entête
entête

La carthothèque du CADIST de l'Université de Jussieu

perspectives d'avenir

François Fiegel

La bibliothèque interuniversitaire scientifique Jussieu a été nommée Centre d'acquisition et de diffusion de l'information scientifique et technique (Cadist) pour les sciences de la terre, des océans et de l'environnement terrestre en 1979. Or, il est très vite apparu qu'un Cadist consacré à ces disciplines se devait d'offrir à ses utilisateurs, outre les traditionnelles collections d'ouvrages et de périodiques, une cartothèque spécialisée.

C'est ainsi qu'il fut décidé en 1983 de regrouper les diverses collections de cartes, disséminées jusque-là dans de multiples laboratoires du campus de Jussieu. Ce regroupement poursuivait en fait un double objectif : opérer un recensement précis de l'existant et en programmer le développement. Les orientations retenues visèrent donc à constituer, selon les termes mêmes des responsables, « un fonds cartographique homogène portant sur tous les continents et tous les océans du monde et visant à l'excellence » 1.

Atlas, cartes et coupes

Toutefois, des limites furent assignées à ce projet. On sait, en effet, que le concept de « documents cartographiques » est fort vaste puisqu'il recouvre aussi bien les cartes à deux ou trois dimensions, les plans, les cartes aéronautiques, de navigation et célestes, que les atlas, les globes, les blocs diagrammes, les coupes, ou encore les photographies aériennes et les images de télédétection. De cet ensemble, n'ont été initialement retenus par les responsables du Cadist pour leur programme d'acquisitions que les atlas, les cartes à deux dimensions et les coupes – à l'exclusion des documents cartographiques antérieurs au XIXe siècle (ou leur reproduction) et des cartes thématiques concernant l'activité humaine. Au bout d'une dizaine d'années d'efforts, la cartothèque du Cadist compte ainsi aujourd'hui près de 30 000 documents.

Cependant, les techniques cartographiques ont connu en dix ans des progrès considérables qui se sont traduits notamment par la généralisation des procédures de numérisation et le développement des systèmes d'information géographique (SIG).

L'imagerie satellitaire, en particulier, a fortement contribué à modifier les données du problème. Si bien que la cartothèque du Cadist se trouve aujourd'hui à un point crucial de son développement. La question fondamentale qui se pose à ses responsables peut, de fait, se résumer ainsi : doivent-ils poursuivre la politique d'acquisitions qu'ils ont menée jusqu'ici, à savoir : ne recourir qu'au support « papier » et à l'information écrite, en négligeant les autres types de médias, ou bien leur faut-il nécessairement s'adapter aux évolutions technologiques et par conséquent diversifier les produits offerts aux utilisateurs ?

Conscients du caractère décisif de ce problème pour l'avenir même du Cadist, ses divers responsables ont choisi d'éclairer leur choix de deux façons différentes. C'est ainsi qu'ils ont d'abord rencontré un acteur privilégié, fortement impliqué dans l'évolution des techniques cartographiques et susceptible d'exprimer le point de vue de l'utilisateur : Jean Chorowicz, professeur à l'Université de Paris VI – université de rattachement du Cadist – et directeur du Laboratoire de géologie-géomorphologie structurale et télédétection (LGGST) au Département de géotectonique de cette université.

Des représentants du Cadist ont ensuite participé aux deux journées d'étude organisées à Toulouse les 17 et 18 mars 1994 par la Commission « Documentation » du Comité français de cartographie (voir annexe). Ce sont les multiples enseignements tirés de ces deux approches qui vont être exposés ici, ainsi que les conclusions qui paraissent devoir en découler.

Le point de vue d'un spécialiste

A écouter Jean Chorowicz, il apparaît clairement que, si le laboratoire est bien le lieu de mise en œuvre des techniques les plus modernes, ces dernières ne sont exploitées que dans certaines limites et n'invalident donc pas le recours aux cartes dites « traditionnelles », à savoir : sur support papier.

Ce qui caractérise en effet l'imagerie spatiale en général, c'est qu'elle ne se suffit pas à elle-même et nécessite, par conséquent, le recours à d'autres types de données pour pouvoir être interprétée correctement. Dans cette perspective, la possession de cartes anciennes constitue un atout décisif et ce, d'autant plus qu'elles existent en nombre limité et sont souvent difficiles d'accès. La mise en œuvre de techniques interprétatives est subordonnée toutefois à une exigence de taille : dans la mesure où l'on doit superposer, au sens physique du terme, des données d'origines diverses afin de pouvoir confronter les informations qu'elles recèlent – il s'agit là de ce que l'on nomme l'analyse « multi-sources », couramment utilisée en cartographie –, non seulement il faut que ces divers documents soient géocodés, mais encore leur numérisation préalable facilite grandement le déroulement des opérations.

Le principal besoin du chercheur peut en conséquence être décrit de la manière suivante : avoir à sa disposition le plus grand nombre possible de cartes anciennes numérisées. Celles-ci représentent, de fait, la réponse la plus satisfaisante à une exigence fondamentale du savant, que Jean Chorowicz résume ainsi : « Pour savoir avec certitude si l'on a trouvé quelque chose de nouveau, il importe avant tout de connaître ce que les autres ont vu avant ».

Cette formule décrit assez bien l'enjeu majeur de la cartographie – discipline « en mouvement » par excellence, à laquelle il incombe à la fois d'enregistrer des modifications et de fixer, à un instant donné du temps, un « état des lieux », lequel fera, à son tour, l'objet de rectifications ultérieures. Ce qui explique l'impossibilité de choix méthodologiques définitifs. Ce qui explique aussi, d'une certaine manière, que, support d'archivage et de référence, le papier puisse conserver un avenir.

De fait, la scannerisation des cartes constitue une opération coûteuse en matériel autant qu'en personnel. Aussi les collaborateurs de Jean Chorowicz sont-ils contraints, la plupart du temps, de travailler « à la main », ce qui signifie que la superposition, obtenue par l'intermédiaire de moyens purement visuels, « est loin d'être parfaite ».

Il apparaît cependant pertinent de distinguer les besoins des étudiants de ceux des chercheurs. Si, dans les deux cas, on demeure fort éloigné des quantités industrielles telles qu'elles peuvent être produites par exemple à Toulouse, une différence importante mérite néanmoins d'être signalée. En effet, alors que les étudiants ont surtout besoin de pouvoir s'exercer en traitement d'images – ce qui nécessite un investissement en appareils et en logiciels certainement sans commune mesure avec ce que peut offrir une bibliothèque –, les chercheurs sont, de leur côté, de gros consommateurs de ces mêmes images. Plus précisément, il leur faut sans cesse des documents nouveaux, l'utilité d'un document étant le plus souvent très ponctuelle – ce qui implique qu'il sera rarement réutilisé.

Un problème se pose dès lors, qui intéresse au premier chef les conservateurs de bibliothèques : que faire de toutes ces images « qui ne servent plus » ?

Dans le cas de Jean Chorowicz, deux solutions sont envisagées : ou bien ces clichés – dont le prix est très élevé – seront remis à son successeur à la tête du laboratoire, ou bien il faudra leur trouver un autre destinataire qui pourrait être la bibliothèque interuniversitaire scientifique Jussieu. Cette dernière solution suppose toutefois un important travail documentaire au préalable, dans la mesure où les clichés sont difficilement identifiables tels quels.

A l'heure où les types de documents présents dans les bibliothèques ont de plus en plus tendance à se diversifier, il ne semble pas que le traitement documentaire et l'archivage de produits issus de l'imagerie spatiale excèdent a priori le cadre des missions qui incombent à ces établissements. Le problème doit plutôt être envisagé en termes de concurrence avec les laboratoires. Celui que dirige Jean Chorowicz ne s'apprête-t-il pas à devenir un centre de stockage sur CD-Rom d'une partie des données « image » de l'INSU (Institut national des sciences de l'univers) dépendant du CNRS ?

Face à ce défi lancé aux bibliothèques, il semble bien que la réponse la plus pertinente soit d'y faire pénétrer en force les techniques modernes d'archivage et de consultation que l'on peut trouver précisément dans les laboratoires, sans, pour les raisons mentionnées plus haut, abandonner le papier pour autant.

La plus grande prudence est toutefois de mise, en raison de l'évolution rapide de la discipline, et de celle, conjointe, des systèmes d'information géographique. « Si les limites de la cartographie traditionnelle sont bien connues – le choix premier est celui de l'échelle, tous les autres en découlent », souligne Jean Chorowicz, « il n'en va pas de même de l'électronique, si bien qu'il est impossible de prévoir aujourd'hui ce qui se fera dans vingt ou trente ans ».

Poursuivre les efforts

Les rencontres effectuées à Paris comme à Toulouse ont été convaincantes : les choix méthodologiques conditionnant l'avenir de la cartothèque du Cadist sont fondamentalement subordonnés à l'évolution de la nature même du document cartographique, dont l'esquisse a été faite ici.

De fait, on ne saurait aborder ce type de document que d'une façon essentiellement dynamique : dans la confrontation perpétuelle des données obtenues avec celles déjà existantes. Dans cette perspective, le rôle d'archivage dévolu au support papier demeure capital. La véritable carte n'est-elle pas, pour reprendre l'expression d'un technicien d'IGN Espace, « la carte papier » ? En fait, si l'imagerie spatiale se révèle irremplaçable pour actualiser l'information possédée, de la même façon, les cartes papier sont irremplaçables pour interpréter correctement les images captées grâce aux techniques modernes, dans la mesure où elles seules permettent d'identifier avec certitude tel ou tel détail. Ne trouve-t-on pas à IGN Espace une cartothèque renfermant 20 000 cartes traditionnelles utilisées pour les travaux de spatiotriangulation ?

Les efforts importants consentis jusqu'ici par le Cadist paraissent donc devoir être poursuivis et même renforcés. Toutefois, le développement d'une cartothèque traditionnelle ne doit pas être perçu comme étant en contradiction avec l'introduction de technologies nouvelles. La numérisation des documents anciens, en particulier, semble constituer, à bien des égards, la meilleure façon de valoriser des collections patiemment rassemblées.

Ici aussi, la bibliothèque interuniversitaire scientifique Jussieu a un rôle important à jouer – ce dont elle est, du reste, parfaitement consciente. Son désir de voir la cartothèque du Cadist des sciences de la terre, des océans et de l'environnement terrestre connaître un développement harmonieux s'inscrit, en effet, au cœur d'un ensemble de réflexions et d'expérimentations beaucoup plus vaste. La BIUS Jussieu est par exemple partenaire du projet européen Edil concernant la transmission de documents numérisés pour le prêt entre bibliothèques (PEB). Si les études menées en ce sens se concentrent actuellement sur les imprimés classiques, rien n'interdit de les étendre très rapidement aux documents cartographiques. La bibliothèque concilierait ainsi sa volonté de participer à un réseau de diffusion d'images et son souci de développer et préserver son patrimoine cartographique.

Février 1995

  1.  (retour)↑  Monique SCHINDELMAN ; Isabelle CLOITRE-TRINCANO, « Le coût d'une cartothèque en sciences de la terre : création et développement », IFLA Paris 1989, p. 66.