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Georges Minois

Censure et culture sous l'Ancien Régime

Paris : Fayard, 1995. - 335 p. ; 22 cm. ISBN 2-213-59445-7 - 145 F.

par Martine Poulain

Contrairement à ce que l'on pourrait penser, l'histoire de la censure est un sujet très rarement traité. Cette question centrale de la vie de l'imprimé n'a fait l'objet que d'un nombre de livres extrêmement restreint. Le premier mérite de l'ouvrage de Georges Minois est donc de tenter de combler, sous la forme d'une synthèse historique, une telle lacune.

Les défis de l'imprimé

Georges Minois choisit de commencer son histoire de la censure en relation avec la découverte de l'imprimerie. Il a raison. Non pas que la censure n'existe pas avant Gutenberg, loin s'en faut. Mais l'atteinte à la liberté d'écrire et de penser prenait d'autres voies : « Les valeurs essentielles étaient unanimement partagées, intériorisées et vécues ; les rares expressions contestataires étaient étouffées sans difficulté par la simple pression sociale, sans même que les autorités aient à intervenir ». Avec tout de même l'aide de la toute puissante Inquisition.

Au XVIe siècle, rappelle Georges Minois, tout change avec la conjonction de trois facteurs : « une montée de l'effervescence intellectuelle, une extension des couches sociales éduquées et donc réceptives, et l'invention d'un mode de diffusion redoutablement efficace : l'imprimerie ». Ce « défi de l'imprimé », Georges Minois en rappelle le contexte et les effets, contradictoires, multiples, citant Elizabeth Eisenstein : « L'oeuvre des premiers imprimeurs a conduit aux mystifications autant qu'à la lumière ». Contrôler les effets de l'imprimerie sera la tâche de pouvoirs complémentaires et rivaux : la Sorbonne, le Parlement et le pouvoir royal : « En théorie les choses sont simples : la Sorbonne dénonce, le Parlement juge, le pouvoir royal tranche. La pratique est beaucoup plus complexe ».

Et l'auteur de restituer quelques-unes de ces rencontres conflictuelles entre auteurs, textes, pouvoirs et opinion publique dans une France elle-même déchirée par les guerres de religion. Le premier Index romain est publié en 1557 (après que Sixte Quint ait autorisé, dès 1475, l'université de Cologne à censurer imprimeurs, éditeurs et auteurs) ; le pouvoir royal, par l'édit de Châteaubriant en 1551 organise la censure. Curieusement l'auteur ne cite pas l'édit de 1537, instaurant le dépôt légal, mesure on le sait hautement ambiguè à l'époque, permettant de protéger mais aussi de contrôler.

Le XVIIe siècle

La censure deviendra vite une institution avec laquelle auteurs et imprimeurs devront ruser, lorsqu'ils le pourront. Richelieu manie avec grandeur l'alternance entre protection de l'écrit et répression : création de l'Académie, protection des écrivains, mais aussi création d'une presse officielle, tentatives diverses de concentration de l'imprimerie entre quelques mains, limitation du nombre de colporteurs, nomination de censeurs officiels, interdictions, condamnations et censures : « Richelieu est particulièrement attentif à la production des pamphlets et libelles, qu'il collectionne et fait classer ».

C'est qu'on assiste, dans le premier XVIIe siècle, à une « véritable explosion de l'écrit » : « On admet que Paris produit à lui seul presque mille éditions par an, soit un tirage d'environ un million d'exemplaires ». La position de l'Eglise évolue : elle crée les petites écoles, favorise l'alphabétisation du peuple « moyen le plus solide de christianiser les masses rurales et urbaines ». L'accès à l'écrit des classes populaires progresse, comme en témoigne de manière diverse l'essor de la Bibliothèque bleue de Troyes. Mais la censure veille toujours, attentive à empêcher les idées nouvelles, génératrices de doute : l'intérêt pour la science, le cartésianisme (« Peu de pensées ont été aussi censurées au XVIIe siècle que le cartésianisme »), le jansénisme bien sûr.

Sous Colbert, puis sous le règne de l'abbé Bignon, la censure s'organise plus encore : contrôle plus strict des permissions, des réimpressions, répression des éditions clandestines et des livres venus de l'étranger : « La censure, telle qu'elle fonctionne sous le règne de Louis XIV, n'est pas un système d'arbitraire fantaisiste. Poursuivant des objectifs idéologiques bien définis, elle opère avec sérieux et équité, si l'on peut dire, un travail de sélection destiné à promouvoir l'orientation voulue par les autorités ». Digne continuateur de Mazarin, Colbert poursuit une politique à deux faces : la censure est accompagnée d'un actif mécénat.

Mais rien n'empêchera la crise de la conscience européenne, qui, à la mort de Louis XIV, touche aussi les dirigeants. Et nul n'empêchera l'explosion des Lumières.

La censure et les Lumières

Face au flot montant de l'écrit, les pouvoirs sont de facto contraints à une certaine tolérance : l'Index romain est réorganisé, le système de permissions tacites mis au point. Georges Minois en rappelle le principe, qui est de permettre aux libraires français « de vendre des ouvrages venant théoriquement de l'étranger, mais en fait imprimés en France sous une fausse adresse ». Le Directeur de la librairie règne sur une équipe de plus de 120 censeurs. On connaît les difficultés dans lesquelles sa sympathie à l'égard des philosophes mettront Malesherbes, contraint bien souvent de jouer double jeu : ainsi de son attitude envers Rousseau au moment de la sortie de l'Emile ou de ses démêlés avec Fréron, virulent opposant aux Lumières. La police, de son côté, a bien du mal à exercer ses poursuites. La tâche est immense et « les profits procurés par les objets interdits sont tels que l'on est prêt à tout pour braver la prohibition. L'attrait de l'interdit et du scandaleux fait qu'un livre censuré se vend immédiatement à un prix trois, quatre ou dix fois supérieur à son prix normal ». Les académies deviennent des lieux où se discutent les idées nouvelles, ainsi que l'a si bien montré Daniel Roche. Les autorités, confirme Georges Minois, « sont maintenant méfiantes à leur égard », « on y tient les propos les plus audacieux, de la contestation de l'absolutisme au matérialisme athée, tout en conservant dans la vie quotidienne le comportement le plus conformiste ». Et les plus audacieux sont dans les rangs ecclésiastiques... Et Georges Minois de rappeler les principaux épisodes qui ont accompagné durant vingt ans la publication de l'Encyclopédie, « ce monument d'ambiguïté »...

La fureur de lire

Dans les années 1770-1780, seule l'Eglise poursuit sa lutte obstinée contre les mauvais livres. Mais « l'incapacité des pouvoirs à maîtriser la formation culturelle » est croissante. Le commerce de livres interdits est florissant, comme l'a montré Robert Darnton en étudiant la Société typographique de Neuchâtel. La répression frappe surtout les colporteurs.

Mais rien n'arrête la « fureur de lire » qui s'empare de la population française à la fin du XVIIIe siècle. L'affaire du Mariage de Figaro, dont le triomphe est un camouflet pour Louis XVI, est sans doute l'une des dernières grandes affaires de censure sous l'Ancien Régime. Beaumarchais, emprisonné, sortira triomphant. Si Malesherbes, dans son Mémoire sur la liberté de la presse, rédigé 30 ans après ses précédents Mémoires sur la Librairie, ne conclut pas à l'abolition de la censure, la situation est pourtant mûre. En août 1789, l'article 11 de la Déclaration des droits de l'Homme supprime la censure : « Tout citoyen peut parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ».

Il faudra cent ans pour que cette abolition de la censure préventive devienne, enfin, définitive.