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Illettrismes

sous la dir. de Béatrice Fraenkel
Paris : BPI/Centre Georges Pompidou, 1993. - 305 p. ; 21 cm. - (Etudes et recherche ; ISSN 0993-8958)
ISBN 2-902706-70-7 : 160 F

par Yvonne Johannot

C'est un excellent ensemble de documents que la Bibliothèque publique d'information (BPI) nous livre ici. Nous demandons depuis longtemps que les problèmes de l'illettrisme soient abordés dans toute leur complexité, et ne se réduisent pas à quelques recettes sur l'apprentissage de la lecture. La double approche retenue ic, historique et anthropologique, confie à dix-neuf spécialistes la tâche de développer un aspect des questions posées par la relation à l'écrit dans le cadre d'une culture donnée.

Ainsi, dans une 1re partie, quatre études historiques sont consacrées : au Moyen Age, aux XVI-XIXe siècles en Haute-Auvergne, à l'époque moderne, à la scolarisation des XIX-XXe siècles. Dans une 2e partie, l'attention est attirée sur l'illettrisme en Extrême-Orient (Japon, Corée, Vietnam, Chine. Dans une 3e partie, sept études se penchent sur « les formes, pratiques et valeurs de l'écrit dans la France aujourd'hui », alors que la 4e partie (quatre études) retient les problèmes concernant l'illettrisme dans l'entreprise, en tant que facteur d'exclusion. Renonçant - et pour cause - à définir l'illettrisme, refusant une délimitation franche entre « lettrés » et « illettrés », ces contributions au contraire mettent en évidence que l'écrit a un statut culturel qui varie avec l'époque et le lieu ; des individus ou des groupes d'individus gravitent autour des tenants de la culture dite légitime, qui entretiennent un certain rapport avec l'écrit vis-à-vis duquel ils font preuve de compétences variées, qu'ils utilisent dans leur vie quotidienne et qui jouent un rôle dans la structuration de leur monde symbolique.

Il s'agit alors d'évaluer ces pratiques d'écriture « ordinaires », le statut de ceux qui les utilisent, le poids des manques relevés. Quelques incursions dans des milieux originaux (les écrivains publics, les bateliers, les Tsiganes) montrent la complexité du rapport à l'écrit.

Le parti pris de faire appel, pour se pencher sur les problèmes des illettrismes, à des chercheurs débordant largement le cadre des historiens du livre et de la lecture, tels que linguistes, ethnologues, anthropologues, sociologues spécialistes de l'Orient, historiens de diverses disciplines, économistes et médecins, apporte un sang neuf à la réflexion.

Etudes de terrain, enquêtes précises

Cet ouvrage poursuit aussi un autre but, comme le dit B. Fraenkel dans sa préface : « mettre en valeur une certaine unité des sciences sociales », point de vue que l'on souhaiterait être au centre de toute recherche contemporaine. Chaque contribution privilégie l'étude de terrain et les enquêtes précises, visant à situer le phénomène de l'illettrisme et ses multiples implications dans un cadre donné.

Nous ne pouvons nous arrêter sur chacune de ces études : toutes ont ici leur place. Elles constituent la richesse de cet ouvrage.

La contrepartie est sans doute qu'on en aimerait une synthèse... Mais il est sûrement trop tôt pour la faire. C'est déjà un pas en avant remarquable que de poser le problème des illettrismes non pas en terme de manque de compétence, mais en terme de forme de relation à l'écrit. Daniel Fabre dit très justement : « Aujourd'hui les représentations réciproques des lettrés et illettrés, la mise en œuvre des premiers apprentissages et les recompositions que la lettre induit au cœur des pratiques symboliques me semblent les trois points d'observation les plus riches de perspectives à condition que l'anthropologie sache déployer le mouvement d'une histoire qui fait bouger les objets et leurs relations pour les faire plus nettement apparaître ».