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Le Mois du patrimoine écrit 1993

Huit catalogues édités par le ministère de la Culture et de la et la Fédération française de coopération entre bibliothèques. - (Collection « (Re)découvertes »)

par Philippe Hoch

Depuis 1988, chaque année se tient à l'automne le Mois du patrimoine écrit. Dominées par un colloque qui réunit, dans le ravissant théâtre à l'italienne de Roanne, les utilisateurs et les conservateurs des collections anciennes, rares et précieuses des bibliothèques, les activités mises en place sous l'égide de la Fédération française de coopération entre bibliothèques (FFCB) et du ministère de la Culture et de la Francophonie comportent aussi une série d'expositions organisées par huit bibliothèques municipales de province, sélectionnées par ces deux instances. Pour la deuxième édition, le fil conducteur commun était « l'image des sciences et techniques à travers le patrimoine écrit ». Les candidatures déposées par Blois, Brest, Caen, Clermont-Ferrand, Lille, Metz, Nîmes et Roanne furent en définitive retenues. Huit catalogues en conservent la trace. Ces fascicules d'une centaine de pages, ornés en couverture d'un détail du Portrait de Lavoisier et de sa femme par David, obéissent - non sans souplesse - aux règles d'une présentation homogène : étude introductive, liste des pièces exposées et, enfin, présentation plus détaillée de quelques pièces particulièrement remarquables.

Un livre mythique

Cinq siècles après sa parution, un incunable célèbre entre tous, la Chronique de Nuremberg d'Hartmann Schedel, publiée en 1493, était à l'honneur à Caen. S'il est vrai que ce grand ouvrage de 600 pages, comportant quelque 1 800 xylographies, renferme, comme l'écrit Philippe Dupont, « le trésor culturel de l'Occident médiéval », dont « nous sommes les héritiers », on comprend qu'on y ait vu un « livre mythique ». Dans une savante introduction, Monique Dosdat présente, sous le titre de « L'image du monde en 1493 », à la fois l'auteur du Chronicarum liber - médecin et humaniste formé en Italie, Schedel possédait « la plus belle bibliothèque de Nuremberg » - et la place qu'occupent les sciences et techniques dans cette « encydopédie médiévale ».

La renommée de la Chronique de Nuremberg tient non seulement à son riche contenu, mais aussi aux gravures sur bois qui l'illustrent, dues à Michael Wogelmuth et Wilhelm Pleydenwurff, assistés peut-être par un certain Albrecht Dürer... Caroline Joubert examine de près ce domaine de l'illustration et étudie l'atelier d'Anton Koberger, lequel disposait de vingt-quatre presses et employait une centaine de compagnons, fondeurs, poinçonneurs, typographes, copistes, enlumineurs ou relieurs. Son imprimerie, « alors à son apogée, était sans conteste la plus importante maison d'édition en Europe ».

Révolutionnaire

C'est assurément une tout autre imago mundi que reflétait l'exposition de Brest consacrée à « l'astronomie dans les collections des bibliothèques » de la ville, « de Copemic à Flammarion » ; manifestation préparée à l'occasion du 450e anniversaire de la mort de l'astronome polonais. Si le Moyen Age, dont la Chronique de Nuremberg reflétait les connaissances et les croyances, contemplait l'univers avec les yeux de Ptolémée, en 1543, le De Revolutionibus orbium cœlestium de Copernic marqua, on le sait, le passage du géocentrisme à l'héliocentrisme. La première édition de ce traité... révolutionnaire fut présentée à Brest, en compagnie de quelques-uns des livres qui firent date, si l'on peut dire, dans l'histoire astronomique. Citons à titre d'exemple les noms de John de Hollywood (Johannes de Sacro Bosco), Tycho Brahé, Johann Kepler, Christian Huyggens, Isaac Newton, Edmund Halley ou encore Pierre-Louis Moreau de Maupertuis. Les documents exposés provenaient des fonds de la bibliothèque municipale de Brest, dont l'historique ouvre le catalogue - anéanti une première fois en 1941, détruit à nouveau en 1944, l'établissement reconstruit rouvre ses portes en 1957 - et des collections de la bibliothèque du Service historique de la Marine, que présente son conservateur, Philippe Henwood. Contemporaine de la création de l'Académie de la Marine en 1752, cette institution apparaît comme « l'une des composantes essentielles de la mémoire » et de la recherche dans le domaine de l'histoire maritime.

« Pascaline »

Un siècle exactement après la publication du traité copernicien, Blaise Pascal mettait au point la machine à calculer, connue sous le nom de « Pascaline » ; invention dont la ville de Clermont-Ferrand possède deux des huit exemplaires connus dans le monde. L'occasion était belle de mettre en lumière le versant proprement scientifique et plus précisément mathématique de l'œuvre de Pascal, souvent confinée dans les marges de l'histoire philosophique et littéraire. Entreprise d'autant plus justifiée que, s'agissant de Pascal, « le mathématicien ne se sépare pas de l'esprit pratique ni de l'homme d'action », ainsi que le souligne Fabienne Cardot, auteur d'une présentation des écrits mathématiques et physiques de l'« effrayant génie » du XVIIe siècle.

La bibliothèque municipale et universitaire de Clermont-Ferrand, qui conserve un important fonds pascalien évoqué par Raymond Bérard, avait réuni, à côté de la « Pascaline », une soixantaine de pièces : manuscrits de Pascal, éditions originales, œuvres de contemporains et ouvrages scientifiques que l'auteur des Expériences nouvelles touchant le vide a pu connaître, voire utiliser. Les documents et objets les plus dignes d'intérêt sont commentés dans le catalogue par Dominique Descotes.

Visionnaires

Avec Pascal, Descartes et les savants qui rêvaient d'un savoir nouveau, d'une dé d'interprétation de l'univers qui fût infaillible, une nouvelle rationalité était désormais à l'œuvre, reléguant progressivement dans les oubliettes de l'histoire les recherches de la « Belle Magie ». La bibliothèque de Blois emprunte à Lazare Meysonnier, philosophe et médecin du roi, le titre de son exposition sur la coexistence et la lutte, entre les XVIe et XVIIIe siècles, d'« artifices, illusion et raison ». Dans une introduction rigoureuse, Philippe Blon retrace l'évolution qui va consacrer la rupture radicale de domaines d'abord étroitement unis.

A la Renaissance, en effet, l'univers est perçu comme « un dédale expressif où tout communique suivant un ordre de liaisons, chicanes, passages secrets, résonances ». Partent à la découverte de ce labyrinthe, l'alchimie, « science royale », et l'astrologie, deux disciplines « jalousées par l'Eglise, courtisées par les princes, sans cesse ravivées par l'air du temps ». Dominé, l'esprit rationnel est à l'œuvre pourtant. En réalité, raison et magie sont intimement unies, « elles se superposent, indémêlables », comme le montre l'exemple de trois « visionnaires », Nicolas de Cues, Léonard de Vinci et Johann Kepler. Mais dès le XVIIe siècle, la rupture est consommée, la magie détrônée, perdant « tout prestige dans les cerdes savants ».

L'exposition de Blois confronte judicieusement les illustres représentants de ces deux mondes, d'abord proches, puis hostiles l'un à l'égard de l'autre, et l'on trouve réunies les œuvres de Comelius Agrippa, Héron d'Alexandrie, Galilée, Descartes, Pascal, Athanase Kircher, Newton, Kepler ou encore Della Porta.

Le tour de la science

La nouvelle rationalité culmine, d'une certaine façon, bien que pervertie, au XIXe siècle et revêt alors le manteau du positivisme et du scientisme. Totale est la confiance dans les pouvoirs de la science, l'optimisme triomphe. Un exemple remarquable de cette idéologie est fourni par Louis Figuier (1819-1894), « maître dans le genre de la vulgarisation » scientifique, auquel la bibliothèque de Nîmes a voulu rendre hommage.

Fabienne Cardot brosse un portrait attachant de ce montpelliérain, médecin et chimiste issu d'une famille de pharmaciens, professeur et chroniqueur scientifique de La Presse, qui ne tarde pas à se consacrer tout entier à la vulgarisation, discipline dans laquelle on peut voir « une des manifestations de l'atmosphère de foi dans le progrès qui caractérise les années 1860-1890 ». Optimiste, l'auteur de cet ouvrage largement répandu qu'est Le Savant du foyer, n'échappe pas toujours au prosélytisme et, « dès qu'il parle de science, Figuier fait appel au vocabulaire du merveilleux », certain que le progrès social et le bonheur même de l'humanité ne manqueront pas de naître des découvertes et de leurs applications diverses.

Du message de Louis Figuier, qui convie ses lecteurs à un « tour de la science en quatre-vingts volumes », retenons cette exigence, toujours d'actualité, dans les bibliothèques comme ailleurs : « ...Comme les applications de la science sont omniprésentes, tout homme cultivé se doit de posséder un minimum de connaissances scientifiques... ».

La ville aux cent cheminées

L'expansion industrielle du département de la Loire, qui fut « l'un des berceaux de l'industrie manufacturière française » au XIXe siècle, apparaît comme une illustration convaincante entre toutes de la confiance qu'un Figuier plaçait dans le développement scientifique et technique. En effet, comme le note Jean Cabotse dans le catalogue de l'exposition de Roanne (Ombres et lumières : imagerie industrielle et technique de 1780 à 1914), la Loire, « du nord au sud, a vu naître la première machine à vapeur, les premiers chemins de fer, les premiers fours Martin, les premières bicyclettes... »

Roanne et Saint-Etienne furent les deux « moteurs de cette expansion » remarquable. La première, sumommée « la ville aux cent cheminées », était toumée vers l'activité textile, la seconde orientée vers la métallurgie et plus particulièrement l'armement, mais aussi le cycle et l'automobile - J. Cabotse célèbre au passage « le génie automobile stéphanois » - ou encore les transports et les communications. Ainsi, « le département de la Loire peut s'enorgueillir d'avoir été le premier à posséder une ligne de chemin de fer », sans parler de la construction du canal de Roanne à Digoin. Le catalogue met en évidence toute l'ample gamme des « savoirs et savoir-faire » mis en œuvre dans la région : mine, métallurgie, armes, cycles, rubanerie, chocolaterie, cotonnerie, tuilerie, papeterie, distillerie... Cartes, plans, images, brevets, modèles, factures, photographies, sans oublier le célèbre catalogue de « Manufrance », témoignent du passé manufacturier brillant de cette région.

Lieu de mémoire

Autre cité industrielle de première importance, Lille s'était consacrée très tôt à la fabrication de fil de lin retors. L'exposition proposée par la bibliothèque municipale n'avait cependant pas pour ambition de faire (re)découvrir cette activité, Il s'agissait, de façon plus originale sans doute, de mettre en valeur un important fonds d'étiquettes chromolithographiques de bobines de fil, données à l'établissement par deux collectionneurs. Ces images méritaient d'être connues, comme le rappelle Geneviève Toumouër, d'une part en raison de l'« extrême variété des sujets, où se côtoient les thèmes de l'imagerie populaire et de l'activité la plus récente », mais aussi, sur un plan proprement esthétique, parce que ces « mini-estampes » atteignent une forme de « perfection ». Un soin remarquable était apporté à la réalisation de ces étiquettes, pour l'impression desquelles dix passages sous presse étaient parfois nécessaires. Elles contribuèrent sans conteste au développement de l'imprimerie à Lille où, en 1886, vingt-deux entreprises employaient 1216 ouvriers...

« Lieu de mémoire de la France », mais aussi « moyen d'éducation », ces images multicolores constituent d'étonnants supports aux thèmes les plus variés - travail, agriculture, industrie, transports, loisirs, actualité politique, religion, géographie... -, dont quelques-uns sont étudiés avec soin par Françoise Rieunier et Marie-Françoise Bouttemy. Parmi les sujets retenus figure celui de « l'idéologie de la revanche », après la perte des départements alsaciens et lorrains en 1871.

Des officiers remuants

Cette même défaite militaire de la France mit fin à l'existence de l'Ecole d'application de l'artillerie et du génie de Metz, à l'histoire mouvementée de laquelle s'est intéressée la médiathèque du Pontiffroy. Né en 1802 de la fusion de l'Ecole du génie, installée à Metz depuis 1794 et du transfert dans cette ville de l'Ecole de l'artillerie de Mézières, l'établissement avait pour vocation de compléter la formation des polytechniciens qui se destinaient aux « armes savantes ».

En sept décennies, quelques milliers de ces officiers perfectionnèrent leurs connaissances en matière de fortification, castramétation, balistique, géodésie, typographie, dessin et... langue allemande. Brillants et souvent remuants, ces jeunes gens jouèrent un rôle de premier plan dans la vie sociale de la cité, d'autant qu'ils passaient pour être les « enfants chéris » de la bonne société locale. Programmes et cours lithographiés, travaux d'élèves - signés, parfois, de grands noms : Niel, Poncelet... -, témoignages et objets divers permirent de reconstituer quelque peu la vie de l'Ecole. En guise de conclusion, adressons un compliment aux concepteurs de la collection, et en particulier à Ariane Aubert, qui signe une maquette très heureuse, remplie de trouvailles graphiques, qui font de chacun de ces huit fascicules un ouvrage que l'on prend plaisir à lire et à regarder. Formulons enfin un vœu, celui que la collection (Re)découvertes contribue durant de longues années encore à une meilleure connaissance du patrimoine écrit.