de temps, contre 13 % des garçons du même milieu et 6,8 % pour les filles d’ouvriers.

Inversement, les filles d’origine aisée ne sont que 1,2 % à ne pas avoir ouvert un livre durant les trois derniers mois, alors que cette proportion s’élève à 20,2 % pour les fils d’employés et à 17,3 % pour les fils des professions indépendantes (cf. tableau 1).

Les vertus de l’exemple parental

L’importance du capital culturel familial, souvent corrélé à l’origine sociale, se manifeste dans l’efficacité des exhortations parentales. L’incitation verbale est partagée par la majorité des parents, quel que soit le milieu social : la proportion de parents ne conseillant jamais de lire varie ainsi de 22 % pour les cadres à 33 % pour les ouvriers. Les normes de légitimité culturelle et de rentabilité scolaire sont ainsi relativement intégrées par les parents : la lecture est une pratique qu’il faut conseiller à l’enfant, parce qu’elle est aussi un symbole culturel.

Mais, si la nécessité de lire est une norme intériorisée par la majorité des familles, l’incitation effective reste liée aux différences de milieux sociaux. L’ambiance livresque, qui ne peut qu’influencer les comportements lectoraux de l’enfant, sera ainsi plus forte chez les familles de cadres ou de professions intellectuelles supérieures : 57 % d’entre eux ont offert un livre à leur enfant au cours du trimestre précédant la passation du questionnaire, contre 49 % des parents exerçant une profession intermédiaire, 42 % des parents employés, 41 % des parents exerçant une profession indépendante et 40 % des parents ouvriers.

L’incitation par l’exemple suit les mêmes variations. La forte polarisation féminine de la lecture dans les foyers, où la mère lit toujours plus que le père et la sœur plus que le frère 3, ne peut d’ailleurs être nuancée que pour les milieux intellectuels supérieurs : 51 % des adolescents issus de ces familles déclarent en effet voir leurs pères lire souvent alors que cette proportion est de 15 % chez les ouvriers.

Par ailleurs, les collégiens discutent davantage de leurs lectures avec la mère qu’avec le père. Ces discussions sont d’autant plus fréquentes que l’on monte dans l’échelle sociale (61,5 % des adolescents issus des cadres et professions intellectuelles supérieures déclarent discuter de leurs lectures avec la mère, 42,5 % avec le père, contre 36 % des enfants d’ouvriers avec la mère et 15 % avec le père, cf. graphique page précédente).

L’incitation scolaire

Pour l’adolescent, la lecture est aussi une matière scolaire, plus particulièrement par le biais du cours de français. Cette lecture imposée, puisque environ 96 % des adolescents interrogés déclarent avoir eu au moins un livre à lire durant l’année scolaire pour le cours de français, est cependant vécue de façon très différente selon les prédispositions des collégiens. A la question : « Lire un livre pour l’école, est-ce une corvée, un plaisir, ou un travail comme un autre ? », 51,2 % des élèves qui s’estiment très bons en français répondent que c’est un plaisir, contre 25,3 % pour ceux qui se jugent assez bons élèves, 16 % pour les élèves moyens et 9,3 % pour les élèves en difficulté.

Pour pressante et autorisée qu’elle soit, la propagande magistrale convainc surtout les convertis. Plus l’adolescent entretient un rapport passionné à la lecture, meilleur il est en français 4 : au terme d’une progression régulière, 4,8 % des non-lecteurs de livres se déclarent très bons en français, contre 23,6 % des forts lecteurs.

La fréquentation des bibliothèques illustre la même tendance. A la question « Combien de fois es-tu allé à la bibliothèque le mois dernier ? », on remarque une fois de plus que l’assiduité est caractéristique des forts lecteurs, qui sont 38,5 % à s’être rendus à la bibliothèque au moins deux fois dans le mois, contre 7,8 % des non-lecteurs. Par ailleurs, les forts lecteurs y vont d’abord pour emprunter – 22,3 % d’entre eux –, alors que le taux d’emprunt des non-lecteurs est de 8,4 %. Ainsi se dessine une logique de cumul, dans laquelle il est difficile de désigner le premier moteur.

L’incitation à la lecture par la contrainte scolaire, le passage de la lecture imposée à la lecture spontanée et librement choisie, s’effectuent de même bien plus aisément chez les adolescents déjà lecteurs. Ce sont eux qui, suite à un extrait étudié en classe, envisageront le plus souvent de lire l’œuvre complète (cf. graphique page précédente).

Préférences en matière de revues

A la question ouverte sur les dernières lectures de revues, 1 728 réponses ont été obtenues, concernant 357 titres…

Mais l’offre et la demande en matière de presse sont loin de correspondre. En effet, 12,32 % du corpus de titres recueilli 5 sont cités plus de dix fois par les adolescents et rassemblent 66,5 % de leurs réponses. En tête du palmarès figurent Jeune et Jolie, exclusivement cité par les jeunes filles, et Science et Vie Junior, majoritairement cité par les garçons.

Ici encore, les adolescentes lisent plus de revues que les adolescents, mais surtout, se rassemblent autour des mêmes titres. 80 % d’entre elles lisent des titres revenant plus de dix fois, contre 50 % des garçons. La répartition par genres de la constellation de titres cités moins de dix fois peut expliquer cette curiosité masculine : 35 % de ces titres concernent le sport, regroupant une multitude de disciplines différentes, et 10 % les jeux vidéo, alors que seuls 8 % des titres représentent les magazines féminins (cf.tableau 2 et graphe factoriel page suivante).

Les revues lues par les adolescents

L’intérêt porté aux revues dépend en grande partie du sexe, comme le montre l’analyse factorielle ci-contre. D’un côté, les filles concentrent leur lecture principalement sur les revues d’adolescentes et de mode. De l’autre, les garçons s’investissent dans la lecture des revues axées sur le sport et les jeux électroniques.

La comparaison avec une enquête menée il y a dix ans par Régine Boyer, Monique Delclaux et Annick Bounoure sur les univers culturels des lycéens est à ce titre intéressante : « Leurs réponses montrent combien le sexe détermine les choix : les filles sont d’abord intéressées par les revues de mode et vie pratique (Elle, Jacinthe, Cosmopolitan, Marie-Claire, 20 ans...), ainsi que les magazines présentant faits et gestes des chanteurs et acteurs (Salut, Podium, Première...), surtout quand elles sont élèves de LEP (lycée d’enseignement professionnel). Les garçons recherchent plutôt des revues de vulgarisation scientifique (Ça m’intéresse, Sciences et Vie...), les revues techniques(Moto Revue, Électronique pratique...), des revues spécialisées dans le sport ou la musique(Rock and Folk, Best...). Peu d’élèves ont cité des magazines d’information politique et économique ».

Il est frappant de constater que, dix ans plus tard, les goûts des adolescents sont identiques, au-delà du renouvellement des titres pour un même genre. La seule différence est l’apparition dans l’univers masculin de magazines consacrés aux jeux vidéo et à l’informatique, qui, il y a dix ans, n’étaient évidemment pas aussi répandus qu’aujourd’hui.

Si elle se situe au second plan, l’origine sociale des adolescents oriente différemment leurs choix. Dans la partie du graphique réservée aux garçons d’origine favorisée, se retrouvent des revues culturelles (Today English, Science et Vie Junior...). Par ailleurs, à genre de revues identique, les titres changent : tennis pour les fils de classe supérieure, football pour les fils d’ouvriers. Cette différence traduit le choix d’un sport de compétition individuelle pour les enfants de classe aisée et d’un sport collectif lié, d’une part à une large sociabilité, et d’autre part moins coûteux, pour les enfants de classe populaire. Les titres varient aussi pour les revues féminines : presse « de luxe » pour les filles d’origine aisée (Elle, mode de grands couturiers et recettes raffinées) et presse plus populaire pour les filles d’ouvriers (Femme actuelle, présentant une mode de grande distribution et des recettes plus abordables financièrement).

Ces différences s’exacerbent dans les goûts parentaux, comme le montre le graphe factoriel page suivante.

Les revues lues par les parents

Les parents d’origine aisée donnent plus à la lecture de revues culturelles et éducatives (Géo, Le Nouvel Observateur, L’Express, Science et Vie, Télérama, Informatique, Le Point, L’Événement du jeudi, Lire, Science et Avenir).

Du côté des parents de milieu populaire, on trouve des titres liés au sport, aux loisirs et aux animaux. La forte représentation des revues féminines chez les parents est due au fait que les mères lisent beaucoup plus que les pères quel que soit le milieu.

D’autres distinctions sont à ajouter. Par exemple, le choix des magazines de sport et des revues féminines révèle la même tendance que celle observée pour les lectures des enfants : Tennis magazine et Madame Figaropour les cadres supérieurs et France Footballet Femme actuellepour les ouvriers. Même dans le choix apparemment neutre et anodin du programme de télévision, les différences surgissent : Télérama du côté favorisé, Télé Z, Télé 7 joursou Télé Starde l’autre.

Préférences en matière de lecture scolaire

Par le système scolaire, l’adolescent est en contact obligé avec les livres. Dans ce corpus de titres imposés par le professeur de français, comment s’expriment les préférences ? Quels sont, pour reprendre les termes de Michel-P. Schmitt, les electa parmi les legenda (9) ? S’organisent-elles également selon les variables des déterminants sociaux (cf. tableau 3) ?

Le corpus obtenu regroupe 915 citations se portant sur 233 titres. Cette concentration s’accentue dans le palmarès, défini à partir de dix occurrences. 25 titres – soit 10,7 % – rassemblent 437 occurrences – soit 47,7 % . Le résultat obtenu confirme les conclusions de Michel-P. Schmitt, Danielle Manesse et Isabelle Grenet (5) : Molière emporte la palme, avec Les Fourberies de Scapin, mais est également l’auteur le plus cité, avec quatre pièces élues : les élèves seraient-ils sensibles à l’humour ?

S’ils ne sont pas réfractaires aux titres classiques (l’adaptation cinématographique a sans doute contribué au succès de Germinal auprès des élèves), les adolescents témoignent d’une préférence certaine pour le XXe siècle, et montrent leur intérêt pour les romans consacrés à la jeunesse – le héros y est toujours un adolescent, confronté aux problèmes de racisme et de différence. Cette préférence est d’autant plus manifeste que ces titres sont moins souvent conseillés par les professeurs que les classiques (cf. tableau 4).

Deux questions posées aux adolescents permettent ainsi de mesurer l’écart entre imposition scolaire et préférences des élèves. La première question porte sur les titres imposés dans le cadre du cours de français au moment de l’enquête, la seconde sur le titre préféré depuis la sixième parmi les livres étudiés en français. Les codages par genres ont été effectués à partir des titres donnés. Proposer une liste de genres précodés repose en effet sur le postulat aléatoire d’un partage universel des mêmes notions, dont Patrick Parmentier a bien montré l’aspect illusoire : « Les genres sont des noms communs du langage indigène. C’est sur une utilisation non critique de ces mots de la tribu et une confiance implicite en leur vertu de consensus sémantique que repose la méthodologie la plus courante dans les grandes enquêtes nationales sur la lecture : présenter aux sujets une liste de genres préalablement découpés, dans laquelle ils doivent classer eux-mêmes leurs goûts. On ne peut être sûr que les divers répondants aient mis les mêmes œuvres, ou le même type d’œuvres, sous un même concept imprimé » (6).

Les écarts sont significatifs : tous les genres classiques de littérature française, passages obligés des programmes scolaires, sont plus souvent imposés qu’élus par les adolescents. La tendance s’inverse dans le cas des romans pour la jeunesse, des romans étrangers et des œuvres contemporaines, qui sont proportionnellement plus souvent préférés qu’imposés (cf. graphe factoriel page suivante).

Livres scolaires préférés

Les titres des ouvrages préférés et étudiés en cours de français depuis la sixième varient moins en fonction de l’origine sociale, sauf pour les filles, que du sexe.

Les filles déclarent préférer des classiques de la littérature française axés sur la psychologie (Balzac, Zola, Maupassant et Stendhal). François de Singly s’est demandé si cette prédilection correspondait à une intégration du conformisme scolaire, plus poussé chez les filles que chez les garçons, ou au goût féminin pour les romans psychologiques où se gèrent les relations humaines ?

Les garçons, quant à eux, choisissent des romans d’aventure plutôt destinés à la jeunesse.

Une autre opposition concerne les siècles de production des ouvrages : les garçons ont tendance à préférer des titres du XXe siècle et les titres du XIXe siècle qu’ils choisissent sont en fait des romans d’aventure. Même si les garçons citent certaines pièces de théâtre, il ne s’agit que des pièces comiques de Molière (à l’exception du Cid).

Les filles ont des goûts différents selon qu’elles viennent de milieu favorisé ou non : en effet, la littérature où le héros est un adolescent est plus appréciée par les filles d’employés.

Un constat classique nuancé

Contrairement à une vision désenchantée, la lecture demeure une pratique à laquelle les collégiens s’adonnent assez régulièrement, même si elle semble être moins attractive qu’il y a vingt ans.

Le passage de la pratique temporelle au véritable goût de lire dépend en grande partie du contexte culturel parental et de la richesse scolaire. L’intensité de lecture est plus forte chez les héritiers de milieu social favorisé que chez les autres catégories. Elle est fortement tributaire du sexe de l’élève et de sa compétence en français.

Au-delà de ce constat classique, l’intérêt principal de cette étude est dans l’analyse des titres : laisser aux adolescents la possibilité de citer des titres de revues ou de livres permet de rompre avec la classification par genres précodés. Termes vagues et arbitraires, les genres ne peuvent en effet constituer que des outils opératoires, et doivent être définis a posteriori, afin d’éviter la multiplication des subjectivités et l’amalgame abusif de titres différents. Par l’analyse des titres, peuvent ainsi être distinguées des nuances significatives sous un même intitulé générique, comme l’a montré le cas des lectures de revues. Les préférences selon le sexe recouvrent une différence de genre, mais l’influence du statut social ne peut être cernée que par le choix des titres.

L’étude des titres constitue ainsi un complément de l’analyse quantitative, permettant de dépasser les oppositions habituellement dessinées entre lecture de loisir et lecture de travail : l’une comme l’autre sont en effet organisées selon des systèmes de préférence mettant en jeu des déterminants sociaux. Les pratiques de lecture, spontanées ou imposées, restent toujours fortement corrélées au sexe de l’élève et à son milieu social.

Au-delà de sa vocation d’initiation aux merveilles de la littérature française, l’école semble ne convaincre que les convertis et n’avoir que peu d’influence sur la formation des goûts lectoraux des adolescents. Si l’intérêt principal des garçons se focalise sur les revues sportives et sur une littérature d’aventure et de jeunesse, celui des filles porte sur les revues dites féminines et les œuvres classiques.

Janvier 1996

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Tableau 1. Nombre de livres lus par trimestre (livres scolaires exclus)

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Tableau 2. Palmarès des revues citées 10 fois et plus

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Titres des revues lues selon le sexe et l'origine sociale des parents

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Représentation des titres des revues lues par les parents

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Tableau 3. Palmarès des titres cités 10 fois et plus

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Tableau 4. Écart entre les genres de livres étudiés à l'école en français et genres préférés

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Titres des livres préférés dans le cadre scolaire selon le sexe et l'origine des parents

  1.  (retour)↑  Le travail sur le terrain a été mené par les étudiants de 2e année dans le cadre de leur formation à l’enquête (techniques de recherche).
  2.  (retour)↑  37,7 % des filles de cadres et professions intellectuelles supérieures déclarent en effet lire tous les soirs, contre respectivement 35 % de filles de professions intermédiaires, 31 % de filles de professions indépendantes 29,7 % de filles d’employés et 26 % de filles d’ouvriers. A catégorie sociale égale, les garçons sont moins nombreux à lire le soir : 32 % pour les fils de cadres et professions intellectuelles supérieures, 27,8 % pour les fils de professions intermédiaires, 15,7 % pour les fils d’indépendants, 21,6 % pour les fils d’employés et 18,6 % pour les fils d’ouvriers.
  3.  (retour)↑  La mère lit davantage que le père (55,8 % de mères lisent souvent à la maison contre 32 % des pères), de même pour les sœurs avec 23,5 %, contre 12 % pour les frères).
  4.  (retour)↑  En effet, les filles sont plus nombreuses que les garçons à choisir le cours de français comme matière préférée (64 % contre 39,3 %). 42,2 % d’entre elles s’estiment plus souvent très ou assez bonnes élèves en français, contre 35 % pour les garçons.
  5.  (retour)↑  Cette tête de liste est composée de 20,93 % de magazines féminins, 27,9 % de revues touchant à la musique et au cinéma, 23,25 % de revues d’actualité et culture, 20,93 % de revues sportives et enfin, 6,97 % de magazines d’informatique ou de jeux vidéo.