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Thierry Ribault

Économie de l'information

approche patrimoniale

Paris : A jour, 1993. - 339 p. ; 24 cm. - (Collection Nouvelles technologies documentaires)
ISBN 2-903685-45-2 : 350 F

par Jean-Michel Salaün

Voilà une initiative à marquer d'une pierre blanche, tant les livres sur l'économie de l'information sont rares, et exceptionnels ceux qui ne se contentent pas d'approximation !

L'ouvrage de Thierry Ribault, issu de sa thèse universitaire, est bien résumé par la succession des titres de ses trois parties : « Le marché de l'information : l'appréhendé et l'appréhendable », puis « L'information : un bien collectif ou un bien patrimonial ? », et enfin « La recherche d'une nouvelle légitimité pour les politiques publiques d'information ». On l'aura compris, il s'agit bien là d'une thèse, au sens premier du terme, qui pourrait se résumer ainsi : l'économie échoue à rendre compte de l'information (il s'agit ici de l'information professionnelle) comme d'une simple marchandise, elle échoue encore quand elle la réduit à un bien collectif ; pour se sortir de ce dilemme apparemment sans issue, il faut mobiliser d'autres notions, l'auteur propose celles de patrimoine ou d'éco-système ; il est alors possible de repenser les politiques publiques comme une suite de compromis, entre les légitimités civiques, marchandes et industrielles, visant à aménager les conditions économiques les plus favorables à l'épanouissement de l'information.

Enquêtes et théories

Pour mener à bien sa démonstration, Thierry Ribault fait appel à la fois à des enquêtes et à des théoriés. Les premières sont, pour la plupart, connues des spécialistes, et ont été menées pour le compte de commanditaires (Communauté européenne, Commissariat au plan, Groupement français des fournisseurs d'informations en ligne,...), dans des objectifs précis : mesure du marché de l'information, typologie des activités, comparaison internationale des politiques publiques. On y trouve dénoncé, par exemple, toute l'approximation du terme « industrie de l'information », dont le marché américain passe de 3 à 79 milliards de dollars selon les activités que l'on retient. Les politiques des gouvernements américain, allemand, britannique et français sont aussi examinées à la loupe et comparées. Ces résultats, riches et rigoureux, qui ne se réduisent bien entendu pas à ces deux exemples, font justement partie aujourd'hui du patrimoine commun du (trop) petit collège des chercheurs et analystes spécialisés.

Les auteurs mobilisés par Thierry Ribault pour la discussion théorique sont d'une part des classiques de l'économie de l'information ou de la gestion (Arrow, Boulding, Lemoigne, Machlup, Mayere, Simon...), et d'autre part quelques nouveaux venus, en premier lieu Xavier Greffe, auteur d'un livre récent sur l'économie du patrimoine (monumental) qui sert ici de référence pour une analogie avec l'information. Comme le titre du livre l'indique, c'est évidemment là la proposition la plus originale de l'ouvrage. La proposition est intéressante et mérite un examen approfondi, l'auteur en reste à une première esquisse.

Un exercice difficile

La difficulté de l'exercice tient au fait qu'il faut à la fois revisiter les auteurs dont les constructions théoriques sont encore loin de vraiment dessiner un cadre satisfaisant pour l'analyse et, dans le même temps, répondre à une demande sociale d'autant plus forte que les techniques informatiques font exploser les conditions du traitement, de la circulation et de la valorisation de l'information. On ne saurait reprocher à Thierry Ribault de ne pas faire le tour de la question. Mais il a peut-être eu le tort de tenter le pari (Fritz Machlup prévoyait huit volumes à la mise à jour de son livre de 1962 !), plutôt que de s'en tenir à son intuition première, et de la creuser plus à fond.

Du coup, son livre risque de rebuter plus d'un lecteur, dans sa forme, comme dans son fond. Quelques mots sur la forme d'abord... dont la responsabilité revient pour une part à l'éditeur. Un éditeur spécialisé dans le domaine ne devrait-il pas être particulièrement attentif aux coquilles, à la mise en page, aux paragraphes répétés... qui finissent par faire ressembler le livre à un rapport d'études ? Il est vrai, par ailleurs, que les économistes en général ne brillent pas par la limpidité de leur style, mais si l'on veut qu'un jour les travaux sur l'économie de l'information dépassent le tout petit cercle d'initiés dans lequel ils sont confinés, n'y aurait-il pas un effort à faire aussi dans l'écriture ? On reste perplexe devant les formules telles que « informationnalisation des connaissances »... Ces faiblesses formelles font parfois hésiter sur les propositions théoriques.

Si plusieurs d'entre elles sont déjà largement admises (sur la notion de bien versus service ou encore sur la critique de la théorie néoclassique), reste que l'intérêt de la proposition principale ne doit pas pour autant être minimisé. Il faudrait, par exemple, confronter cette idée d'économie du patrimoine informationnel avec l'analyse de l'activité d'organismes pour lesquels les notions d'information et de patrimoine sont familières depuis des lustres : les bibliothèques... curieusement absentes de l'ouvrage.