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Le Patrimoine et la cité

Dominique Varry

La ville d'Annecy a accueilli du 28 au 30 septembre derniers un important colloque intitulé « Le Patrimoine et la cité », dans le cadre somptueux de son Conservatoire d'art et d'histoire, dominant le lac, et installé dans l'ancien séminaire, citadelle de la Contre-Réforme, face à Genève. Y plane encore le souvenir de saint François de Sales et d'un pensionnaire nommé Rousseau qui y rencontra celui dont il devait faire le « Vicaire savoyard ». Ce lieu « inspiré » ne pouvait que favoriser réflexion et échanges. Ce colloque, placé sous le patronage du ministère de la Culture, s'inscrivait dans le cadre d'une coopération déjà ancienne entre le Centre de recherche sur l'histoire de l'Italie et des pays alpins (CRHIPA) de l'Université de Grenoble II et le Centro studi sull'arco alpino occidentale (CSAAO) de l'Université de Turin. Il était dirigé et organisé par les professeurs Daniel Grange (Grenoble), Maria-Teresa Picchetto (Turin), et Dominique Poulot (Grenoble).

L'esprit des lieux

On nous permettra de reprendre ici une partie de l'argumentaire de ce colloque, sous-titré « l'esprit des lieux », qui mieux qu'un long commentaire permettra d'en comprendre la problématique.

« Le "patrimoine" national, qu'on suppose scellé au plus profond de notre identité, est aujourd'hui l'objet d'une administration spécifique, sinon d'une discipline intellectuelle. Parallèlement, ces dernières années ont vu se multiplier les travaux sur l'invention de traditions, de mémoires, de hauts lieux... au sein d'une histoire culturelle en construction. De telles enquêtes ou analyses se réclament tantôt de perspectives académiques, tantôt d'une actualité commémorative, voire d'une demande administrative. Certaines insèrent leur propos dans une démarche anthropologique très générale, tandis que d'autres reconduisent, sous une nouvelle appellation, des intérêts d'érudition locale, d'autres, enfin, se confondent avec la critique des configurations présentes de tel ou tel patrimoine. A la diversité de ces ambitions répond une diversité non moins remarquable des modèles d'interprétation, qui convoquent des approches souvent pluridisciplinaires, mais parfois contradictoires. Le colloque s'efforcera d'apporter des éléments de réponses, et de suggérer des pistes de réflexions, plutôt que de prétendre à une improbable exhaustivité. Il entend mettre, en somme, le patrimoine à l'épreuve de l'histoire... D'ores et déjà, on peut avancer que s'interroger sur l'histoire du patrimoine, c'est évoquer à la fois une administration de la conservation, des stratégies identitaires liées à une revendication d'une authenticité, enfin des pratiques de mémoire... ».

Ampleur des débats

Cet ambitieux programme a été largement rempli par 65 communications, de la séance d'ouverture sur « l'affirmation des patrimoines », présidée par Maurice Agulhon, à celle de clôture « Le patrimoine : une destinée inéluctable ? », animée par Jean-Pierre Rioux. Les thèmes des différentes séances, hormis celles déjà évoquées, résument cependant l'ampleur des débats : les hommes du patrimoine, politique et patrimoine, approches épistémologiques, le patrimoine en ses lieux, organisation et sociologie du patrimoine aujourd'hui, les enjeux contemporains, débats et combats.

Outre des communications sur l'origine du mot « patrimoine » (André Desvallées) et l'invention du patrimoine sous le ministère André Malraux (Rémi Baudoui), de nombreuses interventions ont évoqué les monuments aux morts et les musées de la Résistance, les politiques italiennes tant sous Mussolini que contemporaines, le bicentenaire de la Révolution française et le centenaire du cinéma... mais aussi des thèmes plus novateurs ou plus inattendus, tels « Gastronomie et patrimoine » (Julia Csergo), la musique de Bach jouée « à l'ancienne » (Antoine Hennion), « Patrimoine et reconstruction : le cas de Beyrouth aujourd'hui » (Sawsan Awada Jalu), « Vers une évolution de la notion de patrimoine ? Réflexion à propos du patrimoine rural » (Jean Davallon, André Micoud et Cécile Tardy), « Les restes sacrés de Louis XVI : un patrimoine d'expiation (1793-1824) » (Antoine de Baecque)...

La part du livre

N'en déplaise aux bibliothécaires et au discours à la mode dans cette corporation, la part qui leur fut faite, à eux et au livre, fut marginale, et somme toute significative de la modestie de la politique patrimoniale actuelle en faveur de l'écrit (ou de son « absence » ?), expression d'un haut responsable du ministère de la Culture.

Le livre et les bibliothécaires furent cependant évoqués par Françoise Waquet dans un exposé intitulé « Ce très précieux patrimoine du genre humain : les richesses de l'esprit XVIe-XVIIIe siècles », et par Eric Fauquet dans « De la fable des origines de l'archive à la professionnalisation de la ressource de la bibliothèque. Michelet, Cousin, Champfleury ». On signalera également l'intérêt de la communication de Bruno Dumons et Gilles Pollet, qui évoquèrent quelques bibliothécaires de province comparés à leurs homologues des musées dans un papier intitulé : « Les professionnels du patrimoine sous la Troisième République. Etude prosopographique d'un personnel municipal en charge de la conservation dans six villes de la région Sud-Est ».

Le signataire de ces lignes est intervenu sur le thème « Le patrimoine des bibliothèques : contradictions et enjeux », communication qui, après avoir dressé un bilan de l'existant, s'interroge sur l'autosatisfaction actuelle du milieu des bibliothèques face à des actions trop souvent superficielles, ponctuelles ou médiatiques, et appelle à l'élaboration urgente de véritables plans de sauvegarde nationaux pilotés par la puissance publique, tels qu'il en existe aux Etats-Unis et au Royaume-Uni depuis plusieurs années.

Ces quelques remarques ne rendent sans doute compte que de façon bien incomplète d'un colloque riche et tonique à plus d'un égard. Dominique Poulot insistait sur quatre enseignements majeurs de ces journées : l'intérêt de l'histoire comparée, trop peu pratiquée en France, mais qui, à travers des interventions de spécialistes français, italiens et suisses, permettrait de mesurer les écarts entre ces pays ; le poids sans cesse croissant de la puissance administrative dans la sphère patrimoniale ; l'apparition récente de positions critiques à l'égard du patrimoine, ouvrant une « ère du soupçon » ; l'intérêt d'élaborer une histoire du patrimoine reposant sur une chronologie fine, d'autant qu'il appert que c'est dans les périodes de « seuil » que la volonté de patrimoine apparaît la plus évidente.

La publication des actes de ces rencontres permettra une plus large audience au débat engagé, au-delà du cercle des participants. Nul doute qu'ils serviront à de nouveaux développements des actions en faveur du patrimoine, comme à la construction d'une véritable histoire du patrimoine. Puissent les bibliothèques et leurs tutelles en entendre l'appel et en tirer profit.