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Sauvetage des collections aux arts et métiers

Claire Dartois

Dans un récent numéro du Bulletin des bibliothèques de France, des collègues de la bibliothèque de l’Arsenal faisaient part de leur expérience concernant la lutte contre les moisissures découvertes dans leurs collections 1. Nous ne prétendons pas ici faire un compte rendu aussi exhaustif du sinistre qui a affecté la bibliothèque du Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) en 1994, mais en rappeler les aspects particuliers : analyse des souches fongiques découvertes, causes possibles de l’infestation, traitements retenus et travaux envisagés dans les locaux.

La bibliothèque du CNAM conserve environ 140 000 ouvrages, dont 3 000 en libre accès. Les deux réserves comportent au total 7 000 ouvrages précieux, antérieurs à 1800. Les magasins, d’une surface totale de 2 150 m2, sont répartis sur plusieurs niveaux entre deux sites, rue Saint-Martin (1 460 m2) et rue Conté (680 m2).

Le diagnostic

A l’occasion du bicentenaire de l’institution en 1994, la manipulation des collections par les bibliothécaires s’est avérée plus importante que les autres années, en raison de recherches pour la réalisation d’une exposition et du CD-Rom THALES sur les enseignants des grandes écoles. En avril, à cette occasion, on a découvert des taches brunes et quelques taches rosâtres sur des ouvrages du XIXe siècle principalement. L’Association pour la recherche scientifique sur les arts graphiques (ARSAG) a procédé alors à des analyses biologiques des prélèvements ; les souches identifiées après culture sur milieu gélosé Malt-Agar-Chloramphénocol ont été respectivement : Aspergillus pénicilloïdes, Alternaria sp., Aspergillus sp., Penicillium expansum, Penicillium restrictum, Cladosporium sp., Chaetomium globosum, flore fongique banale mais malheureusement active. A la réserve, la plupart des souches étaient inactives dans les conditions de conservation actuelles. Il n’y avait pas trace de micro-organismes sur les prélèvements faits à partir des taches roses.

Il n’est pas toujours évident de différencier à l’œil nu les taches de moisissures d’autres taches brunes. En effet, si l’on obtient de la poussière au grattage, il est possible que ce soient des souches fongiques, sinon, ce peut être la marque d’un papier brûlé. Dans le cas de champignons, la tache a un centre plus foncé bien visible et forme une auréole. Les bibliothécaires peuvent eux-mêmes procéder à des prélèvements (à sec, avec un coton-tige) en utilisant des tubes de prélèvement et de transport, du type Draconjerm, commercialisés par la société OSI à Paris, et qui sont ensuite expédiés à l’ARSAG. L’air a été également analysé par l’ARSAG : un seul magasin atteignait un taux de contamination alarmant (212 UFC/m3), taux deux fois supérieur à la normale.

A la bibliothèque, il s’est avéré que 60 000 ouvrages environ avaient été contaminés. Face à l’ampleur du sinistre et à la crainte d’une extension des moisissures à l’ensemble du fonds, la bibliothèque ne pouvait agir avec ses seuls moyens. Deux aides importantes ont été rapidement débloquées : celle de la Direction de l’information scientifique et technique et des bibliothèques (100 000 F) et celle de la direction du Conservatoire (230 000 F).

Les causes

Avant de décider des opérations à mener, différents experts ont été sollicités : le CRCDG (Centre de recherche sur la conservation des documents graphiques), l’ARSAG, le Bureau du patrimoine de la Direction du livre et de la lecture, la bibliothèque de l’Arsenal, le Musée des arts et traditions populaires, la Bibliothèque nationale de France.

Leurs recommandations ont abouti aux décisions suivantes :

– envoi au Havre pour décontamination de 1 800 mètres linéaires de documents (ouvrages et périodiques) ;

– désinfection de 7 000 mètres linéaires de tablettes, après avoir dépoussiéré et enlevé 5 300 mètres linéaires de documents ;

– nettoyage des sols à l’eau de Javel diluée (2 000 m2) ;

– amélioration des conditions de conservation dans les magasins.

L’analyse des causes de l’infestation a été plus difficile. Les experts ont en particulier déploré l’absence d’instruments de mesure (thermohygromètres) qui auraient permis de relever, sur un temps suffisamment long, les écarts dans les conditions de conservation (température et taux d’humidité). Les facteurs suivants ont été cependant relevés :

– mauvais état d’entretien des magasins : poussière, saleté ;

– absence de climatisation dans les magasins ;

– pénétration de la pollution extérieure ;

– malfaçon dans la construction des magasins (deux niveaux autoporteurs en caillebotis sont une source de poussière) ;

– présence de personnel travaillant dans les magasins.

La contamination des magasins de l’annexe s’est faite, entre autres, lors des va-et-vient d’ouvrages au moment des communications en salle de lecture rue Saint-Martin. Par ailleurs, les ouvrages communiqués, en attente de rangement, séjournent sur une étagère inadaptée à cette fonction avant de regagner leurs magasins respectifs.

La décontamination des volumes

Il a fallu déménager au total 60 000 volumes tant dans les magasins centraux qu’à l’annexe. Après mise en concurrence des différents fournisseurs et comparaison de leurs devis, la société Bretagne Déménagements 2 a été retenue et a assuré le déménagement et le convoiement des cartons au Havre. L’entreprise a fourni des cartons à double cannelure adaptés aux dimensions des documents, à fond fermé à l’adhésif pour supporter les manutentions, et permettant la pénétration du gaz. Les documents ont été traités à l’oxyde d’éthylène en autoclave sous vide par la société Frigoscandia. Quelques exemplaires ont été réanalysés pour contrôle à leur retour.

Les personnels de la bibliothèque ont été associés aux opérations de traitement des documents ; par équipe de deux personnes (un bibliothécaire, un magasinier), ils opéraient en même temps dans les locaux : vérification des « fantômes » sur les tablettes, repérage des cotes manquantes ou peu lisibles sur le dos des ouvrages, suivi de la numérotation des cartons... Au retour des ouvrages, leur présence était encore plus nécessaire, car on a profité de l’opération pour déplacer certaines collections : à l’annexe, rue Conté, ont par exemple pris place les cotes Xae (expositions universelles), auparavant hébergées dans les magasins centraux où l’espace commençait à manquer. Ce « travail rapproché » sur les collections a permis de voir les imperfections de classement dues aux anciennes habitudes de rangement par format (in-4°, in-8°, in-12°, folios, grands folios...), et à la recotation d’anciens titres de périodiques, qui créaient à long terme des ruptures dans l’ordre linéaire et qui n’ont plus de raison d’être quand les rayonnages de stockage ne sont pas amovibles... afin de tenter de rationaliser le rangement des collections traitées.

Dépoussiérage et désinfection

Les tablettes métalliques et les volumes ont été dépoussiérés à l’aspirateur et au chiffon. Cette opération simple a pourtant posé des problèmes, car la poussière filtre de l’extérieur et retombe sur les surfaces nettoyées, notamment au rez-de-chaussée. Par ailleurs, le plancher du magasin central est une surface de contreplaqué posée sur un treillis métallique : le manque d’étanchéité fait que la poussière retombe dans le magasin situé au niveau inférieur.

Chaque tablette a ensuite été traitée par un fongicide bactéricide pour pulvérisateur (Spray Dc), qui est un mélange d’éthanol-isopropanol dérivé de chlorhexidine, associé à l’agent mouillant.

Nettoyage des sols

A l’issue des deux opérations précédentes, qui ont induit de nombreux déplacements dans les magasins, il a fallu aspirer la poussière et nettoyer les sols à l’eau de Javel diluée. Ces traitements seront à répéter plusieurs fois par an, car, comme le rappellent Astrid Brandt et Brigitte Leclerc 3, « la désinfection est une opération au résultat momentané, la recontamination des locaux est toujours possible ».

Vaporisation de fongicide

Les locaux dans lesquels on remet les ouvrages doivent être parfaitement sains, pour éviter toute nouvelle migration de spores. Il est donc d’usage de vaporiser un désinfectant dans l’air. L’ARSAG a cependant émis un avis défavorable sur le produit qui devait être utilisé par la Société Techmo-Hygiène : sa composition le rendait dangereux pour les cuirs, la cellulose et il était, par ailleurs, facteur d’humidité. D’autre part, sa toxicité nécessitait une aération des locaux. Dans la mesure où un seul magasin faisait l’objet d’une contamination aérienne, une analyse de l’air après dépoussiérage a été faite et l’on a renoncé à la vaporisation aérienne.

Travaux envisagés dans les locaux

C’est bien là la partie la plus importante du traitement, si l’on veut éviter que se reproduisent à l’avenir les mêmes problèmes... dus aux mêmes causes. Les magasins actuels de la bibliothèque du CNAM, tout du moins dans leur partie centrale, n’avaient pas été construits à cet usage : il s’agissait d’un ancien amphithéâtre de cours reconverti.

Aucun système de ventilation n’existe, ni de contrôle de la température et de l’humidité. D’après les analyses d’air pratiquées, l’atmosphère est plutôt sèche, ce qui a évité une prolifération rapide des moisissures, mais les écarts de température sont élevés. Dans les magasins situés en hauteur (Compactus), les gaines de chauffage amènent la température à un niveau que l’on peut qualifier de tropical. Les ouvrages communiqués en salle de lecture subissent un choc thermique important, tout comme ceux d’ailleurs apportés de l’annexe sur des chariots.

Le Service technique des bâtiments du CNAM envisage donc l’installation prochaine d’un système de ventilation, l’amélioration du dispositif existant à l’annexe et l’installation de thermohygromètres, afin de vérifier que la température se situe à 18°C et le taux d’humidité relative à 55 %, conditions appropriées de conservation.

Isolation

Les fenêtres des magasins devront être équipées d’un double vitrage. Un film bleu anti-lumière et anti-chaleur devra être collé sur les fenêtres les plus exposées. Claude Husson évoque a contrario « le rôle bénéfique de la lumière naturelle par inhibition des moisissures » 4. En l’absence d’articles sur le sujet, nous aimerions que les experts fassent... toute la lumière là-dessus.

Aménagement de bureaux pour les magasiniers

Jusqu’alors le personnel de magasinage (5 personnes) ne dispose pas de vrais bureaux et travaille donc dans les magasins. Pour l’aération, les fenêtres sont ouvertes, favorisant la pénétration d’un air pollué. La direction du CNAM a pris note de ce problème et recense les solutions pour aménager un local, séparé des magasins mais pas trop éloigné des espaces de travail de la bibliothèque.

Entretien régulier des collections

Ce sinistre a mis en évidence aussi bien l’inadéquation (historique) des conditions de conservation que l’état de saleté des locaux de stockage. Il a donc été décidé de procéder régulièrement aux opérations de dépoussiérage, par le service intérieur pour l’entretien courant et en faisant appel aux entreprises extérieures une fois par an. Les ouvrages de la réserve nécessitent un nettoyage au savon Brecknell et une application de cire 213.

Le personnel de magasinage pourrait être formé à cette tâche, comme c’est le cas dans de nombreuses bibliothèques à fond patrimonial. Une session de sensibilisation aux sinistres, intitulée en hommage à Dominique Varry « Infestations et catastrophes », a été conduite pour les magasiniers et personnels CES (contrat emploi solidarité). L’accent a été mis sur la détection de toute anomalie dans les collections : taches d’humidité pouvant conduire à une prolifération fongique, traces d’acidification du papier, dégâts des insectes...

Accès réservé aux magasins : l’usage voulait qu’au Conservatoire certaines catégories de personnel aient accès aux magasins. Après ce sinistre, il est évident que ce passe-droit sera suspendu.

Quels ont été les coûts financiers et organisationnels de cette opération ?

L’ensemble des traitements a été évalué à 330 000 F, mais la bibliothèque a, comme nous l’avons dit, bénéficié de subventions. Pendant les travaux, nous avons dû fermer partiellement certains services : dans un premier temps, les collections les plus touchées ont été rendues incommunicables. Pendant le traitement, seule la salle de lecture qui contient les usuels est restée ouverte au public. La demande de consultation des ouvrages en magasins a été suspendue pendant plus de deux mois, de même que le prêt inter, ce qui a occasionné une gêne certaine pour les étudiants du CNAM, comme pour le public extérieur. Un travail d’information a été fait auprès des utilisateurs pour expliquer les causes du sinistre.

Le personnel a été associé à ces tâches et donc indisponible pour d’autres travaux durant cette période. Guérir coûte donc plus cher que prévenir...

Mars 1995

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