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Fabrice Piault

Le Livre

la fin d'un règne

Paris : Stock, 1995. - 263 p. ; 23 cm. - (Au vif). ISBN 2-234-04475-8. 120 F

par Jean-Claude Utard

Malgré le titre quelque peu provocateur et une première partie, brutalement intitulée « Le crépuscule d'un monde », annonçant l'inexorable effacement de la civilisation du livre et donc de nos repères culturels, l'ouvrage de Fabrice Piault est d'abord une synthèse des mutations contemporaines du livre et cet aspect l'emporte finalement sur le côté prédictif. D'où l'intérêt, ne serait-ce qu'au seul niveau documentaire, de sa lecture pour tous les professionnels du livre : éditeurs, libraires et bibliothécaires.

Le constat de départ est sévère et nombre de données objectives sont utilement rappelées : la concurrence évidente des autres supports de l'écrit que sont les banques de données et supports électroniques (annuaires et bibliographies sont de moins en moins édités sous la forme de livres, annonçant la disparition prochaine d'autres types d'ouvrages), la stagnation du marché du livre et la baisse continuelle des tirages moyens, la régression, enfin et surtout, des forts lecteurs.

La banalisation de l'objet-livre

Plus profondément, l'auteur souligne que notre rapport au livre est aujourd'hui profondément modifié : qu'il est totalement banalisé et désacralisé. Symptôme de ce changement d'attitude : le succès même du livre de Daniel Pennac Comme un roman. Dans ce dernier, sont en effet proposés comme droits imprescriptibles du lecteur ceux de ne pas lire, de sauter des pages, de ne pas finir l'ouvrage, etc. Ainsi « se profile une reconnaissance culturelle et sociale d'attitudes jugées jusque-là inconvenantes et inavouables ». Nous sommes donc toujours dans une société de l'écrit, mais non plus dans une civilisation du livre : notre relation à ce dernier est désormais distante, quasi équivalente à celle que nous entretenons avec d'autres produits culturels. Le livre n'est plus qu'un produit parmi d'autres, ni plus ni moins susceptible d'apporter connaissances et distractions, imaginaire et formation.

La nouvelle industrie éditoriale

Ce constat une fois dressé, l'intention de Fabrice Piault est d'étudier la nouvelle industrie éditoriale, celle qui a émergé depuis une vingtaine d'années, et qui est d'ailleurs en partie responsable de cette banalisation de l'objet-livre. La recherche systématique des synergies par les groupes multimédias fait disparaître la spécificité du livre : lorsqu'un héros de bande dessinée est décliné sur tous supports (de la vidéo au jeu pour console informatique en passant par tous les gadgets), qui se souvient du livre qui l'a vu naître ? De même la surconcentration éditoriale a, paradoxalement, limité la diversification des ouvrages proposés : le « panurgisme » gangrène la création par la répétition, marketing oblige, des mêmes concepts éditoriaux. D'où l'envahissement quasi mondial de l'édition pour la jeunesse ou du livre pratique par la formule mise au point par Dorling-Kindersley et Gallimard-Jeunesse. Ou la multiplication actuelle des « classiques » et des collections pour étudiants du premier cycle, avec à chaque fois les mêmes titres proposés dans des formules quasi identiques...

Cette surenchère traduit l'évolution « industrielle » de l'édition et sa focalisation sur les secteurs qui paraissent financièrement profitables : « Attelés à la satisfaction des 80 % de besoins principaux du lectorat, trop d'éditeurs tendent à renoncer à travailler à la marge, à s'intéresser aux 20 % restants ».

Cette évolution de la production éditoriale a eu des conséquences néfastes dans la librairie : la surproduction d'ouvrages interchangeables et « prévendus » a obligé, pour des raisons de trésorerie, à diminuer les stocks d'ouvrages de fonds ou de faible rotation, et à accélérer les retours. La vie des ouvrages s'en trouve réduite et la chaîne du livre se caractérise désormais de plus en plus par l'indisponibilité réelle de nombre de titres. Le résultat est qu'un achat sur cinq est aujourd'hui manqué, parce que le client ne trouve pas le titre qu'il se proposait d'acquérir.

Cette description de la chaîne du livre ne s'arrête pas à ces seuls points : d'autres aspects sont évoqués, de la concentration dans la distribution et le commerce du livre à l'apparition des produits multimédias et les défis qu'ils posent aux éditeurs. Quelques annexes et une bibliographie succincte viennent d'ailleurs étayer cet exposé des principales questions qui se présentent aujourd'hui à la sphère éditoriale.

Contre une conception élitiste

Mais l'auteur se veut aussi prospectif et critique. Ainsi reproche-t-il à nombre de défenseurs du livre ce qu'il appelle le « syndrome de la citadelle assiégée », à savoir une conception élitiste de l'accès à la culture et au livre. Après avoir rappelé les critiques qui accueillirent la naissance du livre de poche ou des clubs de livres, il s'étonne de celles qui accompagnent aujourd'hui la création du livre à 10 francs, de Maxi-Livres ou la présence du livre dans les hypermarchés... Toutes ces tentatives lui apparaissent comme participant d'un élargissement et d'une modernisation de la commercialisation. Cette thèse n'est pas fausse, mais encore faudrait-il s'interroger sur le problème de la création originale que Fabrice Piault appelait pourtant de ses voeux et que la plupart de ces tendances nouvelles de la commercialisation n'incarnent guère...

La seconde thèse est également provocatrice : elle remet en cause « la défense inconditionnelle d'un produit-livre déconnecté de ses contenus », « l'illusion maintenue d'une unicité et d'une homogénéité de la production éditoriale ». « Les éditeurs qui se consacrent en priorité à des produits très industriels, à faible plus-value culturelle, y trouvent sans doute un avantage appréciable », puisque cela leur permet de bénéficier d'avantages économiques pour défendre une production strictement commerciale, dont la valeur n'excède pas celle des autres produits, disques, vidéos, jeux... alors qu'inversement la spécificité des livres à haute valeur culturelle est diluée. D'où l'idée d'une « affirmation plus franche de l'identité du livre d'auteur, un peu à la manière de ce que le cinéma d'auteur et d'art et d'essai ont été (...) ».

Un double secteur ?

Cette idée d'un double secteur pour protéger la seule édition et librairie de création mériterait plus d'études et d'argumentation. Avant de remettre en cause la loi sur le prix unique du livre, il faut constater qu'elle a permis, même si elle n'est pas suffisante, à une certaine librairie indépendante et de fonds de se maintenir.

Le débat vaut cependant d'être engagé. L'image, en France, du livre et de l'édition repose en effet sur une définition datée, selon laquelle chaque éditeur est un passeur d'idées ou de formes nouvelles, prenant des risques, et couvrant justement ses paris hasardeux par d'autres ouvrages dans les goûts du jour. Cette vision de l'édition, inspirée de la politique éditoriale des maisons d'édition littéraires traditionnelles correspond de moins en moins à la réalité. On serait bien en peine de déterminer la part de risque pris aujourd'hui par les grands groupes d'édition et il y a lieu, effectivement, de s'interroger sur l'illusion de « mission culturelle » incarnée par tout livre et sur les bénéfices que peuvent abusivement s'en attribuer certains producteurs.

Le sujet est sensible et mérite d'être étudié avec prudence et circonspection... Il n'en méritait pas moins d'être évoqué.