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Regards croisés sur la lecture

France-Allemagne-Italie

Jean-François Hersent

Cet article est le compte rendu d'étape de l'enquête de la Direction du livre et de la lecture et de France-Loisirs Regards croisés sur la lecture dans quelques pays d'Europe 1.

Le nombre de livres lus en France au cours des douze derniers mois est plus élevé qu'en Allemagne et, surtout, qu'en Italie. C'est surtout chez les forts lecteurs - au moins vingt-cinq livres lus dans l'année - que l'écart est le plus visible : 17 % des étudiants français contre 7 % des étudiants allemands et 3 % des étudiants italiens. Ces résultats s'expliquent sans doute par la surreprésentation de la filière littéraire en France (38 % ; Allemagne : 18 % ; Italie : 20 %).

Les goûts et les préférences pour certains genres diffèrent dans les trois pays : alors que la lecture de romans contemporains laisse apparaître des comportements assez proches, les oeuvres classiques recueillent davantage les faveurs des étudiants français et italiens. Au total, les étudiants allemands se montrent plus ouverts aux romans contemporains étrangers : près d'un sur deux en lit régulièrement (contre un tiers des Français et des Italiens).

SE PROCURER LES LIVRES

A cet égard, il convient de savoir que la situation de l'offre est sensiblement différente dans les trois pays : en Allemagne, les « magasins multimédias », style Fnac ou Virgin, n'existent pas et, en Italie, ils sont encore peu développés ; de plus, on ne trouve pas (Allemagne) ou très peu (Italie) de livres dans les hyper ou supermarchés. Quant au réseau de bibliothèques, il est inégalement développé. L'Allemagne est la mieux équipée, avec notamment un réseau de bibliothèques spécifiques résultant de l'articulation universités/entreprises qui lui est propre, tandis que l'Italie accuse un net retard en ce domaine, la France occupant une place intermédiaire 2.

En Allemagne et en Italie, les étudiants achètent surtout leurs livres en librairie. En France, si la librairie vient néanmoins en tête - plus d'un étudiant sur deux s'y approvisionne -, elle est fortement concurrencée par les grandes surfaces spécialisées type Fnac (34 %) et, dans une moindre mesure, par les hypermarchés (14 %). étudiants allemands et français se rapprochent sous l'angle de l'emprunt en bibliothèque municipale (respectivement 31 % et 29 % ; étudiants italiens : 16 %), mais c'est surtout l'emprunt en bibliothèque universitaire qui présente de grandes différences : 41 % des étudiants allemands y ont recours, contre 28 % des étudiants français et 6 % des étudiants italiens. Ces différences se retrouvent, quoique avec moins d'acuité, dans les pratiques d'emprunt aux amis, collègues ou famille, ce qui traduit, sans doute, une plus grande sociabilité autour du livre en Allemagne.

Dans les trois pays, c'est la télévision qui - parmi les cinq médias proposés : radio, livre, TV, magazine/revue, quotidien - distrait le mieux. En revanche, dans les trois pays, le livre est privilégié comme support le plus apte à faire rêver et à apporter des connaissances. Mais dès qu'il s'agit de s'informer, étudiants français et italiens privilégient les quotidiens, alors que les étudiants allemands font davantage confiance pour cela aux magazines et revues.

CONNAISSANCE DE LA LITTERATURE DE L'AUTRE

Pour évaluer les connaissances des uns et des autres, plusieurs questions ont été posées. Après avoir demandé aux étudiants de citer spontanément trois auteurs de langue allemande/italienne/française - auteurs littéraires ou de sciences humaines -, deux listes leur étaient proposées : la première comportait seize noms d'auteurs et la seconde, seize titres d'ouvrages. Ces listes comportaient une part non négligeable d'arbitraire, et il est difficile de savoir si le degré de difficulté des questions était identique pour les trois populations. Toutefois, il est rassurant de constater que les réponses données spontanément à la première question sont finalement assez proches des listes proposées aux étudiants.

Les étudiants allemands et italiens manifestent une bonne connaissance des auteurs francophones, alors que les étudiants français, pourtant plus nombreux dans les filières littéraires, témoignent d'une compétence moins étendue, en particulier vis-à-vis de la littérature italienne. Plus de la moitié d'entre eux (55 %) n'a pu spontanément citer un seul auteur italien (contre un quart pour les auteurs de langue allemande), alors qu'il n'y a qu'un quart des étudiants italiens et 12 % des étudiants allemands dans ce cas vis-à-vis des écrivains français.

Parmi les auteurs de langue française spontanément cités par les étudiants allemands, Jean-Paul Sartre vient très largement en tête (40 % de citations), suivi par Albert Camus et Émile Zola (20 %), puis Molière, seul « classique ancien » cité de façon significative. Les Italiens montrent, quant à eux, une prédilection plus affirmée pour Charles Baudelaire, cité en premier (33 % de citations), Émile Zola (19 %) et Gustave Flaubert (16 %) : une vision des lettres françaises plus « classique » et littéraire que philosophique.

Goethe est le premier auteur de langue allemande cité spontanément par les Français (33 % des citations). Il est suivi d'assez près par un peloton de « philosophes » : Freud, Nietzsche, Kant et Marx. Les auteurs littéraires, à proprement parler - romanciers, poètes et dramaturges (Goethe, Franz Kafka, Thomas Mann, Bertolt Brecht ou Stefan Zweig) - ne viennent qu'ensuite.

En tête des auteurs italiens cités spontanément par les étudiants français, Umberto Eco ne recueille que 19 % des citations (contre 33 % à Goethe, le premier des écrivains allemands cité spontanément), devant Dante, Dino Buzzati, Italo Calvino, Machiavel, Luigi Pirandello et Alberto Moravia, Primo Levi, Carlo Goldoni, Boccace.

IDENTIFICATION DES AUTEURS

A ces différences, il est difficile de trouver un seul facteur explicatif. Il semble en tout cas qu'on ne puisse invoquer uniquement ni l'inégal développement, d'un pays à l'autre, des traductions 3 et des rééditions en livre de poche d'auteurs étrangers ni une plus grande ouverture des étudiants allemands et italiens à la culture française. Certes, le nombre (et l'éventail) des auteurs de langue étrangère cités est moins élevé chez les étudiants français que chez les étudiants allemands et italiens 4, mais le rayonnement de la culture française semble pour le moins diffus.

Ainsi, Molière, « connu » par les trois quarts des étudiants allemands, n'est « reconnu » comme homme de théâtre que par la moitié d'entre eux. Ce constat vaut pour les Italiens : Molière, connu de 88 % d'entre eux, n'est correctement identifié que par un peu moins des deux tiers.

S'agissant des étudiants français, 88 % d'entre eux déclarent connaître Machiavel, mais seulement un sur deux est capable de le « classer » comme philosophe. Quant aux auteurs de langue allemande, hormis les cinq premiers spontanément cités, c'est-à-dire Goethe, Freud, Nietzsche, Kant et Marx, ce sont des auteurs qui ressortissent à la fois de la culture scolaire française et de la culture universelle. De même, les étudiants français attribuent plus facilement aux auteurs de langue allemande proposés - surtout Marx, Freud ou Hegel - le genre exact d'ouvrages qu'ils ont écrits, ce qui peut être aussi considéré comme un autre indice de cette connaissance scolaire redoublée d'une « compétence » culturelle suffisante pour nommer les « grands auteurs » figurant au panthéon culturel de l'humanité.

En définitive, s'il est évident que la filière littéraire - qui est, dans les trois pays, la plus féminisée - produit de meilleurs lecteurs et connaisseurs de la littérature de l'autre, on ne saurait négliger pour autant un facteur important : l'apprentissage de la langue. Mais ceci est surtout vrai des étudiants français qui ont appris l'italien et des étudiants allemands qui ont appris le français. A l'opposé, il est net que le niveau de connaissance de la littérature française par les étudiants italiens est indépendant de leur apprentissage du français.

Les aléas d'une comparaison

Comparer des populations suppose que l'on soit conscient des différences structurelles qui les caractérisent. Outre les spécificités notées dans la fiche technique et qui concernent les filières et le sexe des étudiants, plusieurs points importants sont à relever.

- la comparaison de l'origine sociale des étudiants : dans les trois pays, l'accès à l'université comme la poursuite d'études supérieures semblent s'être démocratisés dans des proportions similaires pour les classes moyennes et les classes moyennes supérieures et aisées, partout surreprésentées ;

- l'organisation des études supérieures est sensiblement différente en France, en Allemagne et en Italie : en Allemagne et en Italie, il n'existe pas de grandes écoles. En revanche, la sélection à l'entrée de l'université en Allemagne est plus stricte qu'en France ou en Italie, et l'immense majorité des étudiants allemands - plus âgés que dans les deux autres pays - travaillent ;

- l'apprentissage des langues étrangères : deux tiers des étudiants allemands et 42 % des étudiants italiens interrogés ont étudié le français, alors que seulement un étudiant français sur deux a étudié l'allemand et 13 % l'italien.

Fiche technique

1994 : 1 504 étudiants rentrant en 3e année d'enseignement supérieur avaient été interrogés en face à face entre le 5 et le 28 septembre :

- 760 étudiants en France, dans les universités (hors IUT et classes préparatoires aux grandes écoles),

- Allemagne 1994 : 744 étudiants en Allemagne.

1995 : 1 529 étudiants rentrant en 3e année d'enseignement supérieur ont été interrogés en face à face entre le 6 et le 29 septembre :

- 751 étudiants en France, dans les universités (hors IUT et classes préparatoires aux grandes écoles),

- 778 étudiants en Italie, dans les universités.

Les échantillons ont été constitués selon la méthode des quotas, en fonction des filières : scientifiques : 1/3, littéraires : 1/3, juridiques : 1/3. Les résultats ont été redressés en fonction de la structure réelle des populations interrogées, en termes de sexe et de filière.

Les ouvrages lus

Concernant les titres d'ouvrages lus, on sera peut-être surpris de découvrir que les étudiants allemands n'ont guère lu L'Ecume des jours, alors qu'ils sont près de 80 % à avoir lu Astérix le Gaulois. Parmi les titres proposés, Astérix, Le Petit Prince (74 %) et 20 000 lieues sous les mers (61 %), c'est-à-dire trois ouvrages de jeunesse, sont cités par eux en premier.

Les étudiants italiens, pour leur part, confirment leur penchant pour les classiques français : chez eux, Madame Bovary vient en tête, à égalité avec 20 000 lieues sous les mers (59 %), devant Le Petit Prince, lu autant que Les Misérables et Les Fleurs du mal (respectivement 49 %, 48 %, et 47 %), Astérix ne recueillant que 41 % de réponses positives.

Du côté français, on retiendra que les ouvrages les plus lus - si on exclut ceux appartenant à la culture scolaire, comme L'interprétation des rêves (59 %) ou Critique de la raison pure (38 %) - sont Le Nom de la rose (57 %) et La Métamorphose (54 %). On remarquera également que, parmi les ouvrages de fiction italiens les plus lus par les étudiants français, figurent plusieurs titres portés à l'écran (Le Nom de la rose, Le Désert des Tartares, Le Décaméron, La Storia). Ce facteur semble donc jouer davantage pour la connaissance de la littérature italienne, nettement moins présente en général dans la culture scolaire française que la littérature allemande, que pour la connaissance de cette dernière.

  1.  (retour)↑  Initiée lors du Temps des livres 1994, cette campagne de sondages, réalisée par la Sofres, a commencé avec une comparaison France/Allemagne, puis, à l'occasion du Temps des livres 1995, avec l'Italie ; viendra ensuite le Royaume-Uni (mars 1996) et, pour finir, l'Espagne. Les résultats comparés sur ces cinq pays paraîtront lors du Temps des livres 1996. L'enquête porte sur les comportements de lecture et la connaissance réciproque des littératures à partir de deux listes de notoriété, la première portant sur seize noms d'auteurs de littérature générale, de philosophie et de sciences sociales, la seconde, sur une liste de seize titres d'ouvrages. A chaque fois, l'échantillon est constitué en France comme dans le pays concerné d'étudiants de toutes disciplines, entrant en 3e année de faculté : ce seront eux les Européens de trente ans en l'an 2000. Cette année, ont été publiés, à l'occasion du temps des livres, les regards croisés sur la lecture dans trois pays : la France, l'Allemagne et l'Italie. Le Monde et La Stampa ont rendu compte de cette deuxième phase de l'enquête. Les résultats complets sont disponibles au centre de documentation de la Direction du livre et de la lecture, 27 avenue de l'Opéra, 75001 Paris.
  2.  (retour)↑  Cf. Les Bibliothèques publiques en Europe / sous la dir. de Martine POULAIN, Paris, Ed. du Cercle de la librairie, 1992.
  3.  (retour)↑  Selon une étude menée en 1992 par le Bipe Conseil pour le compte du Centre national des lettres et publiée dans Traduire l'Europe (sous la direction de Françoise BARRET-DUCROCQ, Paris, Payot, 1992), les deux langues européennes les plus traduites sont, en France, l'anglais, puis l'allemand ; en Allemagne (RFA) et en Italie, l'anglais puis le français (p. 67).
  4.  (retour)↑  Au total, les étudiants français ont cité spontanément 34 auteurs italiens et 48 auteurs de langue allemande ; les étudiants allemands 63 auteurs français et les étudiants italiens 82 auteurs français. Mais l'enquête ne pouvant nous renseigner sur les connaissances qu'ont les étudiants allemands de la littérature italienne et réciproquement, il est difficile de dresser un constat sur la plus ou moins grande « ouverture au monde » des étudiants des pays étudiés.