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Pour une culture de l'information

Martine Poulain

ABCD est la toute jeune inter-association, présidée par Jean-Luc Gautier-Gentès, directeur de la Bibliothèque d’art et d’archéologie, qui rassemble les principales associations de bibliothécaires, de documentalistes et d’archivistes. Elle organisait à la Villette en mars dernier un colloque sur la « culture de l’information », dont l’objectif principal était d’examiner les places et rôles, propositions et stratégies des différents acteurs de la chaîne documentaire dans la vie des citoyens, quels que soient leur âge et leur statut.

L’enseignement secondaire

Les contributions des spécialistes de la documentation scolaire furent particulièrement remarquables. Odile Brittan, de l’Institut universitaire de formation des maîtres de Créteil, a rappelé les principales étapes de la création des BCD (bibliothèques-centres documentaires) des écoles. L’idée était de faire de la BCD le pivot de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture à l’école en en modifiant les termes : modifier le statut des enfants dans l’école et changer la relation pédagogique entre les élèves et les maîtres. Aujourd’hui, il y a certes des bibliothèques, plutôt petites, dans les écoles. Elles contiennent beaucoup plus de fictions que de documentaires. L’apprentissage de la lecture a effectivement été l’objet de modifications profondes. L’heure est à l’apprentissage de la polyvalence, de la confrontation à des textes aux fonctions et aux modes de lecture différents.

France Vernotte, présidente de la FADBEN (Fédération des associations de documentalistes et bibliothécaires de l’Education nationale) a résumé la situation des CDI (centres de documentation et d’information). Le personnel y est maintenant composé de professionnels et ces services se développent aussi dans l’enseignement privé. France Vernotte considère que les CDI sont à la croisée de trois logiques complémentaires et contradictoires : une logique patrimoniale, de bibliothèque « classique » ; une logique de service, le CDI étant le centre de ressources pédagogiques des enseignants et des élèves ; une logique de formation, qui vise à apprendre aux élèves le maniement et la compréhension des outils documentaires. Le(a) documentaliste est « un enseignant sans discipline et sans savoir, qui se veut le responsable et le garant d’un apprentissage », estime avec finesse France Vernotte, car les savoirs documentaires sont « toujours ancrés dans des disciplines » ; ils peuvent être identifiés, mais ils sont « toujours mis en œuvre en même temps que les savoirs disciplinaires ou transversaux ». Intégrés dans les établissements, les CDI ont différentes stratégies possibles : la démarche de projet, qui propose aux enseignants des objectifs à atteindre au cours d’une année ; la démarche ponctuelle, qui vise un objectif-obstacle particulier ; la démarche de compagnonnage, qui accompagne l’élève dans ses demandes. L’information deviendra-t-elle une discipline scolaire ? Est-elle appelée à rester une (in)discipline ?

L’université

Claire Panijel a présenté les principales initiatives de formation documentaire dans le secteur universitaire. Les URFIST (Unités régionales de formation à l’information scientifique et technique), sous tutelle de la Sous-direction des bibliothèques du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche ont été créées au début des années 80 pour accompagner le développement des nouvelles technologies dans l’enseignement supérieur ; elles dispensent des formations envers les bibliothécaires, les étudiants, les enseignants. Elles ont formé 10 000 personnes en 1993. La Direction de l’information scientifique et technique soutient aussi, après appel d’offres, des projets de formation documentaire dans l’université et les grandes écoles. En 1993, 49 projets ont contribué à former 12 000 étudiants, de second cycle essentiellement. Les bibliothèques universitaires de leur côté assurent des formations, parfois sous la forme d’unités de valeur dispensées aux étudiants. L’Université de Paris VIII par exemple, propose des formations dont l’efficacité a été démontrée * et plaide pour d’autres recherches-évaluations de ce type.

Ainsi se mettent en place, de la maternelle à l’université, des propositions documentaires, qui amènent certains, comme à Montpellier, à coordonner leurs efforts, à harmoniser les propositions, à tenter de comprendre les modalités de l’apprentissage documentaire aux différents âges, bref à proposer un « passeport documentaire » aux individus.

Du citoyen au professionnel

Les bibliothèques de lecture publique sont de longue date engagées dans ces apprentissages documentaires : travail avec les écoles, soutien scolaire offert parfois dans les bibliothèques elles-mêmes, propositions particulières envers les jeunes, les publics défavorisés. Marie-Hélène Kœnig a décrit quelques tentatives faites dans le secteur de l’emploi lui-même. Certaines bibliothèques ont créé des fonds destinés particulièrement aux demandeurs d’emploi. La constitution de ces collections a souvent amené les bibliothèques à prendre conscience de la multiplicité des lieux et des institutions investis dans ce secteur et parfois à envisager certaines coopérations.

Du côté des professionnels, l’évolution est aussi à la nécessité de plus en plus impérative de l’accès à l’information. Beaucoup est tenté par exemple, pour sensibiliser les petites et moyennes entreprises à l’importance de la veille technologique. Mais ces tentatives se heurtent au manque de disponibilité des dirigeants, à la faiblesse des moyens dont ils disposent pour ce poste, au souci permanent de confidentialité et de protection de la concurrence.

Une visibilité brouillée

Après quelques dissertations, plus ou moins brillantes, sur la notion d’information et sur la conjoncture, Michel Melot, président du Conseil supérieur des bibliothèques, s’est réjoui de cet échange de vue interprofessionnel. Certes, l’information est un « produit mal identifié, fluide ». Un service bien identifié n’empêche pas la « visibilité brouillée » de notre profession. Des traditions historiques et des habitudes mentales en sont la cause (l’autodidacte est quelque peu méprisé dans notre culture d’héritier et nous « enseignons » des choses qui ont toujours paru aller de soi à certains). L’incertitude de nos frontières avec les contenus disciplinaires et les savoirs eux-mêmes sont une autre raison de ce flou. Jusqu’où aller dans la compétence disciplinaire ? La souplesse de nos compétences professionnelles est-elle un atout ou une lacune ? Michel Melot est radicalement optimiste sur l’avenir professionnel des bibliothécaires et documentalistes. Face à certains discours (fort répétitifs) craignant une disparition des professions de l’information pour cause d’autoroutes favorisant la conduite individuelle, Michel Melot réaffirme que la place de l’information et de ses professionnels ne fait que croître.

Le défi, qui résume bien les propos introductifs ou conclusifs tenus par ailleurs par Jean-Luc Gautier-Gentès, François Reiner ou Jean Michel, est, comme toujours, social. Employons-nous à ne pas laisser s’instaurer une société de l’information à deux vitesses : d’un côté ceux qui disposent de toute l’information, jusqu’à la plus spécialisée, de l’autre, ceux qui en seraient exclus, et que l’on considérerait, comme tels, irresponsables.

  1.  (retour)↑  L'évaluation des enseignements de méthodologie documentaire à l'Université de Paris VIII, sous la direction d'Alain Coulon, Laboratoire de recherche ethnométhodologique, Université de Paris VIII, 1993.