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Bertrand Calenge

Les politiques d'acquisition

Paris : Ed. du Cercle de la librairie, 1994. – 408 p. ; 24 cm. – (Collection Bibliothèques). ISBN 2-7654-0554-9 : 250 F. ISSN 0184-0886

par Jean-Pierre Cressent

Si ces quinze dernières années les bibliothécaires anglo-saxons ont produit plusieurs ouvrages de valeur sur le développement des collections, les bibliothécaires français, excepté dans quelques rares articles et interventions, ne se sont pas départis de leur discrétion traditionnelle sur le sujet. Il faudra bien un jour se pencher sur les raisons de cette mise à distance, sur ce silence poli et gêné qui aujourd’hui encore constitue le plus souvent la seule réponse aux propositions de rédaction et de mise en œuvre d’un plan de développement des collections.

C’est pourquoi, compte tenu des limites qu’il lui fixe et de celles que l’on peut d’autre part lui assigner, l’ouvrage de Bertrand Calenge réduit en partie un manque et atténue a priori un malaise. Il fallait assurément un certain esprit d’entreprise pour se lancer dans ce travail, alors même que les expériences françaises restent confidentielles (un peu moins peut-être désormais), et l’enthousiasme des bibliothécaires très mesuré.

Il s’agit d’un livre dense (408 pages), parsemé de schémas, de tableaux et d’encadrés qui servent la présentation et accessoirement de repères pour retrouver un passage, en l’absence d’un index. Sa consultation en aurait pourtant été grandement facilitée face à la diversité, à l’éclatement parfois, des thèmes abordés. Le plan adopté est peu ou prou celui que proposent les ouvrages américains, mais le ton est assez différent : plus neutre dans ces derniers, où la problématique est simplement posée et alimentée par de nombreuses références. Au lecteur de les confronter et de se forger une opinion. Ici le ton est résolument prescriptif.

La politique documentaire

La lecture du sommaire indique la présence des composantes essentielles d’un document de politique documentaire (qu’il faut impérativement rédiger et diffuser) et des outils nécessaires à son élaboration et à sa conduite : l’analyse des besoins et la définition des objectifs, les niveaux des collections, les instruments de sélection, les types de documents, les procédures d’acquisition, la coopération, etc., le tout précédé de propos sur l’acte d’acquérir (peut-on en faire un « concept » ?) et les compétences qu’il requiert, sujets le plus souvent soigneusement refoulés.

Cela dit, il n’est pas aisé de rendre compte de ce travail en quelques dizaines de lignes, la difficulté tenant moins au nombre conséquent de pages qu’à celui non moins conséquent des commentaires de fond (et de détail) qu’il appelle. L’enjeu aujourd’hui est tel : convaincre quasiment l’ensemble des responsables d’établissements, quelle que soit leur taille, de la nécessité d’élaborer une politique documentaire qualitative dont les objectifs précis soient de nature à étayer dans une deuxième phase des programmes d’acquisitions partagées.

Non seulement il faut avant tout ancrer le bien-fondé et l’esprit de la démarche – ceux qui l’ont entreprise savent le bénéfice qu’on en tire – mais encore, pour la conforter, proposer des méthodes rigoureuses mais simples, des dispositifs de mise en œuvre souples. Or il ne nous semble pas que le « bouquet de pistes » que l’auteur veut nous offrir contribue à promouvoir cette praxis qu’il entend ébaucher. « Formaliser » n’est pas figer ni complexifier, mais donner les moyens d’une compréhension et d’une action. Si l’ouvrage fournit assurément des éléments qui informent et qui permettent d’appréhender la nature de la question des politiques d’acquisition, il est moins sûr qu’il puisse servir de guide à celui qui, convaincu sur le fond, voudra se frotter à la pratique. Celui-là jugera.

Les principes de constitution

Les remarques qui vont suivre – notamment à propos de Conspectus – pourraient paraître un peu trop techniciennes, mais elles paraissent essentielles pour garantir une bonne approche de l’esprit qui anime la démarche. Constatant le déficit évoqué plus haut, l’auteur s’est proposé, à partir des « traces » que constituent les matériaux partiels et hétérogènes repérés, de frayer quelques « pistes », de dégager « l’ossature » ou les principes de constitution d’une collection, pour finalement contribuer « à l’élaboration partielle d’une réflexion théorique et formalisée ». Son analyse s’appuie largement sur les travaux réalisés à la Bibliothèque publique d’information, à l’EPBF (Établissement public de la Bibliothèque de France) et à la Médiathèque de La Villette.

De propos délibéré, quelques-unes des étapes ou des composantes du processus global d’acquisition n’ont fait l’objet que d’un traitement léger. Il en va ainsi de l’évaluation des collections (réduite un peu excessivement aux seules méthodes bibliométriques) qui constitue pourtant le fondement de toute politique d’acquisition, et de la « question majeure » (ô combien !) de leur organisation, pour ne citer que les deux principales. Par ailleurs, pour autant que soit pertinente la distinction entre des bibliothèques publiques qui « ignorent un projet précis » et des bibliothèques dites « fonctionnelles » en ce qu’elles viseraient un objectif et un public spécifiques (bibliothèques universitaires, d’hôpital, etc.), le propos veut s’appliquer essentiellement aux premières (municipales et départementales), même si l’auteur se dit persuadé que les propositions qu’il énonce valent pour toutes.

Sans doute aurait-il dû parfois se tenir plus strictement à son choix, évitant ainsi des développements beaucoup trop succincts et finalement superficiels. Les pages consacrées aux services communs de la documentation dans les universités (p. 366-371) sont à oublier, tant les pouvoirs qui leur sont prêtés – tout réglementaires qu’ils soient – sont en décalage avec leurs capacités réelles, leur degré d’action, et leur pratique quotidienne.

Cet exemple semble caractériser une faiblesse du livre. Certes, en l’absence d’une tradition française de réflexion et de pratique, en l’absence d’autres ouvrages français, il n’était pas facile de calibrer celui-ci. Mais l’auteur aboutit parfois à une construction un peu déséquilibrée et à quelques développements qui survolent trop – et par là même maltraitent – les thèmes abordés. Peut-être eût-il été plus efficace d’en ignorer certains pour traiter plus à fond quelques autres essentiels au propos, comme l’évaluation 1.

Autre type de réserve : la volonté de « formaliser » conjuguée à une maîtrise quelquefois partielle des matériaux utilisés pour étayer le discours, qui conduit tout à la fois à proposer des schémas complexes et contraignants dont l’application semble malaisée, et à ajuster parfois les pratiques décrites à ces schémas, quand elles s’en distinguent. C’est le cas du document de politique documentaire (chap. II). Si l’auteur insiste avec raison sur l’absolue nécessité de produire un document écrit, l’intérêt d’élaborer trois textes distincts (Charte des collections, Plan de développement des collections et Protocole de sélection) ne semble pas véritablement fondé au vu des exemples qu’il utilise ou que l’on connaît, c’est-à-dire par la pratique.

Le Plan de développement des collections

Quelle est l’utilité de ce que Bertrand Calenge nomme Plan de développement des collections ? Tous les éléments qui y figurent peuvent sans difficulté et même avec davantage de pertinence, appartenir à la Charte ou aux Protocoles, et la partie budgétaire trouver ailleurs sa place.

De ce découpage en trois éléments semble résulter la distinction longuement développée et justifiée entre « l’opération de sélection » et la « décision d’acquisition », l’une et l’autre revenant à deux acteurs distincts. Même si l’on peut l’envisager et la pratiquer, elle relève davantage du mode d’organisation et de fonctionnement de la bibliothèque, et plus encore du degré d’élaboration de la Charte et de la finesse des articulations entre les divers Protocoles (indices de la compétence des personnes), que de toute autre considération. Il s’avère tout à fait possible d’assurer la cohérence et l’équilibre du développement de l’ensemble des collections, en réunissant sous une même personne les fonctions de sélection et d’acquisition, la capacité d’appréhender simultanément la pertinence d’un document et son insertion dans les fonds telle que la déterminent les règles d’organisation des collections (elles aussi rédigées) articulées avec les Protocoles. C’est du moins la solution finalement adoptée par l’EPBF (dont le fonctionnement sur ce point est si sommairement schématisé qu’il devient inexact, p. 102-103), certes parce que la procédure d’individualisation stricte sélection/acquisition aurait été d’une pratique infiniment lourde au regard de la très grande quantité de volumes à acquérir, et surtout en raison de l’aptitude des auteurs des plans d’acquisitions (Protocoles) à assurer le passage de l’une à l’autre opération (qu’il ne faudrait pas rigidifier à ce point), ce qui ne nécessite qu’une coordination stricte mais légère.

Un plan de développement des collections ne doit pas être une lourde machinerie condamnée à une quasi-inertie par des procédures de fonctionnement et des instances de décision et de contrôle multiples, contraignantes et inhibitrices. Pour s’en prémunir, pour alléger au maximum sa mise en œuvre et assurer sa réussite, on n’échappe pas à un travail d’analyse et de définition le plus précis possible, qui va bien au-delà de la déclaration d’intention générale somme toute peu opératoire que constitue la Charte des collections ou un document équivalent.

Conspectus

Les pages qui sont explicitement consacrées à Conspectus et surtout l’usage implicite qui semble en être fait, laissent craindre que les préventions et l’incompréhension dont il est l’objet en France persistent. Le recours explicite au document-source (en anglais ou dans la traduction française) de Jutta Reed-Scott 2 plutôt que les extraits d’articles qui en résument des parties essentielles – comme la définition des niveaux (p. 135) – aurait peut-être évité ce qui semble constituer une confusion quant à la nature et la finalité de Conspectus. C’est à l’origine un outil conçu pour évaluer des collections en vue d’un développement en coopération. Il propose pour ce faire des objectifs documentaires (les fameux niveaux) et des méthodes d’analyse communes qui puissent légitimer des comparaisons. C’est à l’ensemble d’une collection, existante ou à venir, qu’est affecté un niveau, et en aucun cas à un document particulier. Il n’existe pas de document de niveau 1 ou 5, seulement des collections, des ensembles de documents de tel ou tel niveau global. Faire d’un niveau particulier un composé de niveaux divers dans des proportions arbitraires entraînerait une hétérogénéité qui ruinerait toute appréciation fiable de sa signification réelle, et compromettrait définitivement l’efficacité de la coopération.

La notion de « niveau de complexité » appliquée à des documents singuliers ne nous semble pas pouvoir être dérivée telle quelle de celle de niveau d’usage ou de besoin définie dans Conspectus pour qualifier globalement un ensemble de documents. La grille proposée en page 131 opère un glissement, s’apparente à une adaptation, une transcription, une interprétation en terme de « complexité » de lecture (on aimerait une définition) dont le fondement nous semble discutable et mal assuré puisqu’on lit sur cette même page tantôt « niveau de complexité et d’usage », tantôt « niveau de complexité ou d’usage » (c’est nous qui mettons en italique). La juxtaposition au sein de chacun des niveaux de critères de « complexité » de lecture et de types de publics demanderait à être rigoureusement étayée. De surcroît, son caractère sommaire (selon son auteur) hypothèque fortement son application et sa force d’instrument de coopération.

On voit donc que le débat est largement ouvert, et qu’en dépit des réserves ici exprimées, il faut reconnaître à l’ouvrage de Bertrand Calenge ce grand mérite d’appeler la réflexion, de provoquer peut-être de nouvelles contributions et souhaitons-le, de déclencher le passage à l’acte.

  1.  (retour)↑  L’ouvrage de G. E. Gorman, Collection development est un exemple réussi d’équilibre entre le traité et le manuel, la théorie et la pratique.
  2.  (retour)↑  Guide de l’inventaire des collections des bibliothèques de recherche en Amérique du Nord, rédigé par Jutta Reed Scott, (trad. française par la Bibliothèque nationale du Canada), Association of Research Libraries, 1985. Les articles de Paul Mosher sont aussi à consulter.