entête
entête

Jean Foucambert

La Manière d'être lecteur, apprentissage et enseignement de la lecture de la maternelle au CM2

Rééd. Paris : Bibliothèque Richaudeau : Albin Michel, 1994. – 174 p. ; 21 cm. ISBN 2-226-06825-2

par Jean-Marie Privat

Chercheur à l’INRP (Institut national de la recherche pédagogique) et animateur de l’AFL (Association française pour la lecture), Jean Foucambert est engagé depuis de nombreuses années dans une démarche militante pour rénover en profondeur la pédagogie de la lecture. Ses travaux concernent essentiellement les premiers apprentissages et ses ouvrages de semi-vulgarisation visent prioritairement les maîtres de l’enseignement élémentaire qui souhaitent repenser leur enseignement, mais aussi les étudiants, futurs professeurs des écoles.

On saura gré à l’éditeur de rendre à nouveau accessible ce « classique » qui a fait date dans les débats qui agitent régulièrement la communauté éducative en matière d’apprentissage de la lecture (1re éd., 1976) ; on ne saurait trop louer non plus la sobriété efficace et les qualités didactiques de l’écriture de l’auteur. Jean Foucambert sait guider son lecteur parmi les théories savantes (ou demi-savantes à son goût) de la lecture et débrouiller, parfois avec humour et souvent avec passion, des questions très techniques (ou faussement secondaires) de méthodes pédagogiques.

Une économie cognitive et politique de la lecture

L’auteur jette un regard très critique sur les pratiques habituelles et traditionnelles d’enseignement de la lecture qui pénaliseraient tout enfant et handicaperaient gravement dès le départ ceux qui ne bénéficient pas au quotidien d’un horizon significatif de lecture. L’auteur dénonce vigoureusement l’hypothèse, selon lui sans fondement, qui voudrait que l’enfant conquière l’écrit à partir de l’oral. Il dénonce ainsi la confusion qui domine dans la plupart des didactiques de la lecture entre apprentissage de la lecture d’une part et apprentissage des correspondances entre l’oral et l’écrit d’autre part. Aussi peut-il conclure que lire, ce n’est pas oraliser, mais que lire, c’est comprendre... avec les yeux, pourrait-on dire.

Le pédagogue développe alors une série de considérations sur les conséquences pédagogiques de cette conception de l’activité cognitive du lecteur dans ses apprentissages à l’école primaire (statut théorico-pédagogique du déchiffrement, place de la lecture à haute voix, rôle des stratégies d’anticipation du sens dans l’exploration d’un message écrit, coefficient de lisibilité du texte, etc.). Il plaide aussi pour une économie politique de la lecture où serait pris en compte dès le départ le rôle des différents contextes d’usage des écrits scolaires et sociaux et où serait mieux mise en synergie la place du maître, des parents et des bibliothèques dans les dispositifs d’aide aux jeunes lecteurs.

Mais des micro-phénomènes de prises d’informations signifiantes aux macro-situations de stimulations fonctionnelles à la pratique des écrits, on ne voit pas toujours clairement les paliers intermédiaires, ni même l’articulation des différents types d’interactions. L’enjeu démocratique – si souvent invoqué – d’un accès généralisé et performant aux écrits, ne saurait faire l’économie non plus d’une réflexion plus poussée, semble-t-il, sur le rôle de la syntaxe ou des structures transphrastiques (organisation typologique des textes, réglages génériques des discours), plus fondamentalement encore sur les pratiques de production d’écrits ; on s’étonne pareillement du peu de mentions qui est fait dans des notes marginales – pourtant rajoutées pour la réédition – aux contributions scientifiques récentes des psycholinguistes, des cognitivistes ou même des sociologues de la culture qui, pour le moins, questionnent l’approche foucambertienne dans ses certitudes ou son optimisme un peu positiviste.

Les sollicitations théoriques

La dénonciation des méfaits économiques et sociaux « de l’emploi désordonné de méthodes hasardeuses » se retrouve dans le dernier ouvrage de Jean Foucambert. Certes, la flamme de l’auteur est éclairante lorsqu’elle fait la lumière sur les enjeux éducatifs – largo sensu – du rapport à l’écrit ; on aurait mauvaise grâce à ne pas le suivre encore volontiers lorsqu’il fait le point sur des avancées dont il fut l’un des héros/hérauts (bibliothèques centres documentaires à l’école, usage pédagogique de l’informatique, organisation du cursus en cycles). L’auteur revient enfin avec beaucoup d’à propos sur les différences formelles et fonctionnelles entre l’ordre de l’écrit et l’ordre de l’oral.

Mais, au total, cette dernière mouture ne nous paraît pas avoir la qualité de rupture et de propositions du livre précédent. L’auteur ressasse son propos démonstratif, même si des exemples pertinents et des formules excellentes soutiennent l’intérêt du lecteur. Bien entendu, il est légitime de convoquer des noms nouveaux et prestigieux pour soutenir sa thèse (Piaget, Freinet, Decroly, Vygotski), mais on peut se demander par exemple si la référence appuyée et peut-être abusive à la théorie de « la raison graphique » de l’anthropologue britannique Jack Goody n’amène pas notre auteur à retrouver de façon involontaire et paradoxale le traditionnel et intellectualiste « scripto-centrisme » de l’école qui diffère ou minimise à l’excès les interactions sociales et les pratiques orales dans les apprentissages langagiers.

C’est en tout cas notre manière d’être lecteur (intéressé mais critique) de Jean Foucambert.