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Aurons-nous un jour des incunables électroniques ?

Jean-Claude Roda

Il y a une huitaine de jours, le directeur de l’UFR (unité de formation et de recherche) de sciences et techniques de l’Université de Toulon et du Var m’apostrophait lors d’un conseil d’administration sur l’avenir que je prêtais au livre et s’inquiétait d’une révolution informatique, selon lui, trop audacieuse.

Quelques jours plus tard, dans un billet d’humeur en dernière page du Monde (21 mars 1995), Pierre Georges ironisait sur les autoroutes de l’information qui transportent tout et n’importe quoi, de banalités sur la tarte aux pommes à la love story de deux bibliothécaires, en quelque sorte Harlequin à la sauce Internet.

S’il est vrai que les bibliothèques universitaires sont devenues des laboratoires d’innovation, il importe que cette démarche de modernisation ne soit pas le résultat d’une mode passagère, avec les abandons catastrophiques qu’on peut imaginer, mais qu’elle s’inscrive dans la durée, pilotée en permanence par les statistiques de fonctionnement et l’écoute attentive du public. Il n’est rien de pire que de chercher à faire le bonheur des gens malgré eux ! Le sujet est sérieux et mérite qu’on lui consacre quelques lignes…

De Gütenberg à McLuhan, et vice versa

Bill Gates, président-directeur-général de Microsoft, est, on le devine, le chantre du multimédia. Selon lui, les nouvelles technologies de l’information vont changer notre façon d’apprendre par la possibilité de dialoguer avec des gens qui ont les mêmes préoccupations que nous, quelle que soit la distance qui nous sépare. Nous serons plus libres d’accéder à la connaissance de l’humanité. Libres aussi de diffuser nos idées nous-mêmes, via Internet.

Le rapport Laurent, qui a déjà suscité d’autre polémiques, mais qui, curieusement, n’a pas tellement ému les bibliothécaires, est plus radical encore, puisqu’il conclut quasiment à la suppression des bibliothèques. Ecoutons-le : « Qu’en sera-t-il des bibliothèques ? Elles devront aussi réduire leur taille et changer leurs rôles. La transition vers le nouveau système sera probablement moins pénible pour elles que pour les éditeurs. Il y a beaucoup d’inertie dans le système des bibliothèques, avec ses vieilles collections qui devront être préservées, mais converties en format numérique. Finalement, nous n’aurons besoin que d’un nombre restreint de bibliothécaires assurant la classification des ouvrages. Si les revues d’analyses d’articles évoluent de la façon ici décrite, elles fourniront directement aux scientifiques tous les services traditionnellement dévolus aux bibliothèques. Avec un accès électronique immédiat à toute information dans un domaine donné, avec des outils mobiles et performants, des analyses et d’autres moyens, quelques douzaines de bibliothécaires et scientifiques attachés à des revues d’analyses d’articles pourraient suffire pour faire le travail d’un millier de bibliothécaires ».

A mon avis, Monsieur Laurent se trompe pour quatre raisons exposées ici brièvement :

– la première est fournie par Girolamo Ramunni, coauteur avec Michel Savio d’une histoire de Supélec 1. Pour lui, les autoroutes de l’information ne révolutionneront pas la société. L’histoire montre qu’aucune révolution technique n’a jamais été annoncée ! La plupart des grandes révolutions technologiques sont passées inaperçues. A l’époque de son invention, personne ne croyait à l’avenir de la dynamo – on a d’ailleurs presque oublié le nom de son inventeur français mort fou dans la misère –, et personne ne pouvait imaginer que l’électricité serait la grande révolution du XXe siècle ! D’une façon générale, les utopies d’une époque ne correspondent pas à la société d’aujourd’hui ;

– la seconde objection est fournie par la loi d’orientation sur l’éducation de 1989, qu’apparemment personne ne remet en cause et qui dans son préambule recommande un accès égalitaire à l’instruction sans distinction géographique. On ne peut pas, d’une part prôner l’aménagement du territoire par l’implantation d’universités nouvelles – rappelons au passage que seuls trois départements en sont dépourvus –, et d’autre part envisager la réduction du nombre de bibliothèques !

– la troisième objection repose sur le binôme fondement de l’université : recherche/enseignement et dont le rapport ne retient, du moins dans son approche des bibliothèques, que le premier terme.

A une époque où le credo républicain de l’égalité des chances est ébranlé par le chômage des jeunes, où le baccalauréat est devenu la norme de l’emploi par l’élimination de tous ceux qui n’en sont pas titulaires, il faut peut-être revenir à l’idée d’une formation de « l’honnête homme » privilégiant le parcours plutôt que l’objectif et considérer l’école et l’université comme un moyen de préparer les jeunes à occuper plusieurs situations d’emploi, elles-mêmes évolutives, les préparer à être acteurs de leur vie professionnelle, où le diplôme ne sera plus la seule référence. Comme l’écrit Alain Lebaube (Le Monde, 15 mars 1995), « Puisque le lien entre l’emploi et le diplôme se distend, les connaissances, la culture, devront être réinvestis dans la vie associative, culturelle ou de citoyen. Il faudra trouver d’autres lieux pour se réaliser, humainement et pas seulement professionnellement. Un vrai bouleversement, mais qui sera facilité par la place prise par le temps libre ». On voit bien le rôle que peuvent encore jouer les bibliothèques dans cette société du temps libre à laquelle nous aspirons !

– la quatrième objection, c’est Jeff Rothemberg qui la fournit 2. Les documents informatiques ont une courte durée de vie ; au bout de quelques années, ils ne sont plus lisibles, alors que le texte écrit en deux langues sur la pierre de Rosette l’est encore après vingt-deux siècles ! et lisible directement, alors que les informations informatiques sont dissimulées derrière des supports dont rien n’indique, extérieurement, qu’ils contiennent toujours des informations. En outre, le remplacement des supports par d’autres, incompatibles, raccourcit la durée de vie de l’information et, surtout, les ordinateurs changent : sauront-ils lire des supports vieux de vingt ans ? Avec les livres et les bibliothèques, pas de problèmes !

La France est le pays des magazines

Contrairement à ce qu’on peut lire un peu partout, l’ordinateur et le multimédia n’ont pas écarté les jeunes de la lecture, simplement ils sont moins nombreux que les adultes à lire des livres. Depuis une vingtaine d’années, s’est produit chez les jeunes une évolution qui se traduit par une baisse de la lecture de livres et une hausse de la lecture des revues et magazines, auxquels les nouveaux médias sont indirectement liés, puisque ce sont eux les plus nombreux à en expliquer le fonctionnement. C’est en quelque sorte le principe culturel des vases communicants.

Le succès de ce média en est d’ailleurs l’illustration. Quasi inexistante au début des années 60, la presse des jeunes rassemble aujourd’hui de nombreux titres ayant su s’adapter aux transformations de la société. Diversifiée dans son contenu littéraire, documentaire, ludique, elle permet plusieurs rythmes de lecture, tout comme d’ailleurs les magazines dits d’adultes. De plain-pied avec l’univers contemporain, magazine et bande dessinée prennent en compte leurs préoccupations (chômage, sida, etc.) et leurs centres d’intérêt, sans négliger la part de rêve nécessaire à tout être humain.

Dans Trois siècles de publicité en France 3, Marc Martin met l’accent sur le travail accompli par les éditeurs du XIXe siècle en faveur de la lecture, il signale leur « gigantesque effort pour faire lire les Français » avec, en particulier, l’apparition et le succès incroyable du roman-feuilleton, du « roman à quat’sous », étape essentielle dans la diffusion d’une culture de masse. Or, c’est le même défi qui est à nouveau lancé. Malgré l’allongement de la scolarisation, la proportion de grands lecteurs tend à diminuer, dès le lycée. En contrepartie, 82 % des jeunes interrogés dans la rue, les lycées, l’Agence nationale pour l’emploi, les clubs sportifs, lisent des magazines de type Science et Vie, VSD, Le Nouvel Observateur, Le Point 4 même s’ils ne sont que 41 % à acheter des magazines en n’y consacrant que 20 F par semaine. N’est-ce pas un appel du pied pour les CDI (centres de documentation et d’information) et les bibliothèques universitaires ?

N’en déplaise à McLuhan, la France reste le pays des magazines : 42,5 millions de Français lisent au moins un magazine, 31 millions en lisent même un par jour, selon l’enquête réalisée en 1994 par l’agence Études sur la presse magazine. Et c’est bien ainsi, car le magazine permet un butinage culturel que le CD-Rom par exemple n’autorise pas. Quand vous cherchez dans un magazine signalé, vous le feuilletez en enregistrant, consciemment ou pas, les titres des autres articles que vous parcourez parfois, accroché par une phrase, une image, une mise en page. Rien de tel avec le CD-Rom par lequel on va droit au but, mais pas forcément plus vite, comme on peut le lire dans un article humoristique de Libération (19-11-1994).

Je crois, pour terminer, qu’il faut prendre garde de se rendre, pieds et poings liés, à l’informatique et ne pas se laisser envoûter par le chant des sirènes d’Internet, mais a contrario, reconnaître que, sans être révolus, les documents imprimés ont une vocation plus pédagogique que de recherche : « in medio stat virtus ».

  1.  (retour)↑  Girolamo RAMUNNI ; Michel SAVIO, 1894-1994 : cent ans d’histoire de l’Ecole supérieure d’électricité, Supélec, 1994.
  2.  (retour)↑  Jeff ROTHEMBERG, « L’archivage des documents informatiques », Pour la science, n° 209, mars 1995, p. 82-87.
  3.  (retour)↑  Marc MARTIN, Trois siècles de publicité en France, Paris, O. Jacob, 1992, 430 p.
  4.  (retour)↑  Enquête : FEN-Actualités, 1994, n° 39.