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Où en est le catalogue mondial des incunables ?

Marie-Laure Monfort

Le monde des incunables, si mystérieux soit-il, n’est pas ésotérique. La grandeur du Gesamtkatalog der Wiegendrucke, le catalogue mondial des incunables, est précisément d’y rétablir la lumière, mission culturelle préalable qui paraîtra évidente. Les volumes 1 à 8 ont été publiés par la Kommission für den Gesamtkatalog der Wiegendrucke chez l’éditeur Hiersemann à Leipzig de 1925 à 1940 (1). Ils ont été réédités par Hiersemann à Stuttgart en 1968 jusqu’au volume 7, sous la responsabilité scientifique de la Deutsche Staatsbibliothek de Berlin-Est, qui assura après guerre, avec la publication du volume 8 en 1972, la poursuite d’une entreprise dont les premiers fondements avaient été posés dès la fin du siècle dernier à la Bibliothèque royale de Berlin. La deuxième livraison du volume 10, qui se termine avec le Manipulus curatorum de Guido de Monte Rochen, est parue en 1994, toujours chez Hiersemannn, et on attend pour 1996 la parution de la totalité des articles de la lettre G.

La durée exceptionnellement longue de la réalisation du catalogage mondial des incunables s’explique par des raisons qui tiennent autant à la nature des livres dont il s’agit – les imprimés antérieurs à 1500 – qu’à l’histoire de la Staatsbibliothek de Berlin, mouvementée s’il en fut, déménagée, bombardée, reconstituée, interdite à beaucoup par un rideau de fer, et dernièrement réunifiée. Mais pendant que l’Histoire passait, les travaux continuaient, presque toujours en silence.

Traditions séculaires

Il est difficile d’évoquer l’histoire du GW et la maturation de sa méthode sans parler des tragédies du nationalisme allemand. Personne aujourd’hui, à la rédaction du GW, ne cherche à nier qu’en 1940, lorsque la Kommission für den Gesamtkatalog der Wiegendrucke est obligée d’interrompre la publication du tome 8, le remarquable niveau atteint par l’Inkunabelforschung – la recherche sur les incunables – ne doive quelque chose à des motivations semblables à celles qui avaient animé Bernardt von Mallinckrodt. Inventeur de l’idée d’une enfance ou d’un berceau (Wiege) de l’imprimerie, lors de son premier bicentenaire en 1640, celui-ci affirmait ainsi son origine allemande.

Mais il y a longtemps aussi que la question gutenbergienne, comme celle des sources du Nil, séduit les chercheurs. On sait que des périphrases telles que « secreta artis » ou « die schwarze Kunst », les secrets de l’art, l’art noir, ne désignaient pas une industrie trop neuve pour avoir un nom, mais tentaient de soustraire à la curiosité des espions un procédé de multiplication des textes dont les ingénieurs attendaient d’abord le meilleur rendement financier (1). Peine perdue, puisque vingt ans plus tard les imprimeurs allemands avaient initié toute l’Europe aux techniques de l’imprimerie, selon des voies que certes l’Inkunabelforschung s’est évertuée à établir, mais qui n’en définissaient pas moins, à la fin du Moyen Age, un espace beaucoup plus large que celui où l’on parlait allemand, celui d’une culture encore essentiellement latine.

L’intensification de la chasse aux incunables au XIXe siècle, qui obéit à une idéologie romantique éprise de temps modernes, rencontre les ambiguïtés ou les indécisions propres à cette fin de Moyen Age qu’on commence à étudier. La mise en valeur du patrimoine à la fin du siècle dernier en porte la marque paradoxale, lisible dans la politique des Etats nations. La troisième République française, soutenue par la ferveur de personnalités comme Léopold Delisle ou Marie Pellechet, réussit assez bien une première phase de catalogage des incunables dans de nombreuses bibliothèques municipales, tandis que le Catalogue général des incunables de France, entrepris en 1897 par Marie Pellechet, qui demeure aujourd’hui encore une référence sûre bien qu’il soit inachevé, constitue aussitôt pour la Prusse un exemple à suivre.

Les débuts berlinois

Mais les bibliothécaires berlinois perçoivent rapidement, comme leurs prédécesseurs anglais Bradshaw et Proctor, que les cadres nationaux sont trop étroits pour réussir une description pertinente des livres du XVe siècle (3). C’est pourquoi le GW, d’abord simple supplément au catalogue collectif prussien, s’en est très vite affranchi pour devenir un catalogue mondial des incunables. Le nazisme, puis la division de l’Allemagne, sont directement responsables de l’inachèvement de l’un et de la disparition de l’autre.

En 1897, un décret ministériel lance la réalisation d’un catalogue collectif prussien destiné à recenser et localiser tous les ouvrages imprimés et de tous les temps des bibliothèques allemandes. Karl Dziatzko impose alors la création, à la Bibliothèque royale de Berlin, d’une Commission appelée à connaître divers statuts et dénominations, qui deviendra l’organe central du Gesamtkatalog der Wiegendrucke, catalogue collectif des incunables, où collectif ne signifie plus prussien, mais mondial. Le catalogue collectif prussien paraît de 1931 à 1939, et s’arrête à la lettre B. Le manuscrit préparatoire, déménagé en Poméranie en 1943, disparaît après la guerre. Le manuscrit du GW, resté à Berlin et providentiellement préservé lors des bombardements, devient propriété de la RDA. L’histoire du GW socialiste est encore à écrire, mais le témoignage d’Ursula Altmann, membre de la rédaction de 1957 à 1988, et directrice à partir de 1974, aide à sentir à quel point la reprise n’allait pas de soi (7).

En 1901, Dziatzko énonce donc six thèses qui organisent définitivement le travail : description diplomatique d’imprimés très semblables à des manuscrits, inventaire mondial, participation de toutes les bibliothèques concernées, recensement de tous les produits dont on conserve une trace, même s’ils sont introuvables, même s’ils sont tenus à tort pour des incunables.

La Commission devra définir en détail la forme des notices et organiser un réseau de bibliothèques partenaires en Allemagne et à l’étranger (9). L’inventaire des incunables est mené de 1906 à 1911 sous la direction de Konrad Haebler. Il touche 676 bibliothèques allemandes et recense 145 000 exemplaires dans de lourds registres qui servent encore aujourd’hui, en dépit des modifications considérables qui ont affecté les fonds allemands depuis la guerre.

Puis ce travail est poursuivi à l’étranger, principalement en Espagne et en Angleterre. A partir de la localisation ainsi obtenue, commence la rédaction des notices, effectuée dans la majorité des cas livre en main, soit sur place, soit à Berlin, où des milliers d’incunables sont envoyés par les bibliothèques participantes. En 1920, le GW manuscrit est considéré comme achevé.

Un travail bibliographique minutieux

Aux noms de Dziatzko et Haebler, il faut ajouter, pour présenter les Vorväter, ces pères fondateurs auxquels l’équipe actuelle ne cesse de se référer, celui de Voullième, principal théoricien des descriptions catalographiques mises au point par le GW. Son Catalogue des incunables de la Bibliothèque universitaire de Bonn de 1894 désignait en effet du terme inoubliable d’Autopsie, terme que Campbell avait déjà employé en français pour décrire la même démarche, le principe numéro un applicable à la rédaction du GW.

Voullième estimait qu’il était impossible de « corriger le Hain » en employant une autre méthode que celle de son Repertorium bibliographicum, qui signale d’un astérisque les éditions dont il avait pu voir un exemplaire de ses propres yeux, mais que son parti pris de mentionner aussi les autres éditions était à l’origine de nombreuses confusions (10). Ainsi, Albert le Grand (1200-1280), dont 33 titres courants figurent dans le GW, avec notamment un Secreta mulierum et virorum, cum commento connu en 47 éditions incunables (GW 719 à 766), en a laissé six à la Bibliothèque universitaire de Bonn : quatre sans date d’impression, dont un de 83 feuillets, qui aurait pu être décrit par Hain *551 si celui-ci n’avait annoncé 75 feuillets, ou par Hain 552, qui en avait déclaré 84, non autopsié. Le Catalogue des incunables de la Bibliothèque municipale de Besançon, rédigé par Castan dans les mêmes années, fera connaître le véritable Hain 552, qu’une correction de Copinger en 1902 signale à l’attention de Voullième, lequel comprend alors que son Secreta mulierumde 83 feuillets est bel et bien un Hain *551, enfin complet.

Depuis 1920, dans les locaux de la bibliothèque sise au n° 8 Unter den Linden, les 92 boîtes du GW manuscrit attendent la fin de leur publication. Les cinq ans, qui séparèrent la décision de conclure la phase de rédaction du manuscrit et la parution du tome 1, avaient pourtant semblé bien longs aux Vorväter. Un tel délai s’explique par un scrupule typique de leur état d’esprit : il avait été demandé à la plupart des bibliothèques partenaires de corriger elles-mêmes les notices dont elles détenaient l’exemplaire de référence. On jugera plutôt, avec le recul, que cet immense chantier fut conduit en un temps record, parce qu’aux yeux des fondateurs, une telle mission collective internationale allait de soi. Quand les événements militaires impliquèrent un repli national, variable selon les périodes et les pays, le GW avait mené à bien la phase la plus ingrate de sa lourde entreprise.

Le second GW

Dès 1935, le GW est privé d’un collaborateur de premier ordre en la personne d’Ernst D. Goldschmidt, auteur du magistral article Breviarium, victime des lois de Nuremberg. Même s’il reprend après guerre une collaboration occasionnelle depuis Israël où il s’est établi, son cas est exemplaire du malheur qui frappe l’équipe. Les bibliothécaires actuels sont les premiers à déplorer le manque de personnel compétent de haut niveau, et à craindre que l’époque des grands incunabulistes ne soit révolue.

Un autre dommage de guerre irréversible est celui qui atteint la collection d’incunables de l’actuelle Staatsbibliothek de Berlin, dont les 7 384 ouvrages, souvent prestigieux, fournissaient un important support d’autopsie. Quand Anneliese Schmitt publie, en 1966, l’inventaire des incunables berlinois destiné à remplacer celui que Voullième avait dressé en 1896, le bilan qu’elle établit, vingt ans après la fin de la guerre, est impressionnant : en 1946, seuls 519 incunables de la remarquable collection prussienne restaient disponibles, 3 904 étaient considérés comme perdus, et il avait fallu attendre 1965 pour que la Staatsbibliothek de Berlin-Ouest retrouve 2 961 incunables très précieux, déménagés à Tübingen et à Marbourg. Mais le GW n’en disposera qu’après la chute du mur en 1989 et la création de la Staatsbibliothek zu Berlin-Preussischer Kulturbesitz, bibliothèque en deux « maisons » (13).

Enfin, parmi les tâches préalables à la reprise du catalogage, il faut parler de la reconstitution d’une bibliothèque d’environ 5 000 usuels, qui s’est déroulée dans des conditions économiques particulièrement défavorables, au point que de nombreux ouvrages détruits, entièrement ou en partie, seront remplacés par une photographie. Et encore cette reconstitution n’est-elle pas terminée aujourd’hui, comme le signale l’absence du crochet porté au crayon rouge – de même que dans tous les fichiers de la Staatsbibliothek –, crochet attestant qu’un ouvrage n’est pas Kriegsverlust, c’est-à-dire qu’il ne fait pas partie de ceux qui ont été définitivement perdus. Le second GW commençait donc sans bibliothécaires, sans incunables ni bibliographies de référence. Il ne restait guère que le manuscrit, et la volonté du Generaldirektor, le professeur Kunze. C’est ainsi que le GW est devenu, par la force des choses, une grande réalisation socialiste.

Dès 1959, une conférence réunit à Berlin une douzaine de participants des pays socialistes, qui évaluent les possibilités offertes par ce qu’il reste du GW et s’entendent sur les termes de la collaboration future. Leurs thèses répercutées à l’IFLA, la même année à Varsovie, énoncent la philosophie qui guidera l’activité du GW pendant une vingtaine d’années, jusqu’en 1979, date à laquelle une conférence internationale réunit enfin des spécialistes de l’Est et de l’Ouest. Limitée aux pays du bloc soviétique, cette collaboration comportait le prêt d’incunables ou la communication gratuite de reproductions, et a favorisé un certain renouveau de l’Inkunabelkunde en Europe centrale, quelque peu oubliée au temps de la Prusse.

L’ère glaciaire, qui commence dans les années 60 et se matérialise à Berlin par la construction d’un célèbre mur en haut d’Unter den Linden, va limiter les échanges au-delà du rideau de fer. Mais la rédaction actuelle se fait instamment l’écho de la chaleur et de la qualité de certains contacts ininterrompus, entre autres avec la Bayerische Staatsbibliothek, la British Library à Londres ou la Bibliothèque nationale à Paris. En 1979, la raison d’être du GW ne paraît plus guère mise en cause, comme l’explique très bien Otto Mazal, longtemps directeur du Département des manuscrits et incunables de la Bibliothèque nationale de Vienne, quand il formule les ambitions respectives des catalogues locaux et généraux, en principe complémentaires : en effet, le GW répertorie des éditions et joue finalement le rôle d’une bibliographie complète, tandis que les catalogues locaux donnent accès à des exemplaires (14).

Les bibliothécaires de la République démocratique allemande, qui ont fait évoluer le destin du GW de la façon que l’on vient d’exposer, ont visiblement tiré le meilleur parti du fichier d’incunables que les événements leur avaient confié, en ne cédant pas à la tentation de brader une entreprise qui se révélait toujours plus à l’échelle du siècle, et ceci en dépit de conditions matérielles et financières plus que sévères.

Le Typen-repertorium

Le principe numéro deux du GW, après le principe d’autopsie, est à la fois plus célèbre et moins connu. C’est celui de la Typenbestimmung ou « détermination des types », mise au point par Haebler pour résoudre le très difficile problème de la datation. L’absence de toute indication de date et de lieu d’impression ou de nom d’imprimeur ou d’éditeur sur la moitié des imprimés du XVe siècle a conduit à trouver d’autres indices.

Konrad Haebler a pensé qu’un répertoire des types connus pour avoir été employés par tel ou tel imprimeur dans une période donnée, pourrait fournir l’outil recherché. Le Typenrepertorium qu’il publie en 1905 classe les caractères gothiques d’après la forme du M majuscule, choisi pour sa fréquence et sa complexité (15). Les imprimés italiens, majoritairement en antiqua, sont traités par Haebler selon le même principe à partir d’un classement des types selon la forme du Q majuscule. Les membres de la rédaction du GW reconnaissent que l’antiqua est toujours plus difficile à identifier et que la distinction typographique observée par leur catalogue, qui sert à signaler les différents s et r des types gothiques, ne transcrit ni la bâtarde française ni parfois une phonologie différente de celles de l’italien ou de l’allemand.

Dans les livres imprimés du XVe siècle, c’est tout bonnement à travers les caractères d’imprimerie et leur relation à ces langues vernaculaires qui ne sont pas encore toutes « nationales », mais qui, partout, à ce moment précis, tendent à le devenir, que s’expriment les styles régionaux, et qu’émergent imperceptiblement, en des milliers et des milliers de traces, les sentiments nationaux. On songe au destin des très rares incunables glagolitiques, reproduits par le GW dans leur ancien et bizarre alphabet croate, rapidement remplacé par l’alphabet latin.

Une mise en cause assez grave du Typenrepertorium, qui avait pour elle l’avantage de la simplicité, a sérieusement ébranlé les certitudes de Haebler et des membres du GW. Dans un ouvrage de 1929, l’incunabuliste Ernst Consentius affirmait que la trace imprimée des caractères mobiles n’autorisait aucune inférence quant à la date d’impression. Il accumulait les documents prouvant la vigueur d’une circulation des types et les ajustait à un argumentaire qui fit mouche par sa base vaguement économiste, attentive en tout cas aux conditions matérielles et commerciales.

De fait, il est démontré que les officines jouissaient d’une autonomie variable, que certaines maîtrisaient toute la chaîne de production depuis la fonte des caractères, tandis que d’autres devaient louer leur matériel typographique, voire l’échanger contre des exemplaires terminés, sans parler des différences qui intervenaient d’un atelier à l’autre dans la division du travail : comme on le sait, la distinction entre les fonctions d’imprimeur et de libraire, par-delà quelques constantes régionales visibles, était loin d’être uniforme. Enfin, le seul phénomène de diffusion des métiers dans toute l’Europe suffit à prouver l’existence d’un matériel nomade. L’émancipation des apprentis loin des monopoles n’a pas eu lieu sans un trafic attesté des types, et ce fait fragilise à l’évidence les présupposés de la méthode de Haebler.

Le contrôle permanent des hypothèses

La critique de Consentius a fait naître une querelle homérique pleine de rebondissements, jusqu’à ce que Carl Wehmer vienne à bout du malencontreux « Dissentius », avec un argument excellent qui, loin du pittoresque et de l’anecdote, apporte au Typenrepertorium la caution scientifique qui lui manquait. Peter Amelung reprend cet argument dans un article de 1981, et le consolide pour établir une position recueillant désormais l’assentiment général : il faut procéder, dit-il, dans la recherche typographique comme dans toute recherche, au contrôle permanent des hypothèses. Les résultats déjà obtenus depuis les débuts du Typenrepertorium, et les renseignements que fournissent tous les incunables pour lesquels on dispose d’une date, d’un nom d’imprimeur ou d’éditeur, ou d’un lieu d’impression, enfin la moitié du corpus qui est « sûre » – les Allemands disent firmiert –, doivent permettre les recoupements incessants (16).

Du reste, rappelle Amelung, la méthode de Haebler n’exclut pas que l’on ait recours à d’autres sources d’informations, par exemple au contenu des livres. Ni son auteur ni ses successeurs ne l’ont jamais envisagé autrement, en corrigeant et modifiant sans cesse les premiers tableaux de 1905, au point que les exemplaires du manuel de Haebler, que l’on trouve ailleurs qu’à la rédaction du GW à Berlin, sont en quelque sorte périmés, du fait qu’ils ne portent pas les annotations manuscrites que les rédacteurs du GW ont ajoutées jour après jour à leur principal outil de travail. Cette mise au point méthodologique voudrait rassurer des utilisateurs parfois inquiets de lire, devant une proposition de date, un um qui traduit un circa, et manifeste, en toute rigueur, un ultime scrupule.

L’informatisation du Typenrepertorium actuellement en cours doit remédier à une situation en passe de devenir difficilement maîtrisable, si l’on en croit son responsable Wolfram Kardorf, qui préconise de transformer le manuel de travail, adjonctions manuscrites comprises, en base de données ouverte à l’accroissement et consultable par qui voudra.

Outre une révision des critères de classement qui va dans le sens de l’internationalisation bien comprise et corrige le point de vue parfois trop germanocentrique de Haebler, Kardorf propose aussi quelques premiers résultats illustrant l’enrichissement du Typenrepertorium déjà obtenu par son début de saisie. On en retiendra l’exemple de Venise, où 15 % des officines aujourd’hui répertoriées étaient inconnues de Haebler et ont été découvertes après lui et consignées dans cet unicum, dont la rédaction du GW détient de fait l’exclusivité. Plus tard, ce Typenrepertorium pourrait inclure toutes les références et localisations nécessaires à la vérification permanente théorisée par Peter Amelung. Enfin, la supériorité du projet de Kardorf sur toutes les autres propositions de numérisation des incunables tient à l’idée de conserver, lors de la phase d’informatisation, les techniques de classement et donc les outils d’analyse éprouvés par une tradition remarquable. Qui scribit bis legit. Les patientes transcriptions des catalogueurs du GW visaient à mettre au propre nos connaissances bibliographiques, en usant de méthodes dont on pourrait mésestimer la portée.

La recherche documentaire

Dès 1910, furent prises plusieurs décisions importantes pour l’avenir : d’abord celle du classement par auteurs ou mots-clés, qui rompt avec la tradition anglaise du classement par lieux d’impression, inaugurée par Proctor et maintenue dans le British Museum Catalog (18). C’est cette formule qui donne au catalogue les ressources d’une bibliographie. La Kommission prend aussi le parti de signaler très brièvement les gravures et de considérer les traces non imprimées comme des particularités d’exemplaire.

Ensuite, la description diplomatique est conçue de manière à permettre deux identifications : d’une part, celle de l’édition à laquelle appartient un exemplaire souvent privé de ses premier et dernier feuillets. C’est pourquoi le GW transcrit le début du deuxième cahier d’un incunable. D’autre part, la notice reproduit également le début et la fin des textes pour informer sur la version transmise, disposition fondamentale à propos d’une époque qui ne connaît à peu près aucune norme d’écriture et ne transmet pour ainsi dire que des variantes. Enfin, la documentation scientifique, qui justifie l’organisation des articles en fonction du contenu des ouvrages, est toujours donnée en référence et constitue une des originalités les plus précieuses du GW.

Si les travaux de la communauté scientifique internationale n’ont jamais porté sur l’auteur ou l’article en cours de traitement, ce qui ne manque pas d’arriver, c’est aux rédacteurs du GW de les entreprendre, comme le fit déjà autrefois Goldschmidt pour Breviarium (19). On peut alors mesurer l’étendue des jachères, au nombre des zones qui n’ont jamais éveillé la curiosité des chercheurs. Ce travail aboutit parfois à de notables révisions et à cette correction du Hain dont le GW a fait sa raison d’être.

Ainsi, pour Guillaume de Digulleville, auteur au XIVe siècle de trois Pèlerinages imprimés pour la première fois à Londres en 1893, mais qui semblent avoir bénéficié d’une certaine popularité à la fin du XVe siècle, puisque le GW manuscrit recense huit éditions françaises d’adaptations par des écrivains obscurs ou même anonymes : trois des cinq titres de la liste ISTC qui reproduit le contenu de catalogues locaux antérieurs, attribuent le mérite de cette vulgarisation à Jean Galloppes, dont la forme du nom n’est pas plus fixe que celle de ses contemporains (20).

La Literaturforschung, ou recherche documentaire, conduit à retrouver une étude d’Edmond Faral, qui identifie les différents réviseurs du texte, rectifie les attributions erronées et conclut qu’un seul des Pèlerinages incunables jamais édités en France lui est dû, comme le font apparaître les pièces liminaires de ces éditions disponibles sous forme de copies en application du principe d’autopsie. Faral avait signalé l’erreur des catalogues et demandé leur « réforme » : mission accomplie, deux autres réviseurs des Pèlerinages, dont un volontairement anonyme, peuvent faire leur entrée dans les bibliothèques (21).

Les partenaires

La commande des copies et les demandes de confirmation d’une localisation sont les étapes qui retardent le plus la publication du GW, où l’on ne travaille jamais sans support d’autopsie, et parce que la localisation est indispensable pour un unicum. La recherche du support d’autopsie, quant à elle, peut se révéler fort complexe : Copinger 2827 décrit un Manipulus curatorum in 4° de Guido de Monte Rochen, connu à Lyon, à Tournus, à Fribourg-en-Brisgau et à Uppsala. Mais tous ces exemplaires sont incomplets. Il manque à Lyon les feuillets 2 à 6, à Tournus le feuillet 1, à Fribourg les feuillets 1 à 10, à Uppsala le feuillet 1 et les feuillets 119 à 140. Une copie intégrale est demandée à Uppsala. La comparaison entre cet exemplaire et celui de Fribourg montre que ce dernier appartient à une autre édition. Uppsala fournit le support pour la description diplomatique du feuillet 2a, absente du GW manuscrit fondé dans ce cas sur l’exemplaire de Lyon par l’intermédiaire de Copinger. Mais le GW va aussi demander à Lyon une copie de son feuillet 1, et à Tournus une copie de ses feuillets 119 et 140, qu’il faudra comparer à ceux de l’exemplaire de Lyon. Enfin, pour confirmer identification et localisation, il faudra aussi comparer les feuillets 2 des exemplaires de Tournus et d’Uppsala.

La situation qui vient d’être évoquée est non seulement courante au GW, mais, de plus, assez heureuse, car il n’arrive pas toujours, on s’en doute, que les exemplaires disséminés d’une même édition se complètent aussi facilement. Si des arguments très solides plaident pour une comparaison systématique de tous les exemplaires localisés, même lorsqu’ils sont complets, à plus forte raison est-il clair que le lien entre identification des éditions et localisation des exemplaires doit être considéré comme tout à fait primordial dans la connaissance des incunables. C’est pourquoi le GW et les possesseurs d’incunables ont le même intérêt à communiquer entre eux.

La Staatsbibliothek a par exemple reçu une lettre de Dominique Frasson-Cochet, qui portait à sa connaissance l’existence de deux exemplaires inconnus, découverts à Moulins et à Aurillac au cours du catalogage des incunables d’Auvergne, et identifiés à Berlin. Le GW prit aussitôt note de ces deux nouvelles localisations. Mais, en l’absence de tout relais institutionnel, de telles authentiques trouvailles restent l’exception, parce que les contacts avec les petites bibliothèques sont plus difficiles à établir, et que les petits fonds sont précisément les moins connus.

L’importance des petits fonds

Les tomes 8 et 9 du GW recensent en effet 3 335 fonds d’incunables dans le monde, pour 20 à 27 000 éditions connues. Les trois premiers fonds mondiaux, la British Library, la Bayerische Staatsbibliothek et la Bibliothèque nationale de France, ne garantissent pas à eux seuls l’exhaustivité, et il y a encore à découvrir dans les petits fonds, en vertu de quelques lois comme celle qui veut que les livres autrefois les plus répandus, par exemple les 294 notices de l’article Grammatica, sont aujourd’hui les plus rares : 171 d’entre elles décrivent des unica, tandis que 11 éditions sont localisées uniquement en province. Cela ne signifie pas qu’il n’y en ait pas davantage, à croire une deuxième loi de rareté selon laquelle les éditions les plus précieuses seraient encore cachées dans les plus petites bibliothèques, en réalité celles dont on ignore toujours le contenu, les bibliothèques religieuses ou les collections longtemps négligées. Citons celle de Salins-les-Bains, dont Odile Paris s’occupe actuellement, également au titre du catalogage régional des incunables mené par l’équipe très active que dirige désormais Pierre Aquilon avec le soutien du CNRS, et qui découvre régulièrement des éditions inconnues du GW.

Commencée en 1990, l’informatisation du GW doit transférer une masse considérable de données manuscrites déjà fortement organisées à partir des pratiques de l’Inkunabelkunde. L’accès aux autoroutes de l’information, si ces dernières pouvaient desservir toutes les bibliothèques, raccourcirait certainement les temps de communication avec un grand nombre de partenaires. Mais, comme toutes les informatisations, celle du GW commence par détecter les dysfonctionnements antérieurs et dresse un constat : la lenteur des réponses aux diverses demandes du GW est moins liée aux embarras de la poste qu’à une incompréhension réciproque et prononcée. Les questions du GW sont parfois perçues comme saugrenues, les réponses qu’il reçoit sont souvent inadaptées.

Sans analyser les raisons de ce phénomène, il faut se féliciter de sa mise en lumière, que l’on ne peut éviter de rapporter à la disparition des frontières politiques et à la fin d’une très longue période d’isolement. Et pourtant, rappelle la rédaction du GW, aussi bien le manuscrit que les divers fichiers ont toujours été à la disposition du public, et bien entendu, a fortiori, sous leur nouvelle forme informatisée, le demeurent.

Mai 1995

  1.  (retour)↑  Cet article est extrait du mémoire de DCB, dirigé par Dominique Bougé-Grandon et Dominique Varry, sous la responsabilité de Tilo Brandis (Staatsbibliothek zu Berlin - Preussischer Kulturbesitz), ENSSIB, 1993.
  2.  (retour)↑  Cet article est extrait du mémoire de DCB, dirigé par Dominique Bougé-Grandon et Dominique Varry, sous la responsabilité de Tilo Brandis (Staatsbibliothek zu Berlin - Preussischer Kulturbesitz), ENSSIB, 1993.