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Littérature éphémère et sources de l'histoire

Les tracts à la Bibliothèque nationale de France

Madeleine Barnoud

La feuille souvent isolée connue aujourd’hui sous le nom de « tract » est une forme qui s’est appauvrie à l’issue d’une évolution historique particulière. Sémantiquement, ce terme prend la relève des libelles, pamphlets, placards, canards et affiches de l’Ancien Régime. Mais bien qu’il se présente encore sous forme d’affiche, il dépasse rarement deux ou trois pages, alors que les brochures, livrets ou opuscules étaient autrefois fréquents à côté des feuilles isolées.

Si le pamphlet relève d’une tradition antique – Aristophane, Sénèque, Lucien, Cicéron ont pratiqué ce genre littéraire –, il revient en force à la Renaissance, sous des aspects plus variés qui consacrent non seulement le rôle grandissant de l’imprimerie dans la société française, mais aussi celui de l’écrivain dans les luttes politiques.

Une littérature indissociable de l’histoire de France

Les attaques contre la religion catholique et ses dogmes, dès l’apparition du protestantisme, l’antagonisme entre François ier et Charles Quint, ont suscité de nombreux pamphlets.

La création de la Ligue et l’opposition entre le duc de Guise et Henri III, l’hostilité à Henri de Navarre, ont aussi été à l’origine de pamphlets et de libelles dont la violence et l’outrance surprennent aujourd’hui, et dont on conçoit aisément le rôle important dans le déclenchement des guerres de religion et l’assassinat d’Henri III.

Les mazarinades, parues sous la Fronde, participent de la même tradition, et leur nombre, bien que difficile à évaluer, ne les classe pas dans la catégorie d’une littérature marginale 1. Enfin, au xviiie siècle, les pamphlets et libelles qui ont inondé la France ont joué un grand rôle dans l’avènement de la Révolution en vulgarisant les écrits de Diderot, Rousseau, Condillac...

Ce qui donne une unité à ce type de littérature et permet d’y voir l’ancêtre des tracts contemporains n’est donc pas la forme, mais le contenu, texte partisan ou de propagande, en général dirigé contre un personnage public ou un parti politique.

Les enjeux politiques liés à la religion, la lutte contre la centralisation du pouvoir royal – pamphlets ligueurs et mazarinades obéissent au même but, rappeler au roi son origine contractuelle – traduisent plus généralement l’expression d’un contre-pouvoir aux doctrines officielles de la royauté, qui utilisera très tôt et avec dureté un arsenal répressif, allant de l’emprisonnement à la peine de mort, en passant par les galères 2. Pourtant, ni la gratuité, ni l’anonymat, n’étaient la règle à l’époque, malgré les risques qu’il y avait à imprimer, à écrire et à vendre de tels écrits.

Des sources historiques sujettes à caution

Si les tracts avaient et ont toujours aujourd’hui pour caractéristique principale d’échapper à la censure, la vérification inhérente à une publication passant par le canal de l’édition traditionnelle en est absente.

Source primaire de l’histoire, un tract peut aussi contribuer à en fausser le cours, spécialement en période de guerre et de troubles politiques, parfois simplement d’élections locales.

Ainsi se dégage l’autre aspect essentiel des tracts, une littérature de l’instant, immédiate, écrite pour répondre à un événement précis et avoir prise sur lui.

Le travail de l’historien

L’identification de l’auteur du tract fait aussi partie du travail de l’archiviste ou de l’historien. Celui-ci ne peut espérer disposer toujours du bordereau des tracts de propagande, émanant du « Centre de propagande contre l’ennemi », et transmis pour information par le chef des services militaires au directeur de la Bibliothèque nationale le 29 octobre 1918, en accompagnement des tracts en question. Ces textes écrits en allemand, adressés « aux Allemands du Sud » et signés « plusieurs démocrates de l’Allemagne du Sud », ou « aux travailleurs rhénans » et signés « plusieurs camarades », ainsi que beaucoup d’autres, ont en réalité été rédigés par les services français.

Ils n’ont tous qu’un seul but : convaincre les Allemands d’arrêter la guerre en utilisant les clivages sociaux – princes et aristocrates contre travailleurs des villes et de la campagne –, les antagonismes régionaux – Bavarois et Allemands du Sud contre Prussiens –, et en général tous les facteurs de division virtuels de la société allemande 3.

Ce travail de propagande suppose donc aussi des connaissances historiques de la part des auteurs, jusque dans l’invention de la signature.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les milieux vichyssois ont eux aussi fabriqué des tracts attribués à la Résistance française pour effrayer la population. Le sdece (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage) a créé pendant la guerre d’Algérie La Main rouge, mouvement contre-terroriste, authentifié par les tracts qui portent son nom. Certains tracts aln (Armée de la libération nationale) sont visiblement des faux destinés à terroriser la population d’origine européenne 4.

Un acteur de l’histoire

Mais le tract, source historique, peut aussi plus directement participer à l’histoire – nous l’avons déjà vu avec les origines historiques –, en être un acteur, rendant à l’écrit une primauté sans cesse contestée.

Le coup d’État du 2 décembre 1851 commença par l’occupation de l’Imprimerie nationale, étape décisive et indispensable. Louis-Napoléon Bonaparte fragmenta le texte de ses proclamations en plusieurs morceaux, répartis entre différentes équipes, pour que le sens n’en soit pas évident, et fit placarder à l’aube une proclamation à l’armée et une à la population.

Une autre constante du recours aux tracts est leur utilisation par le pouvoir en place en période troublée, quand il se sent contesté. L’Etat français (1940-1944) y a eu recours, ainsi que le gouvernement général de l’Algérie et l’armée pendant la guerre d’Algérie.

Conservation, traitement et collecte

Traités auparavant par le service de l’Histoire de France, les tracts sont conservés depuis 1993 au service des Tracts et Affiches politiques, rattaché au service des Fonds spécifiques du département des Livres imprimés.

Conservation dans plusieurs services

Entrés en 1830 dans la lettre l (Histoire de France) du classement de la Bibliothèque nationale, les tracts se trouvent en réalité répartis dans plusieurs services, pour diverses raisons. Leur origine historique est variée : le recueil de Pierre de L’Estoile sur les pamphlets ligueurs est à la Réserve des livres imprimés. La notion de tract est multiforme et a évolué : les périodiques clandestins de la Seconde Guerre mondiale assimilés aux tracts sont aussi à la Réserve des Imprimés. Enfin, la variété de présentation, caractéristique de ce type de documents, rend obligatoire cet éclatement, ainsi qu’en témoigne l’important fonds de tracts de Mai 1968. Les originaux sont conservés au service des Tracts, les affiches au département des Estampes, le recueil intitulé Journal de la commune étudiante à la Réserve, et les périodiques ronéotés au département des Périodiques.

Traitement particulier

Contrairement à un ouvrage imprimé d’un seul tenant, les tracts sont l’objet d’un traitement particulier, tant pour leur présentation, sous forme de recueil, que pour leur description dans le catalogue.

Cette présentation n’est pas neutre. Le recueil de Pierre de L’Estoile, dont le titre est de sa main 5, donne une certaine vision de l’histoire de la Ligue, et, à partir de feuilles isolées, crée un volume unique à double titre. C’est le seul recueil de pamphlets du temps de la Ligue qui nous soit parvenu 6 ; un autre auteur que Pierre de L’Estoile l’aurait disposé autrement.

Presque quatre siècles plus tard, Pierre Vidal-Naquet et Alain Schnapp, en remettant à la Bibliothèque nationale les éléments du Journal de la commune étudiante, ont eu la même démarche, moins soucieuse toutefois de la conservation du matériau original. Alors que Pierre de L’Estoile portait ses mentions manuscrites sur les libelles, mais en marge du texte, eux ont souvent annoté le texte des tracts, soulignant à l’encre rouge certains passages, en raturant d’autres.

C’est dire que le bibliothécaire, même s’il ne fait pas œuvre d’éditeur, aura une lourde responsabilité en assemblant un recueil de tracts et en créant dans le catalogue un titre lui aussi factice, le regard du lecteur étant bien sûr influencé par le choix fait 7.

Une collecte difficile

Seuls les imprimeurs professionnels effectuent le dépôt légal des tracts sortis de leur presse. Pour tous les autres, soit la nature de ces documents rend impensable une telle démarche (on imagine mal les membres d’une organisation clandestine en effectuant le dépôt), soit, plus simplement, dans des circonstances moins dramatiques, leurs auteurs n’y pensent même pas.

Il est donc évident que, d’une part, la collecte ne résultera que d’une démarche volontariste, et que, d’autre part, elle ne peut prétendre à l’exhaustivité.

La collecte est ainsi assurée essentiellement par le personnel de la bibliothèque. Pendant la Seconde Guerre mondiale, de nombreux tracts et périodiques clandestins furent recueillis par le personnel 8 ; il en fut de même en Mai 1968 9. Un important fonds sur la guerre d’Algérie a été rassemblé par un bibliothécaire en poste en Algérie. Les lecteurs sollicités contribuent aussi régulièrement à l’accroissement des fonds 10.

Evolution des tracts

Même si les tracts se retrouvent dans plusieurs services, le maintien d’un service spécifique permet d’étudier leur évolution dans le temps. Depuis le début du xxe siècle, on assiste à une normalisation et à un appauvrissement à la fois du vocabulaire, du graphisme et des formes.

Le vocabulaire était autrefois beaucoup moins édulcoré : les tracts de la Première Guerre mondiale utilisent fréquemment, jusque dans le nom d’institutions officielles, le terme « boche » 11, le vocabulaire antisémite des tracts de l’entre-deux-guerres est souvent obscène.

Mais ce qui a disparu aujourd’hui est le recours fréquent aux dessins, photographies et gravures qui attiraient l’attention du lecteur : bandes dessinées antisémites sous forme de petite brochure se dépliant, photographies de familles idéales avec enfants à la peau et aux cheveux clairs sont les instruments de la propagande vichyssoise, rappelant souvent les méthodes et les archétypes de l’idéologie nazie.

Cette utilisation graphique était souvent alliée à une présentation typographique originale et inventive. La double lecture était courante dès la Première Guerre mondiale : en utilisant des lunettes rouges, on pouvait voir des silhouettes cachées dans un petit opuscule anti-allemand. Elle a continué d’être pratiquée entre 1939 et 1944 : un personnage découpé, armé d’une faucille et d’un marteau sanglants, surgit tel un diable à l’ouverture d’un petit livret édité par le Comité d’action antibolchévique ; des cartons intitulés Où le tommy est-il resté ? représentant à première vue des soldats français au combat dévoilent en transparence des Anglais s’amusant (tracts lancés d’avion sur la France par les Allemands en 1940). La phrase de Churchill, Avant que ne tombent les feuilles, est écrite sur un papillon en forme de feuille.

Bien sûr, les moyens étaient beaucoup plus importants dans les milieux vichyssois que dans ceux de la Résistance. Les tracts contemporains frappent au contraire par la primauté donnée au texte, présenté sans beaucoup de fantaisie et souvent peu concis.

Certes, le recours au pastiche ou à la forme poétique demeure, ainsi que l’utilisation de refrains connus avec d’autres paroles ; de nouvelles formes sont apparues, qu’il faut prendre en compte (tee-shirts avec des slogans, cassettes), mais la variété est moindre.

L’avenir des tracts

Si l’on est tenté de conclure en déniant aux tracts la place qu’ils occupaient avant l’apparition des médias modernes, il faut nuancer cette analyse.

La persistance, lors des campagnes présidentielles, des tracts anonymes, des campagnes de calomnie et des photographies truquées, renoue avec la tradition des pamphlets et des libelles, où les personnages publics étaient directement visés, y compris dans leur vie privée. Ce n’est pas l’aspect le plus positif.

Les manifestations de décembre 1995 contre les projets gouvernementaux ont montré au contraire l’avenir de ces publications. Toute une part du débat, située à des niveaux d’édition, de publication et de commentaire échappant aux manifestants, a été relayée d’abord par la publication de placards dans les journaux, procédé employé par le Premier ministre lui-même. En réponse à l’appel lancé par des intellectuels dans le quotidien Le Monde à l’initiative de la revue Esprit, un « Appel des intellectuels en soutien aux grévistes » a été directement distribué dans les manifestations, montrant que le recours à la feuille volante distribuée sans intermédiaire n’était pas le fait des seuls mouvements marginaux.

On peut conclure par cette phrase qu’André Miquel appliquait à Mai 68, mais qui demeure toujours d’actualité : « Et pourtant, dans une période troublée comme fut celle de Mai 68, n’est-ce pas les tracts qui reflètent le mieux dans leur jaillissement spontané les courants de pensée du moment ? Réaction immédiate à un événement, expression inspirée d’un idéal, ou phraséologie pesante, ils expriment, dans leur diversité, ce que fut cette époque » 12.

Janvier 1996

  1.  (retour)↑  On estime que le nombre de mazarinades atteint au moins 6 000 pièces, pour les six ans que dura la Fronde, production énorme pour l’époque. Roger Chartier, dans le tome 1 de l’Histoire de l’édition française (Promodis, 1982, p. 405) a recensé, pour les années 1649 et 1652, plus de deux mille titres dans les collections de la Bibliothèque nationale.
  2.  (retour)↑  En 1534, François Ier réagit violemment contre les placards anticatholiques affichés dans plusieurs villes, et à Amboise même où il séjournait. Un édit du 28 septembre 1553 veut prévenir « les suites des placards séditieux affichés aux Innocents et à la porte du Chastelet ». En 1594, le lieutenant civil d’Autry ordonna la suppression de toutes les caricatures et de tous les libelles injurieux à la royauté. Le parlement de Paris tenta d’arrêter le flot de mazarinades en emprisonnant des libraires, des imprimeurs et des colporteurs. En 1694, un relieur et un imprimeur furent pendus pour un libelle critiquant le mariage de Louis XIV et de madame de Maintenon. Enfin, les libellistes du XVIIIè siècle faisaient souvent l’objet de lettres de cachet.
  3.  (retour)↑  Bordereaux et tracts appartiennent à un fonds sur la Première Guerre mondiale traité au service des Tracts.
  4.  (retour)↑  « Rappelez-vous bien que, quand nous serons indépendants et dans le minimum de temps, nous combattrons les 300 km2 que nos ancêtres ont envahis en France. Voici les limites à Poitiers-Saint-Etienne-Lyon, les environs des Alpes et des Pyrénées. Toutes ces villes et terres sont celle (sic) de nos ancêtres ». Ce texte est extrait d’une feuille intitulée Traduction d’un tract diffuser (sic) par les fellagas dans le Constantinois, et signée Armée de la libération nationale (en cours de classement au service des Tracts).
  5.  (retour)↑  Les Belles figures et drolleries de la Ligue avec les peintures, placcars et affiches injurieuses et diffamatoires contre la mémoire et honneur du feu Roy, que les oisons de la Ligue apeloient Henri de Valois ; imprimées, criées, preschées et vendues publiquement à Paris, par tous les endroits et quarrefours de la ville, l’an 1589. Ce titre nous renseigne sur les pratiques de vente à la criée et aussi de lecture à haute voix. Celle-ci, courante à l’époque, n’était pas le fait des seuls vendeurs, mais aussi des acheteurs, souvent entourés de nombreux curieux, ce qui explique la diffusion de ces feuilles hors du cercle des lettrés, peu nombreux à l’époque.
  6.  (retour)↑  Un certain nombre d’estampes de ce recueil se trouve aussi au département des Estampes (Coll. Hénin).
  7.  (retour)↑  Une série de quatorze recueils conservés à la Réserve, rassemblant des brochures, tracts, affiches, papillons, cartes postales, photographies et périodiques, émanant du bureau psychologique de la 10e région militaire (Alger) pendant la guerre d’Algérie, offre une vision assez complète de propagande d’État en temps de guerre, alors qu’un fonds rassemblé par un bibliothécaire en poste en Algérie à la même époque, et comprenant des documents de toute provenance, permet une autre approche.
  8.  (retour)↑  Julien CAIN expose, dans la préface du Catalogue des périodiques clandestins diffusés en France de 1939 à 1945, établi par Paul et Renée Roux-Fouillet, les difficultés rencontrées pour rassembler le fonds de tracts et périodiques clandestins parus pendant la Seconde Guerre mondiale. A côté du dépôt (rare) par leurs auteurs de tracts et de numéros de périodiques, de la collecte faite « non sans risques » par des membres du personnel, la recherche de ces documents à la fin de la guerre fut longue et difficile et nécessita le recours à des dons, à des échanges, à des photographies de collections particulières, et au Service d’information anglais qui fournit la liste des tracts lancés par avion sur le territoire français.
  9.  (retour)↑  Dans un article intitulé « La collecte des tracts de Mai 1968 par le service de l’Histoire de France », Mélanges Kleindienst (1985, p. 217-223), Marie-Renée Morin évoque la participation importante du personnel dans la constitution du fonds de tracts de Mai 68.
  10.  (retour)↑  Des fonds importants sur Renault, le centre de tri postal de Paris-Brune et le lycée Janson de Sailly proviennent de dons.
  11.  (retour)↑  Par exemple, le « Comité national d’aviation et antiboche » présidé par Paul Deschanel, Georges Clemenceau et Louis Barthou.
  12.  (retour)↑  Extrait de l’introduction au guide Les Tracts de Mai 1968, Bibliothèque nationale de Paris-idc, 1987.