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Patrimoine des bibliothèques de France

un guide des régions. 10. Centre, Limousin

Paris : Payot, 1995. - 10 vol. + un index : ill. en noir et en couleurs ; 24 cm - 175 p. ISBN 2-228-88973-3. 150 F

par Marie-Pierre Dion

Le volume présente, outre vingt et une bibliothèques municipales, les bibliothèques des quatre services d'archives départementales - Loir-et-Cher, Haute-Vienne, Indre-et-Loire et Corrèze -, trois bibliothèques de musées - musées de la Tapisserie d'Aubusson, des Beaux-Arts de Tours, du Pays d'Ussel -, la bibliothèque d'une maison d'écrivain - la Maison natale de Jean Giraudoux, à Bellac -, quatre bibliothèques de centres de recherche - Centre international du vitrail à Chartres, Centres Jeanne d'Arc et Charles Péguy à Orléans, Centre d'études supérieures de la Renaissance à Tours - enfin, la bibliothèque diocésaine de Chartres. Cela permet à Jean Goulemot de rappeler dans une suggestive préface que « l'imprimé constitue la base de la construction patrimoniale » et cela donne une tonalité particulière au volume.

Le vécu d'une région

L'ouvrage démontre, plus que d'autres, que les fonds documentaires ne se constituent pas seulement au hasard des confiscations et que la mémoire écrite est issue du vécu de toute une région : le fonds ferroviaire de la petite bibliothèque de Saint-Pierre-des-Corps, dans la banlieue de Tours, est ainsi à l'image de toute une communauté marquée par l'activité d'une des plus importantes gares de triage de France.

Les bibliothèques du centre de la France sont aussi marquées par les pertes : destruction de la majeure partie des fonds tourangeaux et chartrains durant la Seconde Guerre mondiale, destruction partielle de la bibliothèque de Bourges en 1871, dispersion bien avant la Révolution de tout ou partie des bibliothèques de Fleury-sur-Loire ou de Saint-Martial de Limoges, de celles de Jean de Berry ou de Jacques Coeur. Si les fonds issus de la Révolution, de provenance essentiellement ecclésiastique, sont quantitativement moins importants que dans d'autres régions, ils n'en recèlent pas moins des merveilles. Ainsi la bibliothèque de Saint-Yrieix-la-Perche n'a pour fonds ancien qu'un seul manuscrit, mais c'est une superbe bible caractéristique de l'art roman en Limousin, classée au titre des monuments historiques et étonnamment exposée en permanence dans une chambre forte spécialement adaptée...

Destructions et dons des XIXe et XXe siècles ont accru le poids des fonds locaux. L'importance des grands noms issus du crû permet cependant de concilier l'orientation locale avec l'intérêt littéraire, historique ou bibliophilique des collections. On retiendra les fonds Marcel Proust, Pierre-Jules Hetzel et Jean Moulin à Chartres, Jean Giraudoux et Marcel Jouhandeau à Limoges, Georges Courteline, Anatole France et Yves Bonnefoy à Tours, George Sand à Bourges, Châteauroux et La Châtre. Le souci d'exalter la mémoire des auteurs locaux suscite une intéressante politique de reliure : la bibliothèque d'Orléans s'enorgueillit de superbes reliures de Paul Bonet sur des oeuvres de Max Jacob, celle de Limoges d'une reliure de Georges Leroux, aux mosaïques subtilement déchiquetées, sur l'édition originale d'Animaleries de Marcel Jouhandeau. De nombreuses bibliothèques municipales de ces régions où l'on travaille à la constitution d'un Centre national du livre d'artiste s'attachent à préserver la production contemporaine locale de beaux livres.

Des portraits vivants

L'on peut regretter à la lecture de l'intéressant encart sur les papiers dominotés d'Orléans, que d'autres moyens de ce type ne viennent stimuler l'attention du lecteur que peuvent lasser les listes hagiographiques de « grands » livres ou de « généreux » donateurs.

Heureusement, des portraits détaillés et vivants permettent de replacer la plupart de ces derniers dans la perspective élargie d'une histoire de la bibliophilie. Citons celui de Jean-Louis Bourdillon (1772-1856), citoyen genevois à la recherche des manuscrits de la Chanson de Roland à travers toute l'Europe et qui est à l'origine de nombreux trésors de la bibliothèque de Châteauroux..., celui de Stanislas Martin, pharmacien parisien qui, de 1854 à 1886, rassemble autographes, tracts, chansons, images de toutes sortes pour léguer à la bibliothèque d'Issoudun l'une des plus importantes collections de sources imprimées sur la Révolution de 1848... ou encore celui du tourangeau Roger Lecotté (1899-1991), bien connu pour ses recherches sur le folklore et l'ethnologie, qui légua sa bibliothèque aux Archives départementales d'Indre-et-Loire.

Les histoires individuelles que recèlent, par ailleurs, de nombreux exemplaires viennent également soutenir l'intérêt du lecteur : Michèle Prévost rappelle que quinze rois de France ont, en tant que chanoines de Saint-Martin, prêté serment sur l'Evangéliaire du VIIIe siècle de la bibliothèque de Tours, Pierre Campagne donne à admirer une reliure à marque typographique du XVIe siècle, conservée à la bibliothèque municipale de Limoges, rare spécimen parvenu jusqu'à nous de livre proposé en démonstration par les imprimeurs-libraires.

L'iconographie attrayante et bien choisie accorde une place privilégiée aux livres du Moyen Age et de la Renaissance : d'un bout à l'autre du volume, le célèbre jeu calligrammatique de Raban Maur dans le De Laudibus Sanctae Crucis, tantôt manuscrit à Orléans, tantôt imprimé à Tours, témoigne de la continuité de la tradition des textes. Comme dans l'ensemble des volumes de la collection, certains rendus des couleurs choqueront quelques puristes que décevra encore la reproduction floue de plusieurs documents limougeauds. Ceux qui considèrent les bâtiments comme faisant partie du patrimoine des bibliothèques regretteront aussi le nombre limité de photographies d'architecture. Parmi les bizarreries et lacunes de l'index, signalons l'absence de Rabelais ou d'Yves Bonnefoy...

Mais tout cela n'est rien à côté de la mine de renseignements fournis par les notices et de la passion que les auteurs savent faire partager.